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« Se débarrasser du capitalisme est une question de survie »

Publié par MaRichesse.Com sur 22 Octobre 2016, 22:30pm

Catégories : #ECONOMIE, #VIE, #POLITIQUE, #MONDE

« Se débarrasser du capitalisme est une question de survie »

Paul Jorion est souvent dans les nuages quand il aborde les questions de stratégie politique -jusqu’à faire campagne pour une candidature de Piketty… – mais par contre sur certains sujets qu’il a suffisamment travaillé, il vaut la peine d’être lu.

Si, à la faveur du mouvement de contestation de la loi El-Khomri, la place et l’avenir du travail dans notre société ont récemment fait − et font toujours − l’objet de débats particulièrement intenses, la destruction de l’emploi salarié et du travail humain par le système capitaliste et le déferlement technologique semble toutefois être un impensé du mouvement social comme de la classe politique dans son ensemble. Pourquoi ? Explications avec le socio-anthropologue et ancien trader Paul Jorion.

Sciences Critiques : La mécanisation, la robotisation puis la numérisation du travail correspondent-elles, selon vous, à un progrès social ou à une catastrophe anthropologique ?

Paul Jorion : C’est un progrès pour la civilisation humaine, parce que cette capacité à l’invention, que d’autres animaux n’ont pas, fait partie des aspects positifs du genre humain. Cette inventivité fait notre originalité. Dès que nous avons pu, nous avons essayé de diminuer l’effort dans notre tentative de transformer le monde autour de nous, pour manger, se loger, etc. Nous avons toujours cherché à avoir des moyens techniques pour éliminer les tâches dangereuses, épuisantes, fastidieuses, avilissantes, etc. La technique est consubstantielle à l’homme. Selon l’ethnologue André Leroi-Gourhan, le développement du cerveau est concomitant à l’utilisation de l’outil. Nous utilisons ce dernier, mais nous le développons aussi. Nous cherchons constamment la façon dont nous pouvons l’améliorer. Cela fait partie de notre nature. L’être humain tire une certaine jouissance dans l’affrontement au monde.

LE CAPITALISME EST UN SYSTÈME QUI CRÉE UN AVEUGLEMENT CONCERNANT SON CARACTÈRE ABSOLUMENT ABOMINABLE.

Cela dit, nous ne transposons pas cette capacité à transformer le monde autour de nous dans la mise en œuvre raisonnée des meilleurs systèmes d’organisation politique… Nous vivons aujourd’hui dans un système politique extrêmement inégal, qui engendre la concentration de la richesse par quelques-uns. Or, les personnes bénéficiaires de ce système bloquent l’accès à une vie meilleure pour tout le monde. Dans ce contexte, le progrès technologique qui permet la diminution du travail est confisqué par certains, aux dépens de tous les autres. Autrement dit, le problème n’est pas que nos inventions soient mauvaises en soi, mais nous tolérons un système politique qui les détourne de leurs capacités à faire du bien. Et ce système politique, c’est le capitalisme. Le capitalisme est un système qui crée un aveuglement concernant son caractère absolument abominable.

Sciences Critiques : La technologie est pourtant le « bras armé » du capitalisme…

Paul Jorion : Je ne dirais pas cela. Les savants vivent dans leur monde. Ils sont relativement à l’écart de toute réflexion sur le système politique. Je crois, en réalité, que technologie et capitalisme sont indépendants. Le développement technologique est indépendant du développement des sociétés. Il peut être une catastrophe uniquement parce qu’il manque autour de lui l’environnement pour le canaliser. Et il y a, autour de nous, un système politique qui organise la confiscation de la technologie qui, pour moi, est neutre. Ce qui est mortifère, c’est le cadre dans lequel cette technologie se déploie

Sciences Critiques : Justement, le développement de la technologie dans le système capitaliste est-il synonyme de destruction du travail humain ?

Paul Jorion : Oui, bien sûr. En janvier dernier, des chercheurs d’Oxford ont affirmé que la robotisation créera à l’horizon 2022 un million d’emplois aux États-Unis. C’est une augmentation de 18%, ce qui est considérable. Cette année-là, quatre millions de personnes travailleront dans l’informatique, à fabriquer des logiciels, des robots, à développer l’Internet des objets, les Big Data, etc. Or, quatre millions sur 160 millions de travailleurs, ce n’est que 2,7% de l’emploi. Ce n’est rien ! En réalité, il y aura peut-être un million de travailleurs supplémentaires, mais 100 millions d’emplois vont disparaître dans le même temps… Il est très difficile en réalité d’imaginer les conséquences du développement technologique.

À PARTIR DU MOMENT OÙ UNE INVENTION TECHNIQUE DÉTRUIT PLUS D’EMPLOIS QU’ELLE N’EN CRÉE, IL Y A UN PROBLÈME SOCIAL.

