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Conseils, science, sante et bien-être


Les parents ne feront jamais le bon choix

Publié par MaRichesse.Com sur 30 Novembre 2016, 11:00am

Catégories : #FAMILLE, #RELATIONS, #ENFANT

Les parents ne feront jamais le bon choix

Les parents qui cherchent à bien élever leurs enfants en lisant la littérature scientifique peuvent se trouver désemparés tant les recommandations sont souvent contradictoires.

D'aucuns pensent que devenir parent consiste d’abord à ne pas dormir la nuit, à nettoyer de douces petites fesses malodorantes, et à sombrer dans l’ivresse de l’entêtant parfum d’un crâne chauve. C’est une erreur. Devenir parent, c’est d’abord devoir faire des choix, nombreux, et invariablement cornéliens: Accoucher avec ou sans péridurale? Allaiter au sein ou au biberon? Lui donner le nom de sa mère, de son père ou les deux?  La liste est infinie. Comment décider? Comment donner «le meilleur» à son enfant (sans y perdre au passage la raison)? La réponse est-elle dans les livres? Sur les forums? Chez le médecin? Il faut dire que la puériculture n’y met pas vraiment du sien tant ses revirements permanents et péremptoires condamnent les parents à une éternelle ignorance. À la fin du mois d’octobre, une recommandation de pédiatres américains, encore inédite en France, prônant le partage de la chambre entre parents et bébé jusqu’à l’âge d’un an a laissé stupéfaits toute une génération de parents biberonnée au tabou psychanalytique de la chambre parentale.

Les meilleures recettes de la puériculture

Il suffit de se retourner sur nos pas pour contempler l’inconstance des recommandations de la puériculture. Dans leur ouvrage devenu célèbre Comment accommoder les bébés, la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval et l’ethnologue Suzanne Lallemand recensent de nombreux exemples savoureux, propres à montrer l’incroyable capacité des bébés à survivre aux lubies de leur temps. Apprenons ainsi qu’en 1939, on interdisait aux femmes allaitantes de consommer de l’ail, de l’oignon, des asperges et du chou mais qu’on autorisait (voire encourageait) la consommation de bière jusqu’à un litre par jour, sans soupçonner alors les risques d’une telle consommation d’alcool. De même, du début du XXe siècle jusqu’aux années 1970, les médecins préconisaient une diète absolue du nouveau-né pendant 24 à 48 heures, le privant des bienfaits du colostrum riche en anticorps et l’exposant à d’importants risques d’hypoglycémie. Entre 1947 et 1966, la durée de l’allaitement maternel recommandée a été réduite de 16 mois à seulement 3 mois, un allaitement d’au moins 6 mois étant recommandé de nos jours.

De son côté, le début de la diversification alimentaire est passée de 8 mois en 1938, à seulement 2 mois et demi en 1975 avant d’être à nouveau reculée dans les années 1990 dans l’espoir de minimiser les allergies alimentaires et de se stabiliser actuellement entre 4 et 6 mois après que les scientifiques ont découvert qu’une exposition pas trop tardive aux allergènes potentiels était plus sécuritaire. Les autrices s’amusent également à retracer la «carrière» du jaune d’œuf, paradigme de l’aliment polémique: en 1936, il était vu comme un poison et ne devait être proposé qu’après 18 mois, puis peu à peu l’œuf dur a été introduit dans les menus des enfants de 10 mois (1954), de 4 mois (1965), et enfin de 3 mois et demi (1979). Le blanc d’œuf ayant toutefois fait l’objet d’une méfiance plus tenace en raison d’une collusion malheureuse entre l’albumine qu’il contient et celle qu’on craignait de retrouver dans les urines. 

 

Ainsi, la liste est infinie, rien n’y échappe: habillement, toilette, sorties, jeux, sommeil, la puériculture a un avis sur tout! Et pour cause, car cela correspond précisément à la mission civilisatrice qu’elle s’est fixée. Dès 1969, le sociologue Luc Boltanski a analysé dans son ouvrage Prime éducation et morale de classe la naissance et le développement de la puériculture à la fin du XIXe siècle. Née de la volonté des pouvoirs publics de lutter contre la mortalité infantile dont l’ampleur vient d’être révélée par la généralisation de l’usage des statistiques, la puériculture s’est donnée comme objectif de substituer aux savoirs ancestraux transmis de mères en filles, les savoirs établis par la science. L’intention était louable, mais les conséquences n’en ont pas moins été celles d’une colonisation culturelle, car pour asseoir la nouvelle autorité des savoirs scientifiques, il fallut diaboliser celui des grands-mères, et plus encore ceux des catégories populaires. Parmi les pratiques discutées, celle de savoir si le bébé devait ou non partager le lit ou la chambre de ses parents a longtemps été tranchée en faveur d’une interdiction, mêlant normes sociales, impératifs moraux, et éléments scientifiques.

