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Marichesse.com

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Conseils, science, sante et bien-être


Afrique du Sud: Le rêve brisé de Madiba

Publié par MaRichesse.Com sur 10 Décembre 2013, 01:45am

Catégories : #RELATIONS

En devenant le premier président noir d'Afrique du Sud le 9 mai 1994, Nelson Mandela a soulevé une vague d'espoir dans le monde entier. Enfin, le pays de l'apartheid allait être cette « nation arc-en-ciel » dont il avait tant rêvé pendant ses 27 années d'emprisonnement. STEPHEN SMITH raconte comment le crépuscule d'une icône, disparu le 5 décembre à 95 ans, se confond avec celui d'un idéal, dans un pays ravagé par la corruption, la criminalité et le sida.  

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Quelques heures plus tard, sa remarque aurait été de mauvais goût, et elle ne l’aurait sûrement pas prononcée. Mais quand j’ai rencontré Winnie Mandela, le 7 juin dans l’après-midi à Johannesburg, elle ne pouvait pas savoir que son ex-mari allait être hospitalisé d’urgence la nuit même. Aussi, lorsque je me suis soucié de son confort pendant qu’elle prenait la pose pour le photographe, elle m’a taquiné en usant du nom clanique de Nelson : « Mais vous me prenez pour Madiba ?! À 76 ans, je tiens encore debout. » Au fil de la conversation, elle est revenue à la charge dans un éclat de rire : « Je ne suis pas Mandela, je ne sucre pas encore les fraises ! »  Sur le moment, ce n’était qu’une irrévérence pour conjurer un fait connu de tous les proches de Mandela : depuis 2010, il peine de plus en plus à reconnaître les siens. Ses moments de lucidité s’espacent. Le caricaturiste vedette Zapiro – Jonathan Shapiro – a été le premier à lever le voile sur cette vérité, au risque de choquer. Son dessin, censuré par son journal mais plébiscité sur Internet, montrait Mandela sur un lit d’hôpital, veillé par une Afrique du Sud inquiète à qui son ancien président murmurait, les paupières fermées : « Je sais que c’est dur mais il va falloir qu’on se sépare. » En apprenant la cinquième hospitalisation de Nelson en un an, Winnie et les autres Mandela savaient que c’était la fin, même s’ils en ignoraient le jour et l’heure.

 

 

Quand je lui parle de l’Afrique du Sud comme du « pays de Mandela » et l’interroge sur l’avenir après la disparition de -Nelson, Winnie sort de ses gonds : « Ça me rend malade, cette fixation sur un seul individu ! Le nom de Mandela est devenu une meule autour de mon cou. On a quasiment fait de lui Jésus Christ ! Ce sont nos masses qui ont vaincu l’apartheid et les femmes ont été en première ligne. Nos leaders, eux, étaient derrière les barreaux, certes enfermés mais aussi en sécurité. » Elle a raison : l’Afrique du Sud post-apartheid est davantage le « pays de Winnie » que le « pays de Nelson ». Les marques violentes du passé y sont, hélas, plus visibles que les traits exceptionnels du prisonnier devenu président à force de pardon. Le quotidien sud-africain The Star avait ainsi titré, le 18 juin,  un portrait d’Ivor Ichikowitz : « Évitez juste de l’appeler trafiquant d’armes. » À 47 ans, le PDG du Paramount Group, un consortium d’industries d’armement, était montré devant son nouveau chasseur-bombardier et, sur une autre photo, devant un véhicule blindé garni de James Bond girls en petite tenue de combat. Ce proche de l’ANC, le parti de Mandela, me reçoit dans sa lumineuse villa de -Johannesburg, qui ressemble à un musée d’art moderne. Il est l’un des derniers en dehors du cercle familial à avoir rencontré Mandela avant l’enchaînement des hospitalisations. À l’été 2012, il s’est rendu à Qunu, le village où Nelson a grandi. Il apportait un ouvrage sur l’histoire de la communauté juive en Afrique du Sud dont il avait financé la publication. Le début de la rencontre a été pénible  – « Mandela n’avait plus de mémoire immédiate. Il se rappelait à peine la phrase que je venais de prononcer » –, mais quand le visiteur a feuilleté pour son hôte les pages du livre, le regard de Mandela s’est rallumé. D’un coup, voyant défiler le passé, il se souvenait de tout et en détail : de l’avocat qui lui avait donné sa chance en 1942 comme clerc dans son étude, Lazar « Laz » Sidelsky, aussi bien que de son premier ami blanc, Nat Bregman. « Vous l’avez fait remonter à la surface, lui avait dit en guise d’adieux Graça Machel, la dernière épouse de Mandela. Ça arrive de moins en moins. »

 

