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Quand la modernité jaillit d’un volcan indonésien en éruption

Publié par MaRichesse.Com sur 7 Octobre 2016, 07:05am

Catégories : #MONDE

Quand la modernité jaillit d’un volcan indonésien en éruption

Quel est le fait historique le plus important du XIXe siècle? Waterloo, l’unité allemande et italienne, la guerre de Sécession? Tout se discute bien sûr, l’histoire n’est pas une science objective. Mais à la lecture de «L’Année sans été de Gillen d’Arcy Wood», il se pourrait bien que le phénomène le plus marquant du siècle soit… l’éruption du Tambora en 1815, un volcan de l’île de Sumbawa en Indonésie. 

 

Géant indonésien

Ses conséquences ont été si catastrophiques pour le climat de la planète que pendant trois ans des millions de paysans se sont retrouvés en situation de famine, du Yunnan chinois à l’Irlande en passant par la Suisse. Ce volcan, dont l’explosion classée au rang de «méga colossale» selon l’indice d’explosivité volcanique, est sans équivalent dans les annales de l’humanité, surpassé seulement par l’éruption Oruanui (Lac Taupo) en Nouvelle-Zélande il y a 26 500 ans.

L’histoire de cette éruption, dont il reste aujourd’hui un cratère de 6 kilomètres de diamètre qui gronde et sent encore le souffre, est bien connue des volcanologues et des historiens. L’intérêt du livre de D’Arcy Wood, au titre français trop réducteur, est de restituer cette tragédie dans sa dimension planétaire. Car le Tambora ne se limite pas à être la cause de «l’année sans été» de 1816, mais il a durablement marqué les sociétés humaines et contribué à leur transformation. Ce géant indonésien a même influencé les arts, la littérature et les idées scientifiques tout au long du XIXe siècle.

 

D’abord, l’éruption elle-même. A côté, Pompéi ou le tremblement de terre de Lisbonne passent presque pour de modestes faits divers. Le 10 avril 1815 au soir, un impressionnant jet plinien, accompagné de 
coulées de lave, de pluies de cendres et de violentes tornades ont rayé de la carte, en quelques heures, la riche péninsule de Sanggar, faisant en tout 100 000 morts. Seul le raja, sa famille et quelques habitants chanceux survivent au désastre et les rescapés de Sumbawa ont péri les jours suivants, dans l’obscurité d’un gigantesque nuage de cendres, par manque d’eau et de nourriture. 

 

Aérosols

Mais ce n’était que le début. La quantité astronomique de matière volcanique échappée du volcan s’est fixée sous forme d’aérosols pendant trois ans, filtrant les radiations solaires et provoquant des chutes de températures par endroits de 5 à 6 degrés, ce qui ne peut laisser indifférent lorsqu’on songe à notre situation climatique actuelle.

A une époque où l’écrasante majorité des hommes dépend de la terre, où il n’existe pratiquement pas d’aide alimentaire d’urgence, les paysans du monde entier – sauf l’Europe orientale et la Russie – vont connaître trois longues années de tourments. L’un des rares témoignages «d’en bas» provient d’un paysan du Yunnan, Li Yuyang, candidat malheureux aux examens impériaux et contraint de retourner travailler la terre dans sa région natale. 
«Si seulement le soleil pouvait se lever comme il le devrait, écrit-il, Et le dragon avec ses nuages noirs disparaître. O comme notre cœur serait léger alors! Mais quand je demande si demain sera beau, sous mes pieds la fleur reste muette.» 

 

Danse macabre

Partout les rizières, les champs restent muets, verts, immangeables. En 1816 toujours, la mousson n’arrive pas en Inde – catastrophe absolue pour des millions de gens. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le choléra, maladie endémique régionale, profite de ce climat exceptionnel pour muter génétiquement et sortir du Bengale, entamant une funeste danse macabre autour du monde, qui va marquer tout le XIXe siècle.

Hormis Li Yuyang, l’immense souffrance du peuple n’a presque pas de trace écrite. On la rencontre indirectement, par celles et ceux qui les croisaient lors de leur Grand Tour européen. Par exemple Lord Byron et le couple Shelley. Leur séjour à la villa Diodati de Cologny en été 1816 est célébrissime, et c’est grâce à la pluie incessante que cette fine compagnie littéraire s’est mise, sous les éclairs menaçants, à réinventer le roman gothique avec des chefs-d’œuvre de la littérature fantastique: «Frankenstein ou le Prométhée moderne» de Mary Shelley ou «Le Vampire» de John Polidori, dont s’inspirera Bram Stoker dans «Dracula». C’est aussi durant ce séjour que Byron composa «Ténèbres», un poème glaçant sur l’extinction du soleil: «A cette lueur pleine de désespoir, qui tombait sur eux en éclairs capricieux, La face des hommes prenait un aspect étranger à la terre…» 

 

Petits Suisses

Pour D’Arcy Wood, qui est professeur de littérature, la créature de Frankenstein n’est pas seulement l’envers damné de l’Homme Nouveau des Lumières et de la Révolution, elle est aussi à l’image de ce nouveau pauvre des années 1816, jeté sur les routes, mendiant en guenilles, ayant tout perdu, maison, femme et enfants. Ou de ces petits Suisses des Alpes «à moitié difformes» du fait de la malnutrition, ou encore ces «spectres animés» rencontrés plus tard dans la botte de l’Italie qui ont encore la force de dire dans un souffle: «Nous mourons.» En clair, conclut D’Arcy Wood, «les campagnes européennes de 1816 sont devenues une terre de morts-vivants», et les élites, à l’image de Victor Frankenstein, ont démontré à leur égard bien peu de compassion.

De ce tableau sombre émergent aussi quelques idées neuves, notamment en matière de politique sociale, de santé, et du rôle de l’Etat en cas d’urgence. En Suisse, le compte rendu de ces années de disette par l’historien Marc Henrioud montre que les autorités vaudoises étaient parvenues à limiter les dégâts en interdisant les exportations, en pratiquant une politique d’achat de céréales et en faisant pression sur le prix du pain. Protectionnisme ou libre-échange, secours d’urgence, réfugiés climatiques: les questions du monde moderne, jusqu’aux plus récentes, sont nées de la cendre volcanique 

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