De la peur de l’infanticide aux diktats de la psychanalyse

Selon Geneviève Delaisi de Parceval et Suzanne Lallemand, l’interdiction de coucher l’enfant dans le lit de ses parents a émergé au XVIIIe siècle d’une volonté de l’Eglise de lutter contre les infanticides déguisés en accidents, doublée d’une réprobation morale du plaisir réciproque que mère et enfant pouvaient trouver dans la proximité l’un de l’autre. Mais cette prescription a également correspondu à l’évolution des normes sociales: c’est dans le courant du XIXesiècle que les historiens tels que Philippe Ariès ont pu situer l’émergence du concept d’intimité et avec lui, celui de «chambre» comme espace spécialement dédié au couchage. La chambre d’enfant fut alors promue par les puériculteurs pour ses bienfaits en matière d’hygiène physiologique et sexuelle, mais aussi de sécurité et d’éducation morale. Un cadre normatif dans lequel les théories de la psychanalyse, en pleine expansion en France à partir des années 1920, se fonderont sans difficultés: craignant un traumatisme pour l’enfant qui assisterait incidemment à la «scène primitive» (c’est-à-dire au coït des parents), les psychanalystes insisteront sur la nécessité absolue de séparation nocturne entre ascendants et descendants. 

 

Pour la pédiatre et psychanalyste Françoise Dolto, le partage du lit entre parent et enfant pourrait aller jusqu’à causer des retards de développement. En effet, son approche psychanalytique fait l’hypothèse que l’enfant grandit uniquement sous l’impulsion de certaines interdictions (appelées castrations symboligènes) que lui imposent ses parents tels que le sevrage du sein maternel ou l’interdiction du lit parental (symbolisant l’interdiction de l’inceste). Dans Les étapes majeures de l’enfance paru en 1994, elle ira jusqu’à dire:

«Combien d'enfants ont été freinés dans leur développement par ces câlins, par le charme de la volupté et de la tendresse partagée en silence, par ce corps à corps voluptueux. On les retrouve ensuite avec des retards considérables de langage, de psychomotricité et de l'affectivité.»

Il fallut tout l’intérêt de la fin du XXesiècle et du début du XXIe pour l’étude des variations interculturelles pour qu’on redécouvre qu’ailleurs et autrefois, on faisait bien différemment, et que les enfants s’en portaient fort bien.

La mort subite du nourrisson, épée de Damoclès

La puériculture allait-elle en conclure que le partage du sommeil parents-enfants relevait davantage des choix culturels, individuels ou éducatifs de chacun? Pas si sûr. Car entretemps, un nouveau fléau a été identifié: désormais, dans le lit parental on ne craint plus les infanticides, ni les microbes, ni un quelconque traumatisme psychologique, mais on tremble pour la mort subite du nourrisson (MSN). Un syndrome fatal encore mal compris, qui survient de manière brutale, sans signe avant-coureurs et pour lequel les autopsies ne révèlent aucune cause. Reporté dès le XIXe siècle, il a véritablement été étudié à partir des années 1970. En France, il concerne environ 250 bébés chaque année, majoritairement garçons et âgés entre 2 et 4 mois.

Ainsi que le rappelle Aaron E. Carroll, professeur de pédiatrie à l’Université d’Indiana aux États-Unis, le nombre relativement faible de ces décès réduit grandement les possibilités des épidémiologues d’en étudier les causes: il ne leur est par exemple pas possible de mener d’études dites «contrôlées», c’est-à-dire d’analyser les décès survenant dans une cohorte de nouveaux-nés bien portants regroupés en sous-groupes selon les facteurs de risques suspectés, car il faudrait pour cela un échantillon extrêmement grand pour que les décès puissent être considérés comme statistiquement significatifs (et pas seulement le fruit du hasard). À cause de cela, les scientifiques ne disposent que des études dites «cas-témoins» qui partent d’un échantillon de bébés décédés de MSN pour identifier les circonstances et facteurs que l’on retrouve en commun le plus souvent. À ce titre, les études cas-témoins n’étudient pas des causalités, mais seulement des corrélations.