L’icône Madiba s’est éteinte comme une enseigne lumineuse à éclipses. Le halo avait pris l’ascendant sur la personne en chair et en os depuis le 21 mars 1980. Ce jour-là, le Johannesburg Sunday Post barrait sa « une » d’un « Free Mandela ! », appelant ses lecteurs à signer une pétition pour la libération de tous les prisonniers politiques au pays de l’apartheid. À peine 15 000 personnes avaient osé. Mais un slogan était né, une cause avait été associée à un nom. Huit ans plus tard, pour le 70e anniversaire de Mandela, le grand concert organisé par la BBC au stade de Wembley entérinait la chose à l’échelle planétaire : le mot d’ordre de plomb -« À bas l’apartheid ! » était définitivement transmuté en une formule en or : « Free Nelson Mandela ! »

 

On revenait de loin. Seulement deux ans après sa condamnation à perpétuité,  le prisonnier 446/64 (l’écroué numéro 446 en 1964) avait disparu des colonnes des grands quotidiens internationaux, du  New York Times autant que du Monde ou du Times de Londres. En 1970, Jim Hoagland, du Washington Post, découvrait une Afrique du Sud où les dirigeants de l’ANC « étaient vaguement perçus comme appartenant à un autre temps, un passé très lointain ». La révolte de Soweto, en 1976, et le succès parmi les jeunes d’un mouvement concurrent, la Conscience noire, incarné par Steve Biko, devaient les noyer encore un peu plus dans le formol. Il n’y eut alors qu’un seul visage de l’ANC irradiant de beauté radicale : celui de Winnie Mandela. C’est elle qui rappelait au monde son mari et les autres détenus dans des cellules de 5 m2 sur le pénitencier de Robben Island, au large du Cap. Selon le mot du poète allemand Hölderlin, elle fut « l’étincelle que le destin allume au plus profond de la nuit ». 

 

 

UN ASTRE MORT POUR SA FEMME 

Les 7 defauts de Mandela

Quoique octogénaire, Bertram « Bertie » Lubner dirige toujours depuis Johannesburg une multinationale familiale de verres de sécurité dont le chiffre d’affaires dépasse 2 milliards de dollars (1,5 milliard d’euros) par an. Quarante-huit heures après l’hospitalisation de Nelson Mandela, il me reçoit dans son bureau tapissé de photos souvenirs, de doctorats honoris causa et de témoignages de reconnaissance pour ses œuvres philanthropiques. Au beau milieu de notre conversation, comme frappé par une évidence, il appelle sa secrétaire : « S’il vous plaît, faites le nécessaire pour l’hommage du patronat sud-africain au cas où les choses tourneraient mal pour Madiba. » En 1990, peu après sa sortie triomphale de prison, Mandela est retourné pour la première fois en homme libre à Robben Island. Lubner était du voyage, parmi une quarantaine de personnes. « Nous nous sommes attardés un long moment, en silence, dans le parloir », se souvient-il. Dans ce parloir, Nelson avait revu en 1975, quatorze ans après son arrestation, ses deux filles avec Winnie. La cadette, Zindziswa, dont le prénom signifie « fait accompli », n’avait que dix-huit mois quand son père fut envoyé en prison.

 

« Au pied du mirador, dans la carrière où les bagnards cassaient du caillou, Mandela nous a confié pourquoi il étudiait en prison l’afrikaans, la langue de ses geôliers, raconte Lubner. Chaque jour, il passait au plus près du surveillant au sommet de la tour, l’un des plus méchants, pour lui souffler : “Il y a plus haut et plus puissant que toi. Dieu te jugera.” Mais il a aussi longuement parlé des gardiens qui avaient enfreint le règlement pour alléger son sort. En poussant la grille de sa cellule, il nous a dit : “Voilà l’endroit où je n’avais pas de liberté de mouvement mais une grande liberté de pensée.” Il était sans amertume. »

 

Aux yeux de Winnie, l’homme qui sortit de prison n’était plus vraiment humain. « Mandela a vécu vingt-sept ans derrière les barreaux. Pendant ces années-là, il est devenu un mythe. Il a vécu dans ce mythe. Je pense qu’il lui était impossible de s’y soustraire pour remplir son rôle de mari, de père et de grand-père. D’une certaine façon, il a vécu une vie abstraite qui ne lui a plus offert la possibilité de vivre en être humain. » 

Ce mythe Mandela, ce soleil qui semblait éclairer le monde entier, était un astre mort pour la femme qui avait contribué plus que quiconque à le faire naître. Nelson, emmuré de son vivant dans sa légende, et Winnie, humaine voire trop humaine, ne s’appartenaient plus. Leur amour, épuisé dans le combat contre l’apartheid, n’a laissé qu’une ombre froide sur la vie de chacun.

