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Conseils, science, sante et bien-être


Quand les dysnasties familiales regouverneront le monde

Publié par MaRichesse.Com sur 19 Avril 2014, 04:29am

Catégories : #LIVRES-A-LIRE

Thomas-Piketty.jpg

Le Français Thomas Piketty, nouvelle star mondiale de l’économie ? Reçu à la Maison Blanche cette semaine par les conseillers d’Obama, puis par le secrétaire américain au Trésor. Invité d’honneur d’une conférence animée par deux Nobel. Son influence comparée à celle de Marx par une presse en délire. Son ouvrage, à peine publié en anglais, déjà best-seller aux Etats-Unis.

Pour qui a vécu au quotidien le « French bashing » hystérique du début des années 2000 – il faut dire que je vivais alors au Texas, où ils ne donnaient pas dans la subtilité idéologique –, cet engouement pour un intellectuel français ne manque pas de saveur. 


Aussi fort qu’un blockbuster hollywoodien

 

Avant d’entrer dans le dur du sujet – ce « Capital au XXIesiècle » n’est pas à proprement parler un polar se lisant d’une traite, même en français dans le texte – voyez à quellecomparaison osée se livre le Globe and Mail, quotidien canadien anglophone :

« L’angoisse populaire a toujours adoré rejeter le capitalisme. C’est évident dans le film de Scorsese, “Le Loup de Wall-Street”, et dans le livre de Michael Lewis, “Flash Boys”, qui explore la menace du trading haute-fréquence.

Mais cela conduit aussi les législateurs à s’interroger sur l’orthodoxie économique. L’ouvrage de l’économiste français Thomas Piketty, “Le Capital au XXIe siècle”, tout juste publié en anglais, est à la communauté politique ce que “Le Loup de Wall Street” et “Flash Boys” sont au grand public.

Pour le monde de la littérature économique, ce livre de 685 pages est ce qui se rapproche le plus d’un blockbuster hollywoodien – en son genre, sans conteste le livre le plus commenté depuis des années. »

Piketty à l’origine de Occupy Wall Street ?


 

D’abord, de quoi ce « Capital... » parle-t-il, en anglais comme en français ? Piketty y démontre que, tant que le taux de rendement du capital, taxes incluses, sera supérieur à la croissance générale de l’économie, les inégalités augmenteront. L’ouvrage fonctionne comme une vaste analyse historique du phénomène.

Piketty était déjà connu aux Etats-Unis pour s’être plongé, avec son compatriote Emmanuel Saez, dans les statistiques de l’IRS en observant ce qui se passait non pas pour les 10% les plus riches mais pour les 1%. La révélation des 1% d’Américains percevant 20% des revenus globaux, c’est lui. Du coup, Occupy Wall Street lui doit tout.

Impossible, pour moi qui ne suis pas une spécialiste, de rendre compte avec crédibilité des savantes et innombrables critiques parues dans la presse américaine à l’occasion de la publication en anglais de l’ouvrage. Celle-ci était initialement prévue en avril, mais l’éditeur a dû l’avancer début mars pour satisfaire la foule des fans frustrés.

Je vais donc me contenter de donner le ton général : partout, on crie au génie.

Exploration mathématique de la théorie des richesses

Un mois avant la sortie du livre, The Economist prédisait :

« La popularité de monsieur Piketty va encore croître avec la publication de son livre en anglais. Cet ouvrage a pour ambition de révolutionner la manière dont on appréhende l’histoire de l’économie au cours des deux siècles passés. L’objectif pourrait bien être atteint. »

L’hebdomadaire The New Yorker prévient d’emblée « qu’aucun ouvrage économique récent n’a fait l’objet d’autant d’attention », puis se lance dans une sorte de saga sur Piketty-sa-vie-son-œuvre. De l’humain coloré d’un chouïa de romantisme intello – ah, Paris ! – pour expliquer le parcours peu orthodoxe de cet ovni français pas dans le moule :

« Piketty, qui enseigne à l’Ecole d’économie de Paris, a passé presque deux décennies à étudier les inégalités. En 1993, à 22 ans, il déménage aux Etats-Unis pour enseigner au MIT. Diplômé de l’Ecole normale supérieure, il vient alors d’obtenir son doctorat, une dense exploration mathématique de la théorie des richesses.

Nombre de jeunes et brillants Européens traversent ainsi l’Atlantique, et beaucoup décident de rester [en Amérique]. Pas lui. »

Biberonné à l’intellectualisme français

Piketty rentre trois ans plus tard, parce qu’il préfère vivre en France, en Europe.

« La raison de ce retour est notamment culturelle. Ses parents sont des Parisiens engagés qui ont pris part aux événements de 68. En grandissant, ses modèles intellectuels ont été des historiens et des philosophes français de gauche, plutôt que des économistes.