On rappelle souvent qu’il y a eu une grande transition dans le monde du travail dans les années 1960 : celle du passage des usines aux services. Un nombre considérable de personnes sont passées, en une dizaine d’années, d’ouvrier à vendeur ou commerçant. Ce sur quoi il faut insister, c’est que la formation nécessaire pour convertir un ouvrier en vendeur, cela prend au maximum deux-trois semaines. Or, pour qu’un ouvrier ou quelqu’un qui travaille dans les services, devienne un programmeur qui code du logiciel pour des robots, cela prend au moins quatre ans. Et l’on sait que tout le monde ne pourra pas écrire du logiciel…

Sciences Critiques : Qui est pénalisé par le déferlement technologique ?

Paul Jorion : Celui qui veut vendre sa force de travail : le prolétaire d’autrefois, le salarié d’aujourd’hui. Le phénomène ne touche plus uniquement les ouvriers. Ceux qui calculent combien d’emplois vont disparaître dans les années qui viennent sont naïfs, parce qu’ils considèrent que seul l’emploi manuel sera remplacé. Or, le système financier actuel conduit aussi à remplacer le travail qui coûte cher, même, et surtout, le travail intellectuel. Et on le fait ! Le cas des traders remplacés par des algorithmes en est une illustration. Il existe aussi des exemples dans le milieu médical. Il y a aujourd’hui des machines qui établissent des diagnostics médicaux très précis. Elles font moins de 1% d’erreurs, là où un médecin fait en moyenne 10% d’erreurs… Entre les deux, il y a une déperdition de vies humaines, il y a des gens qui meurent. La question est la suivante : dans combien de temps la Sécurité sociale fera-t-elle pression en avançant que le diagnostic médical établi par une machine coûte moins cher et qu’il permet d’épargner des vies humaines

Sciences Critiques : Y a-t-il eu une rupture historique dans le monde du travail avec l’arrivée de la numérisation ?

Paul Jorion : Il n’y a pas eu de rupture fondamentale. Même avec l’apparition, dans les années 1970, puis la massification de l’ordinateur individuel, la tendance de fond reste la même : la destruction de l’emploi. De manière générale, à partir du moment où une invention technique détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée, il y a un problème social, parce que le rapport de force entre les salariés et les détenteurs de capital est lié à une certaine rareté du travail. Une rareté qui oblige à ce que celui qui produit son travail soit payé. Si cette rareté diminue, s’il y a un poste pour 500 candidats, le salaire va forcément baisser. Or, il n’y a pas de limite absolue à la baisse, sauf peut-être si l’État en décide autrement. Et ce que l’on voit maintenant avec l’« ubérisation » de l’économie, c’est que les salaires tombent en-deçà du salaire de subsistance, en mettant en concurrence tous ceux qui peuvent faire quelque chose. Dans un monde où le nombre de boulots tend à disparaître, les salaires tomberont nécessairement un jour sous le salaire de subsistance.

IL N’Y A PAS EU DE RUPTURE FONDAMENTALE DANS LE MONDE DU TRAVAIL AVEC L’ARRIVÉE DE LA NUMÉRISATION. LA TENDANCE DE FOND RESTE LA MÊME : LA DESTRUCTION DE L’EMPLOI.

Finalement, il y a une perte par rapport au XIXème siècle. A cette époque, la main-d’œuvre qui quittait les campagnes en très grand nombre pouvait être employée dans les villes. Les conditions étaient certes difficiles : salaires de misère, 13 heures de travail par jour, avec des enfants qui travaillaient aussi, etc. Mais, il y avait une compréhension de la part du patron, de sorte que le salaire ne pouvait pas descendre en-dessous du salaire de subsistance de l’époque, parce que le patron avait besoin de l’ouvrier le lendemain. Il savait qu’il fallait payer suffisamment l’ouvrier pour que ce dernier revienne le lendemain matin. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. On est prêts désormais à aligner les salaires français sur ceux du Bangladesh… On appelle ça « la compétitivité » ! C’est comme dans du Orwell, on a donné un nom tout à fait innocent à un phénomène complètement destructeur.

Si l’on accepte le principe que c’est le marché qui dirige, c’est-à-dire le simple rapport de force entre la main-d’œuvre et les employeurs, les salaires se rapprocheront de zéro… A fortiori dans un monde où la concurrence entre les candidats pour un emploi augmente. Il n’y a plus de limite, c’est ça le problème ! L’économiste suisse Jean de Sismondi le disait déjà dans les années 1820 : celui qui, dans son travail, est remplacé par une machine ne bénéficie pas, à titre individuel, de son remplacement. Alors, il avait suggéré que celui qui est remplacé par une machine reçoive une rente à vie perçue sur la richesse générée par la machine. La mécanisation est un progrès collectif. Mais, si elle est confisquée par quelques-uns en opprimant tous les autres, ce n’est plus un progrès. La mécanisation doit être définie quelque part comme devant être au bénéfice de l’humanité dans son ensemble.

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