 

 

Quand il a connu Winnie, en 1956, Nelson avait 38 ans. Elle en avait 20. Il avait derrière lui un premier mariage dont étaient issus trois enfants. Winnie était l’une des premières assistantes sociales noires du pays. Éblouissante, elle avait fait la couverture d’un magazine populaire. Sans être politisée, elle avait un fort caractère. Lorsque je fis sa connaissance à la fin des années 1980, trois décennies plus tard, elle n’était plus l’âme de la résistance à Soweto mais la commandante d’un gang de loubards, le Mandela United Football Club. Un ami commun, le père Emmanuel Lafont, alors le curé de l’église Regina Mundi au cœur du plus grand township d’Afrique du Sud, m’a emmené chez elle. Ce soir-là, j’ai découvert la lutte anti-apartheid telle qu’elle était et non pas telle que je l’avais imaginée : dans une maison parsemée de bouteilles vides et de cendriers pleins, de jeunes freedom fighters en survêtement étaient affalés autour des filles Mandela qui ne décrochaient pas les yeux d’un film d’horreur, le volume poussé à fond. « Maman ? Elle doit être en haut, allez-y. » 

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Deux ans, deux mois et deux jours : c’est la seconde vie du couple Mandela. Le 13 avril 1992, Nelson arrange à la hâte une conférence de presse. Nous sommes une trentaine de reporters, pétrifiés en un bloc de gêne, incapables de poser des questions ou de prendre des photos. Ecce homo : voici l’homme qui incarne l’espoir d’une « nation arc-en-ciel », la dignité personnifiée et un magicien de la spontanéité, en train de s’écorcher devant nous. D’une voix hésitante, Mandela lit un texte préparé à l’avance. « Les relations entre ma femme, la camarade Nomzamo Winnie Mandela, et moi sont devenues l’objet de spéculations dans la presse. Je fais cette déclaration pour clarifier la situation et dans l’espoir de mettre fin aux rumeurs. (...) Compte tenu des tensions apparues entre nous au cours des derniers mois, nous nous sommes mis d’accord pour reconnaître qu’une séparation serait la meilleure solution pour chacun de nous. (...) Personnellement, je ne regretterai jamais d’avoir essayé de partager ma vie avec la camarade Nomzamo. Mais des circonstances hors de notre pouvoir en ont décidé autrement. Je me sépare de ma femme sans récriminations. Je la serre dans mes bras avec tout l’amour et toute l’affection que j’ai toujours éprouvés pour elle, à l’intérieur et à l’extérieur de la prison, depuis la première fois que je l’ai vue. Mesdames et messieurs, j’espère que vous comprendrez ma douleur. »

 

 

Quatre ans plus tard, devant le tribunal qu’il a saisi pour obtenir le divorce, le visage de Mandela est un masque de cire. Entre-temps, Winnie a été jugée et condamnée, outre pour détournement de fonds, pour sa présence à des séances de tortures à Soweto ayant entraîné la mort de plusieurs jeunes, de présumés « indics » ou « collabos » victimes de sa garde personnelle déguisée en club de foot. Il y a eu, aussi, trop de voix d’hommes répondant au téléphone dans les chambres d’hôtel où Mandela cherchait à joindre sa femme. « J’ai été l’homme le plus seul qui soit », affirme Nelson, pour qui son épouse n’est plus qu’une « source perpétuelle d’embarras public et personnel ». Winnie ne nie pas l’infidélité – auprès d’un ami, elle ose même cette autodérision : « Que veux-tu ? Je suis “la mère de la nation.” » – mais fait valoir le passé, sa vie d’attente et de solitude, seule avec deux enfants, aux prises avec l’apartheid, sans soutien efficace de l’ANC. Mandela la mouche devant les juges : « Elle n’était pas seule à souffrir ! »

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Malgré les apparences de dureté voire de petitesse dans le prétoire – « Je dois être ici alors que je suis attendu pour recevoir des dignitaires étrangers » – Nelson condamne avec Winnie une part de son âme. Durant sa procédure de divorce, un soir de mars 1996, Roelof « Pik » Botha l’appelle au téléphone. « Il a décroché lui-même, donc il devait être seul », se souvient l’inamovible chef de la diplomatie sud-africaine du temps de l’apartheid, entre 1977 et 1994. Tôt favorable à une sortie négociée de la ségrégation, s’étant déclaré en 1986 prêt à « servir sous un président noir », Pik Botha est devenu ministre de l’énergie au sein du gouvernement d’union nationale présidé par Mandela – et, fait moins connu, un allié de Nelson derrière les lignes ennemies. « Ce jour-là, nous n’avons pas parlé politique, témoigne-t-il. Je lui ai exprimé ma sympathie dans des circonstances qui devaient être douloureuses. Il m’a remercié en pleurant. Il n’avait pas honte de ses sentiments. » Un mois après, Mandela rappelle. Botha vient de perdre son épouse, handicapée depuis des années à la suite d’un accident. Il se retire de la vie publique. Deux ans s’écoulent. En 1998, quand Botha se réveille après une intervention chirurgicale, le président est assis à son chevet. « Je suis venu vous dire que nous avons toujours besoin de vous. Reposez-vous bien et remettez-vous pour que nous puissions continuer ensemble. » 


 

UNE VRAIE NATION « ARC-EN-CIEL » ?