C’est d’ailleurs de cette manière qu’a été établie la liste des recommandations de l’Académie Américaine de Pédiatrie (AAP). Selon ces spécialistes, pour réduire les risques de mort subite du nourrisson il faut que: les bébés soient toujours couchés sur le dos, dans un lit adapté, au matelas ferme, sans oreiller, ni tour de lit, ni couverture, ni doudou, ni peluche; il faut également éviter de les faire dormir de manière régulière dans les sièges-auto, les poussettes ou les transats; il faut proscrire totalement de les coucher sur des canapés et des fauteuils; il faut également privilégier l’allaitement maternel tout en introduisant une tétine dès que celui-ci est correctement mis en place; il faut s’abstenir de fumer pendant et après la grossesse ainsi que de ne pas consommer drogues ni alcool; il faut renoncer à l’emmaillotage dès que l’enfant semble capable de rouler sur lui-même, ne pas trop le couvrir et veiller à ce que la température de la pièce reste modérée et que celle-ci soit bien ventilée; il faut en outre que l’enfant soit à jour de ces vaccins; et enfin, il faudrait partager la même chambre que son enfant jusqu’à l’âge d’un an.

S’il n’existe à l’heure actuelle encore aucunes recommandations officielles pour prévenir la mort subite du nourrisson en France, cette dernière prescription en faveur du partage de la chambre fait toutefois office de nouveauté, et sonne comme une nouvelle exigence qui entamerait encore un peu plus la marge de manœuvre de jeunes parents à la recherche de leur équilibre familial.

Des principes et des enfants

Ces recommandations semblent simples en théorie, mais les parents ne vivent pas en théorie: ils vivent dans un monde où les bébés attrapent des rhumes et des gastros, où les nuits sans sommeil s’enchaînent et ne se ressemblent pas, où on n’a pas toujours le temps de se laver, de manger ou de faire pipi et où l'on crie victoire lorsqu’on a réussi à remonter de la promenade en landau sans réveiller le petit angelot et double victoire lorsqu’après de longues minutes de pleurs (de décharge, de coliques, de reflux, d’angoisse du soir, de poussées dentaires, ou de ce que vous voulez) le mini-humain vous offre enfin quelques minutes de silence, étendu dans une position invraisemblable sur le canapé du salon, un filet de bave coulant délicatement sur votre avant-bras. Un monde où toutes les mères ne parviennent pas à allaiter, parce que ça fait mal, parce qu’on les a découragées, parce que ça ne marche pas comme elles l’auraient voulu, parce qu’il faut reprendre le travail; un monde où toutes les mères ne souhaitent pas allaiter, parce que c’est leur corps et leur choix, et se retrouvent durement stigmatisées pour cela. Un monde où certains parents ne sentent sereins que lorsqu’ils sentent à leurs côtés le souffle tranquille de leur bébé et d’autres qui ne parviennent pas à fermer l’œil tant qu’ils entendent l’incroyable multiplicité de couinements, grognements et sifflements qu’émet un nourrisson en plein sommeil. Un monde où certains jeunes parents vivent une période plus ou moins longue d’absence de désir sexuel, tout à leur fusion avec leur nouveau-né; quand d’autres au contraire ne se ressourcent d’un quotidien exigeant qu’en ayant la possibilité de partager régulièrement une intimité de couple, sensuelle et sexuelle, loin de leur bébé.

Les parents qui ne souhaitent ou ne peuvent pas dormir dans la même chambre que leur nourrisson devront-ils alors passer plusieurs mois à croiser les doigts aussi fort que possible tout en nourrissant un sentiment permanent de culpabilité? Et pour quel niveau de preuve concernant l’efficacité de ces recommandations  devront-ils accepter de sacrifier leur confort? 

 

 

Si certains facteurs de risque, comme la position de couchage (sur le dos et non sur le côté ou sur le ventre comme on l’a pensé autrefois) ou l’influence de l’exposition au tabac fait consensus, l’efficacité du partage de la chambre est au contraire loin d’être bien établie: en effet, les données qui ont permis d’établir cette recommandation datent des années 1990 où les MSN étaient bien plus nombreuses (sans doute en raison d’un couchage inapproprié) et portent sur un échantillon relativement faible. De même, les auteurs du rapport relatent les importantes controverses scientifiques qui entourent les pratiques de partage du lit (cododo), celles-ci se montrant plutôt protectrices lorsque le couchage de l’enfant a été aménagé pour minimiser les risques de suffocation. Un résultat que l’on retrouvait déjà en 2012 dans la thèse de médecine du Dr Marie Levasseur, consacrée spécifiquement à cette question.

Ainsi, il semble donc urgent de faire entrer pleinement la puériculture dans l’ère de l’«evidence based medicine», c’est-à-dire de la rendre apte à élaborer des solutions personnalisées respectant à la fois les données de la recherche mais aussi l’expérience clinique des praticiens, experts de la relation médecins-parents et également les préférences des parents incluant leurs valeurs, aspirations et choix éducatifs. Car, en définitive, n'y a-t-il pas quelque chose de paradoxal à exhorter les parents à avoir davantage confiance en eux alors même que la puériculture remplit chaque jour leur quotidien de nouvelles probabilités de risques et autres injonctions irréalistes rendant plus difficile l’obtention du diplôme du parent suffisamment bon? 

 Slate

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