Parmi lesquels des membres de l’Ecole des Annales, comme Lucien Febvre et Fernand Braudel, auteurs d’analyses exhaustives sur la vie quotidienne. Comparé à ces modèles, le genre d’économie que Piketty trouve au MIT lui semble aride et sans objet. […]

A Paris, il rejoint le CNRS, et plus tard l’Ecole des hautes études en sciences sociales, où plusieurs de ses héros ont enseigné. »


Thomas Piketty à Paris en octobre 2011 (Audrey Cerdan/Rue89)

Les grands romanciers du XIXe siècle en référence

Puis, bien sûr, le New Yorker explique en détail le contenu et l’évolution des recherches de Piketty. Mais on remarquera que le journaliste a signalé au passage que l’économiste a un background culturel bien différent de ses collègues américains. Le New Yorker adore ce genre de détail.

Plus loin, comme beaucoup d’autres commentateurs du livre avant et après lui, le journaliste s’ébaudit des références littéraires de l’économiste :

« Selon un rapport récent de Oxfam, les 85 plus riches individus du monde – tels Bill Gates, Waren Buffett et Carlos Slim – possèdent plus de richesse que les 3,5 milliards les plus pauvres.

Bientôt, prévient Piketty, nous verrons la résurgence d’un monde qui fut familier aux Européens du XIXe siècle. Il cite les romans de Jane Austen et Balzac. Dans cette “société patrimoniale”, un petit groupe de riches rentiers vit largement des fruits de la richesse qu’ils ont hérité, et le reste de la société lutte pour survivre.

Pour les Etats-Unis en particulier, le destin serait ironique et cruel. “L’idéal des pionniers s’est évanoui dans l’oubli”, écrit Piketty, “et le Nouveau Monde” est sur le point de devenir la Vieille Europe de l’économie globalisée du XXIe siècle ». »

Une prédiction de Piketty à l’épreuve du temps

Oh, Piketty a touché là une corde sensible ! Oser menacer les Etats-Unis de sombrer à leur tour dans cette ringardise européenne dont se gaussent certains arrogants américains, c’est méchant. Le NY conclut :

« Le rôle des intellectuels connus est de questionner les dogmes en vigueur, de concevoir de nouvelles méthodes d’analyse, et d’élargir les termes du débat public.“Le Capital au XXIe siècle” accomplit tout cela.

Comme tout grand pronostic, celui-ci pourrait ne pas résister à l’épreuve du temps. Mais Piketty a écrit un livre qui ne peut être ignoré par quiconque s’intéresse à un problème clé de notre époque. »

Le Nobel d’économie 2008 adoube Piketty

J’ai fait de mon mieux avec cette traduction non professionnelle du New Yorker. A présent, je vais attaquer en tremblant quelque chose d’autrement impressionnant : l’article élogieux de Paul Krugman, prix Nobel d’économie en 2008, qui entreprend lui-même, dans la dernière édition du prestigieux New York Review of Books, d’expliquer la pensée du Français aux Américains.

« Thomas Piketty […] n’est pas un nom familier ici, mais cela risque de changer grâce à la publication en anglais de sa magnifique et vaste méditation sur l’inégalité. Pourtant son influence est profonde.

C’est devenu un lieu commun de dire que nous vivons un second âge d’or – ou, pour reprendre l’expression de Piketty, une seconde Belle époque – défini par l’irrésistible ascension des “1%”. Mais ce lieu commun est né du travail de Piketty. »

Quand les dysnasties familiales regouverneront le monde

Et Krugman, comme les autres critiques mais avec sa légitimité de Nobel, de résumer l’idée du livre : nous ne sommes pas seulement revenus au XIXe siècle, un temps où le niveau des inégalités était effrayant.

Nous sommes aussi en passe de retomber dans le « capitalisme patrimonial », au sein duquel les rênes de l’économie sont contrôlées non plus par des individus talentueux, mais par des dynasties familiales :

« C’est une proclamation remarquable – et justement parce que c’est si remarquable, on doit examiner ça soigneusement. Avant de m’y attacher, laissez moi vous dire que Piketty a écrit un livre vraiment superbe.

Son travail mêle l’immensité du champ historique – quand avez-vous entendu pour la dernière fois un économiste invoquer Jane Austen et Balzac ? – et un soigneux travail de recueil de données. […]

C’est un livre qui va changer à la fois la façon dont on pense la société, et notre manière de faire de l’économie. »

Inutile de poursuivre, je ne veux pas risquer d’altérer l’explication de texte de Paul Krugman. Juste la conclusion de ce dernier :

« Piketty a transformé notre discours économique ; nous ne parlerons plus jamais de richesse et d’inégalité de la même manière qu’avant. »

Prochainement, on trouvera sur YouTube l’intégralité de la conférence donnée mercredi soir par Thomas Piketty à la City University of New York, en compagnie des Nobel d’économie Paul Krugman et Joseph Stiglitz. 

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