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Bertie Lubner reprend un petit gâteau aux raisins secs. Cela fait trois heures que nous parlons. Nous avons improvisé un déjeuner, puis vidé la corbeille de fruits avant d’en arriver aux bocaux. Cependant, plongés dans le passé, nous n’en sommes qu’en 1992, l’an II de la libération. Lubner persuade alors Mandela de participer au sommet de Davos en même temps que le président réformiste Frederik de Klerk et le leader zulu Mangosuthu Buthelezi. Les négociations sur l’avenir du pays de l’apartheid étant engagées, il veut exposer aux débats du Forum économique mondial, en Suisse, les protagonistes de la transition – le futur président de l’Afrique du Sud, le président sortant et, facteur trouble, la « troisième force » que représente le parti zulu. Dans l’avion de Mandela, Lubner prend connaissance du projet de discours que le chef de l’ANC entend prononcer le lendemain. En accord avec la Charte de la liberté, le programme du parti adopté en 1955, puis conservé dans la banquise de la Guerre froide, il y est question de la « nationalisation » des secteurs-clés de l’économie sud-africaine.

 

Lubner passe la nuit à amender le texte. Quand Mandela monte à la tribune de Davos, après De Klerk, il tient en main un discours abondamment caviardé et, pour tout dire, incohérent. Le mot qui fâche n’y figure plus. Le fuligineux verbe révolutionnaire débouche sur des conclusions insipides, telles que : « Notre gouvernement jouera un rôle plus important dans l’économie au service de la majorité de la population. » Bien entendu, le revirement n’est pas le seul fait d’une amitié naissante. Le mur de Berlin est tombé, l’Union soviétique a volé en éclats et l’économie dirigée est frappée de discrédit. Mais l’homme d’affaires fait pencher la balance à un moment charnière. Pour la petite histoire, il désamorce la Charte de la liberté qu’un autre allié blanc de l’ANC, le communiste Lionel « Rusty » Bernstein, avait rédigée trente-sept ans plus tôt.

 

De gros bataillons emboîtent le pas au grenadier voltigeur. À Davos, Mandela s’entretient avec le premier ministre indien P.  V. Narasimha Rao, le grand vizir de la dynastie Nehru-Gandhi devenu le grand réformateur de l’économie. « Comme vous, nous avions un lourd héritage colonial à surmonter, explique-t-il au leader de l’ANC. Mais ce n’est pas une raison pour recourir aux recettes communistes. » Le vice-président chinois, Wang Zen, membre de la vieille garde sur le plan politique mais libéral sur le plan économique, abonde dans le même sens. « Nous avons infusé les idées communistes dans nos traditions millénaires, dit à Mandela ce proche de Deng Xiaoping. Mais votre passé a été aliéné. Donc, prenez le temps de vous familiariser avec le capitalisme. Cela vaudra mieux. »

 

 

La même année 1992, le premier représentant-résident de la Banque mondiale en Afrique du Sud, Isaac Sam, apprend à ses dépens que le nationaliste Mandela a survécu à son défunt camarade Nelson. « Je suis heureux de pouvoir vous dire que nous avons trouvé la meilleure voie économique à suivre pour l’Afrique du Sud », annonce-t-il au leader de l’ANC. Selon Ivor Ichikowitz, présent à l’entretien, Mandela pique une sainte colère. « Comment pouvez-vous oser ?, fulmine-t-il. Retournez à vos études ! Nous vous appellerons quand nous aurons besoin de votre aide pour la mise en œuvre de la politique économique que nous aurons décidé de suivre. » Cette politique était-elle la bonne ? Depuis l’avènement au pouvoir de l’ANC, en 1994, le chômage parmi les Noirs sud-africains n’a cessé d’augmenter, quelque 1,3 million d’emplois ont été supprimés et l’indice du développement humain, agrégé par l’ONU, est en baisse constante. Eût-il mieux valu nationaliser, notamment, l’industrie minière ? La question a été débattue lors d’un conseil des ministres présidé par Mandela. Des voix de l’ANC ont réclamé des « mesures radicales ». Leur collègue de l’énergie, Pik Botha, s’y est déclaré hostile : « Si vous touchez aux investissements étrangers dans nos mines, vous allez casser la colonne vertébrale de l’économie sud-africaine. » Le président a eu ce mot de la fin à l’intention des siens : « Quoi que vous pensiez de Pik Botha et de son passé, vous devez lui reconnaître une expérience internationale qu’aucun d’entre nous, ni vous ni moi-même, ne possédons. Donc, il faut l’écouter. » 

 

Siki Mgabadeli avait douze ans quand Mandela a été libéré, seize quand il a été élu président. Aujourd’hui, elle fait partie des visages et des voix les plus connus de la « nouvelle » Afrique du Sud. Diplômée de l’université Rhodes, elle est devenue « la » journaliste financière de la radio-télévision publique sud-africaine, présente à la fois sur le petit écran et au micro de plusieurs radios. « En 1994, la “nation arc-en-ciel” nous a été vendue comme une pub à la télévision, estime-t-elle. Mandela s’est trop soucié d’apaiser la crainte des Blancs et pas assez d’améliorer le sort des Noirs. Je sais bien que ce n’est pas facile de redresser plus de trois siècles de colonialisme en dix-neuf ans. Mais il a été trop frileux. »

Le président Mandela a peut-être commis des erreurs. -

 

 

À coup sûr, il a usé son innocence dans l’exercice du pouvoir. Il en était conscient et s’est sagement limité à un seul mandat. Cependant, son indécision face à la montée du sida, puis son silence face au déni de la maladie par son successeur, Thabo Mbeki, ont été jugés « coupables ». En 1999, quand Mandela quitte le pouvoir, le taux de séropositifs au sein de la population sud-africaine s’élève à 10 %, en l’absence de toute politique de prévention pour enrayer l’épidémie. L’ex-président, qui appartient à une génération mal à l’aise pour parler de sexualité en public, fera amende honorable. Mais, en membre discipliné de l’ANC, il se tait quand Mbeki, choisi par le parti contre son gré, nie la transmission virale du sida pour accréditer la thèse selon laquelle la pauvreté et, en dernier ressort, l’exploitation coloniale seraient la source du mal. Comme vue de l’esprit, ce n’est pas absurde dans un pays où 14 % des Noirs et seulement 0,3 % des Blancs sont porteurs du VIH. Mais la vérité médicale est autre et, tout président qu’il fut, Mbeki n’avait pas compétence pour en juger. En attendant que des médicaments antirétroviraux soient mis à la disposition des patients sud-africains et, notamment, des femmes enceintes, plus de 300 000 morts évitables n’ont pas été évitées – un refus massif d’assistance à personnes en danger.

 

 

LE DESASTRE DE L’ANC

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Les dirigeants de l’ANC raflés en 1963 sur une ferme près de Johannesburg sont détenus en secret pendant neuf mois. « Vous allez être pendus », leur répètent les policiers. Plusieurs prisonniers succombent aux tortures. Quand les onze survivants sont autorisés à rencontrer leurs avocats, ceux-ci les préviennent d’emblée : « Il faut vous préparer au pire. » S’ensuit un long procès pour « sabotage », « trahison » et « atteinte à la sûreté de l’État ». Le 23 avril 1964, avant que la cour ne se retire pour délibérer, Mandela a le dernier mot. Pendant quatre heures, il expose son credo d’une « société démocratique offrant l’égalité de chances à tous », avant de conclure : « Cet idéal, j’espère vivre pour le voir advenir mais, s’il le faut, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir. » Quand il se rassoit, un non-dit écrase le box des accusés : autant plaider coupable... Nelson cherche à remonter le moral de ses compagnons : « Je n’ai pas envie de mourir mais, si je viens de préparer notre condamnation à mort, la première chose que je ferai au paradis, ou ailleurs, c’est adhérer à la branche locale de l’ANC. » Tous, au moins, sourient. Aujourd’hui, personne ne mourrait moins inquiet avec cette idée en tête.

 

Dix-neuf ans après la libération de l’Afrique du Sud, l’idéal d’une « nation arc-en-ciel » où il ferait bon vivre pour tous n’est toujours pas une réalité. Les Sud-Africains ne sont pas nombreux à s’en étonner, et moins nombreux encore à s’en plaindre. En revanche, ce qui révolte un nombre croissant d’entre eux est le fait que l’ANC, au lieu d’être le bâtisseur du « Mandelaland », en soit devenu le fossoyeur. Siki Mgabadeli, née sous l’apartheid mais entrée dans la vie active dans la « nouvelle » Afrique du Sud, donne libre cours à sa colère. « L’ANC est un désastre ! L’Afrique du Sud n’est pas le pays pour lequel Mandela s’est battu, s’indigne la journaliste. Depuis quelques années, j’ai honte de me dire sud-africaine quand je voyage à l’étranger. »

 

 

 

Membre du Comité national exécutif, l’instance dirigeante de l’ANC, Winnie Mandela n’est pas moins sévère : « L’année prochaine, nous irons aux élections mais je ne sais pas ce que nous, en tant qu’ANC, pourrons dire au peuple. Nous aurons un bilan qui nous enlèvera toute crédibilité. Quand je pense au degré de corruption dans nos rangs, au nombre de nos cadres aussi incompétents que voleurs. Ce qui se passe contredit totalement ce pourquoi nous nous sommes battus. Maintenant, notre combat porte sur le nombre de voitures au garage et l’épaisseur de notre portefeuille d’actions dans l’industrie minière. »

 

 

Le troisième successeur de Mandela, l’actuel président Jacob Zuma, donne l’exemple. Ses forfaitures et ses frasques restent impunies dans ce qui est, de facto, un régime à parti unique tant est écrasante la domination de l’ANC et efficace le verrouillage de la justice. Les abus sont cependant chroniqués au jour le jour par la presse sud-africaine et emplissent, sous la forme d’un réquisitoire accablant, les 320 pages serrées du livre d’enquête d’Adriaan Basson, Zuma Exposed. Pour le budget sud-africain, le coût du président, de ses six épouses officielles, de ses quatre maîtresses identifiées et de ses vingt-et-un enfants reconnus se chiffrerait, au bas mot, à 150 millions de dollars par an. Or, la canopée des prévarications cache le sous-bois de la décomposition. Dès 2007, Helen Suzman, la seule voix d’opposition parlementaire contre l’apartheid entre 1961 et 1974, a pointé le dysfonctionnement des institutions, à commencer par la représentation du peuple. « Le rôle de l’opposition est beaucoup plus difficile aujourd’hui, estimait-elle. Les interpellations restent sans réponse ou sont déclarées irrecevables. » Pour sa part, la compagne de feu Steve Biko, Mamphela Ramphele, une ancienne directrice de la Banque mondiale et universitaire de renom qui vient de fonder un parti d’opposition pour défier l’ANC aux élections de 2014, juge l’enseignement dispensé dans les écoles sud-africaines « pire que l’éducation bantoue du temps de l’apartheid ». Les diplômes par correspondance que Mandela a obtenus en prison ne sont plus à la portée de la première génération des « nés libres » – « born frees » -– de la « nouvelle » Afrique du Sud. 

 

MARQUE DEPOSEE

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En 1998, le téléphone sonne dans l’atelier de -Zapiro. « Ici le bureau du président. S’il vous plaît, restez en ligne pour le chef de l’État. » Le dessinateur n’a pas le temps de se remettre de sa surprise qu’il entend déjà la voix grave et la diction hachée de Nelson Mandela. Il croit un instant à un canular, puis commence à s’inquiéter. Qu’est-ce qui peut bien motiver l’appel du président de la République ? « Je venais de changer de journal, raconte -Jonathan Shapiro. J’avais quitté The Sowetan, qui était lié par un accord de syndication à The Cape Argus. De ce fait, Mandela ne voyait plus le matin, au petit déjeuner, mes dessins quand il était au Cap [où siège le parlement sud-africain]. Il appelait tout simplement pour me dire qu’il le regrettait mais qu’il me souhaitait bonne chance au Sunday Times ! » Soulagé, Zapiro laisse percer son inquiétude initiale : « Monsieur le président, depuis que nous nous sommes vus au début de votre mandat, vous avez dû remarquer que mon travail est devenu plus critique à l’égard de l’ANC et de votre gouvernement... – Mais, Jonathan, vous ne faites que votre travail ! » -Zapiro se souvient d’autant mieux de cette réplique que, depuis, il a eu maille à partir avec tous les successeurs de Mandela, qui l’ont pris à partie ou traîné en justice. En novembre 2011, au nom de la « sécurité nationale », la majorité de l’ANC a adopté une nouvelle loi sur la presse que l’opposition et la société civile ont dénoncée, à l’unisson, comme « liberticide ».

 

En 2005, un an après le retrait de la vie publique de Mandela (« Ne m’appelez plus, je vous appellerai »), les bidonvilles d’Afrique du Sud ont explosé pour la première fois. Des manifestants s’en sont violemment pris aux autorités locales, accusées d’incurie et de corruption. Puis, en 2008, l’année du quadruplement des demandes d’asile politique dû à la crise au Zimbabwe voisin, la chasse aux étrangers s’est soldée par au moins 60 morts, dont un quart était en fait des Sud-Africains, plus de 100 000 foyers ayant été brûlés. Cela faisait dix ans que Nelson Mandela avait épousé Graça Machel, la veuve du premier président (mort dans un crash aérien en 1986) du Mozambique, le pays d’origine du plus gros contingent d’immigrés en Afrique du Sud. Selon les enquêtes d’opinion d’AfroBarometer, la “nation arc-en-ciel” est devenu le pays d’Afrique le plus xénophobe. « Quelle honte !, s’exclame Winnie Mandela, toujours prête à remuer le couteau dans la plaie. Sous l’apartheid, les Anglais, les Italiens et les Portugais ici ne se sont pas affrontés entre eux. Le vrai problème est la misère. Au lieu de la combattre, nous nous attaquons les uns aux autres. »             

 

 

Aussi, 42?% des Sud-Africains de moins de trente ans n’ont pas d’emploi – un taux de chômage trois fois plus élevé que parmi leurs aînés. Et deux tiers des jeunes Sud-Africains n’ont même jamais eu un travail salarié. «?Traversez un jour ouvrable n’importe quel township noir et vous verrez partout des jeunes assis à ne rien faire, en train de fumer de l’herbe, me dit Siki Mgabadeli. La vérité, c’est que, même s’il y avait des emplois, ces gens-là ne seraient pas embauchés, jamais. Ils ne sont bons à rien.?» Pour eux, il n’y a que deux voies de promotion sociale, la drogue ou la politique. Pour la deuxième option, la Ligue de la jeunesse de l’ANC sert de fusée d’ascension. 

 

 

Au début des années 1940, Nelson Mandela faisait partie des « jeunes Turcs » de son parti, qui réclamaient la création d’une Ligue de Jeunesse de l’ANC. En 1950, il en devint le président. Il n’était alors pas encore le « sage » qui, quarante ans plus tard, devait sortir de prison. Sur le plan politique, il estimait que les Noirs n’allaient pouvoir se libérer qu’en rejetant toute alliance avec des progressistes blancs et que l’ANC devait se transformer en mouvement clandestin de lutte armé. En 1953, son discours intitulé « No Easy Walk to Freedom » visait à promouvoir ce projet connu sous le nom de « plan M », comme Mandela. Devenu le chef de la branche armée de l’ANC, il a organisé et revendiqué, le 16?décembre 1961, la première série d’attentats à la bombe en Afrique du Sud – 57 en un seul jour, ciblant exclusivement des infrastructures.

Sur le plan personnel, Mandela était tout aussi conquérant mais moins courageux. En 1954, sa première femme, Evelyn Mase, avait quitté le foyer conjugal avec leurs enfants ne supportant plus les infidélités de son mari dont la mère, d’accord avec sa belle-fille, était rentrée de Johannesburg au village en désavouant son fils. Quatre ans plus tard, quand Mandela cherche le divorce pour pouvoir épouser Winnie, il ne dit mot à Evelyn qui apprend la requête engagée dans le journal. Elle repart alors à son tour au village et se réfugie dans la foi, résolument apolitique, des témoins de Jéhovah.

 

Si le jeune Nelson Mandela ressemble à Julius Malema, le président de la Ligue de Jeunesse qui vient d’être expulsé de l’ANC, l’inverse n’est cependant pas vrai. Certes, Malema a touché au tabou de son temps, à savoir la nationalisation de l’industrie minière. Mais à la différence de Nelson, qui s’était résigné à concevoir la lutte armée uniquement comme continuation de sa politique par d’autres moyens, son lointain successeur est un pompier-pyromane à la recherche de flambées populistes. Plusieurs fois condamné pour « incitation à la haine raciale » en raison de ses appels au meurtre des Blancs, mis en examen pour « détournement de fonds » et « blanchiment d’argent », Malema – le « futur leader de l’Afrique du Sud » salué par le président Zuma du temps de leur alliance – suit la logique des seigneurs de guerre : il fait son fiel de revendications légitimes pour multiplier ses « prises » et justifier sa prédation.

 

Shaka Sisulu, 33 ans, en est à son cinquième thé au miel. Ce petit-fils de Walter Sisulu, qui fut le mentor politique et le meilleur ami du jeune Mandela, puis son codétenu, est l’héritier de la plus prestigieuse dynastie au sein de l’ANC. Son père préside le parlement, sa tante est l’actuelle ministre des services publics et de l’administration. Shaka, lui, s’avoue « speed » depuis que le parti l’a chargé, au sein d’un comité, de recoller les morceaux de sa Ligue de jeunesse, de facto dissoute après la mise à pied de son président. Il plonge dans le monde des jeunes sans avenir qu’il ignorait totalement avant de créer, en 2007, une ONG pour bâtir des maisons dans les « quartiers » – en fait des bidonvilles. Avec des fonds levés de l’ordre de 3 000?euros par an, cela ne va pas bien loin. « L’essentiel n’est pas l’impact mais l’engagement et le plaisir de servir de catalyseur, soutient-il. C’est une façon de s’approprier la réalité sociale. » C’est aussi une mesure de la distance qui sépare l’ANC de sa base. « L’Afrique du Sud grouille de Mandela en attente », croit Shaka.

 

L’éditorial du quotidien sud-africain The Citizen concluait, le 1er juillet : « La grâce et la dignité ne sont pas héréditaires. » La famille de Mandela – ses quatre enfants toujours en vie, ses dix-sept petits-enfants et quatorze arrière-petits-enfants – venait d’apporter la preuve que les qualités de Nelson ne se transmettaient pas de génération en génération. Ils se disputaient en justice les corps des trois enfants décédés de Mandela auprès desquels ce dernier a souhaité être enterré. L’héritier mâle le plus âgé, un petit-fils de 39 ans, avait exhumé ces corps dès 2011, littéralement sous la fenêtre de son grand-père de moins en moins lucide. Seize autres Mandela, emmenés par la fille aînée du premier mariage, ont réclamé et finalement obtenu leur retour à Qunu, quitte à forcer le trait sur l’état de santé de Mandela qu’ils ont présenté, dans un document soumis au tribunal, le 28?juin, comme « cliniquement mort ». L’enjeu de la bataille était l’emplacement de sa tombe, que son petit-fils voulait transformer sur ses terres en un lieu de mémoire lucratif, entouré d’hôtels, d’un musée et d’un « centre culturel de la réconciliation ».

 

 

Depuis quinze ans, « Nelson Mandela » est une marque déposée dont les droits sont gérés par une fondation éponyme qui a pour but d’empêcher une commercialisation abusive ou une récupération politique du nom le plus vendeur au monde. Par ailleurs, Nelson a cherché un moyen de sécuriser, sur le plan matériel et par-delà la mort, une famille étendue dont certains membres ne sont pas fortunés, et d’autres insatiables. À cette fin ont été créées deux holdings, dont l’une fut baptisée Harmony Investment. Hélas, les fidéicommissaires de ces fonds, parmi lesquels deux avocats amis de longue date de Mandela, George Bizos et Ismail Ayoub, rivalisent depuis 2004 d’arguties et d’intrigues pour se dessaisir mutuellement, chacun avec le soutien d’une partie des ayants droit. La vente d’aquarelles censées avoir été peintes et signées par Mandela, ainsi que d’affiches portant l’empreinte de sa main avec, à l’intérieur de la paume, le contour du continent africain, a été suspendue par un tribunal sud-africain. L’enjeu du contentieux se chiffre en millions de dollars. Cependant, aucune des parties n’a jamais voulu citer à la barre Mandela, a priori le mieux placé pour savoir à qui il avait confié le trésor mais, en réalité, depuis des années sans souvenir précis. L’agonie de Madiba ayant relancé la guerre des droits, Zapiro a tiré un trait cruel sur l’affaire en jouant sur l’assonance entre scrabble et squabble, la « querelle » vaine et bruyante. En juillet, l’un de ses dessins montrait les Mandela autour d’un jeu de société, avec cette légende : « Squabble, the Mandela family game. »

 

Le monde serait mal placé pour faire la morale à la famille de Mandela au sujet d’une « appropriation » dont il a eu le ­quasi-monopole. C’est d’ailleurs tout le problème pour les parents de l’homme-icône, qui n’ont guère connu le prisonnier politique, puis peu profité d’un Madiba accaparé comme patrimoine mondial. Même Winnie n’a vécu que cinq ans aux côtés de Nelson – trois avant et deux après son emprisonnement – et, encore, avec la politique comme co-épouse jalouse. Seule Graça Machel a partagé le quotidien de Mandela – progressivement diminué  –pendant quinze ans.

 

À l’arrivée, le paradoxe est là : l’homme le plus connu de la terre manque de témoins de sa vie dans la durée. Également en raison de son grand âge, Nelson Mandela n’a vraiment été un familier que pour une poignée de ses camarades devenus ses codétenus, en premier lieu Walter Sisulu, Andrew Mlangeni, Denis Goldberg, Raymond Mhlaba et Ahmed Kathrada. Pour ma part, de ce que j’ai vu et entendu au fil des années, je retiens surtout le poème préféré de Mandela et son refus obstiné d’une humanité sans visage. Invictus, aussi direct, classique et en même temps populaire que Nelson lui-même, a fait le tour du monde avec le film de Clint Eastwood. Son auteur, l’Anglais William Ernest Henley, l’écrivit en 1875 sur son lit d’hôpital pour résister à la douleur consécutive à son amputation du pied. « Aussi droit que soit le chemin / Aussi lourd le châtiment infâme / Je suis le maître de mon destin / Le capitaine de mon âme. » La résilience de ­Mandela tient en ces lignes.

 

 

Mille histoires m’ont été racontées. Elles disent toutes la même chose. Voici celle que j’ai moi-même vécue, le 15 juin 1994. Ce jour-là s’achève, à Tunis, le premier sommet panafricain auquel participe l’Afrique du Sud, enfin débarrassée de la ségrégation raciale. Faiseur d’un « miracle » au pays de l’apartheid, Mandela y est vu par ses pairs comme un thaumaturge capable de mettre fin au génocide en cours au Rwanda. Durant trois jours, les chefs d’État passent et repassent entre nous, la presse alignée devant leur salle de réunion, la mine renfermée, sans un mot. La cohue de nos interpellations reste vaine. Mais à la dernière sortie, après la conclusion de leurs travaux, Mandela, le plus entouré de tous, s’arrête net devant une consœur d’une radio internationale. C’était son premier sommet africain, elle ne connaissait personne et, toute petite avec les douze kilos d’un Nagra (le magnétophone de l’époque) sur l’épaule, elle paraissait perdue. « Il me semble que, depuis trois jours, vous voulez me poser une question?», lui dit-il dans un grand sourire encourageant. Il l’avait repérée et avait décidé de l’aider en lui accordant une interview, quelques mots au passage. 

 

Ce n’était rien par rapport aux enjeux du sommet. Mais c’était tout pour elle. Dans sa vie, Nelson Mandela n’a cessé de remarquer des personnes, tel ou tel gardien « pas comme les autres » à Robben Island, l’Afrikaner Pik Botha, l’homme d’affaires Bertie Lubner, le marchand d’armes Ivor Ichikowitz, le dessinateur Zapiro et tant d’autres. Il les a tous remarqués, en fait élus, parce qu’il était sans préjugés. Il savait, comme l’a écrit Scott Fitzgerald, que « réserver son jugement est un signe d’espoir infini ». Mandela a partagé cet espoir, contre toute attente. 

 

 

Cette enquête a été publiée dans le numéro 3 de Vanity Fair, daté de septembre 2013.

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