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Conseils, science, sante et bien-être


Ces drôles de superstitions autour de nos smartphones

Publié par MaRichesse.Com sur 9 Octobre 2016, 11:21am

Catégories : #TECHNOLOGIE, #INSOLITE

Ces drôles de superstitions autour de nos smartphones

Laurent, 27 ans, est un jeune homme tout à fait rationnel. Mais un pan de lui insoupçonné se révèle quand il parle de son téléphone :

«  Il a une présence dans la pièce. Comme un être humain. Comme un bébé. Parfois je le cache sous du linge sale pour oublier où il se trouve. D’ailleurs, je l’éteins avant d’avoir une relation sexuelle.  »

Matthias, la trentaine, confie :

« Je crois que je dors mieux avec les ondes Wifi, c’est-à-dire à proximité de mon téléphone ou de mon iPad. »

Il ajoute :

« J’ai remarqué que mon humeur ou mon niveau de stress est fortement corrélé au niveau de batterie ou de barrettes de signal sur mon téléphone. J’ai la sensation que quelque chose de terrible va m’arriver et que je serai totalement impuissant si je ne l’ai pas ou s’il n’a plus de batterie. »

Ils ne sont pas les seuls. Une majorité de gens reconnaissent éprouver de temps à autre des « vibrations fantômes » sur leur téléphone, ou encore de l’inquiétude à l’idée d’en être loin – les Anglais appellent ça la« nomophobie ».

On a cru que la rationalité avait poussé la pensée magique par la porte mais elle est revenue par la fenêtre. Par l’écran, plus précisément.

 

« Une forme d’animisme »

Chercheur et designer à Genève, Nicolas Nova a étudié en ethnographe les relations que nous entretenons avec nos téléphones. Il s’est particulièrement intéressé aux gestes et aux mots, et confirme  :

« Dans mes études de terrain, je constate un retour d’une forme de pensée magique. J’entends des gens parler d’“âme du smartphone”, de “deuxième cerveau”.

Face à des objets de plus en plus complexes, les gens projettent parfois un sens un peu étrange, une forme d’animisme. »

Il se souvient, par exemple, d’un Coréen qui levait le doigt en l’air pour que le wifi passe mieux (« en étant un peu caricatural, c’est un peu comme un sourcier ») ou d’un Américain qui disait « invoquer » les images sur son téléphone comme on « appelle » les esprits [«  summon  », en anglais].

Il a rassemblé certains de ces gestes absurdes hors contexte dans un petit livre illustré, intitulé « étranges rituels » («  Curious Rituals  », visible en ligne).

Un homme tient son smartphone avec un geste de
Un homme tient son smartphone avec un geste de « prière » (« Curious Rituals ») - Nicolas Nova (The Near Future Laboratory, 2012

Bien sûr, cette « pensée magique » n’est pas à prendre au pied de la lettre.

Les gens ne croient pas réellement – ou alors seulement avec une petite partie d’eux-mêmes – qu’ils dormiront mieux avec leur téléphone à portée de main, ou qu’ils ne se feront pas renverser par un bus s’ils tiennent fermement leur téléphone dans leur poche en traversant (superstition peut-être propre à l’auteur de cet article).

Les déplacements faits quand on se déplace en public (
Les déplacements faits quand on se déplace en public (« Curious Rituals ») - Nicolas Nova (The Near Future Laboratory, 2012

Pour Nicolas Nova, elle est corrélée à la complexité croissante des objets que nous utilisons tous les jours :

« Tout ce qui relève d’une forme d’intentionnalité algorithmique semble animé d’une intention bonne ou mauvaise. Et c’est renforcé par les discours qu’on entend sur la supposée intelligence des machines. »

Dans le fossé qui se creuse entre l’usage croissant que nous faisons de nos outils et ce que nous comprenons d’eux, la pensée magique vient se loger comme une passerelle.

« Dans ces technologies contrôlées à distance, il y a quelque chose qui échappe et un désir de remettre du sens. »

 

« Toute technologie suffisamment avancée est indissociable de la magie »

L’idée que la technologie est magique ne date pas du numérique.

Depuis ses débuts, la technique, et particulièrement les techniques liées aux médias ont eu partie liée avec le surnaturel, l’inexpliqué, le magique.

Télégraphe, phonographe, radio, toutes les machines d’enregistrement et de diffusion du son ont ainsi été des outils de communication avec les morts, comme nous l’avait déjà raconté Philippe Baudoin. L’écrivain de science-fiction britannique Arthur C. Clarke en a tiré une loi :

« Toute technologie suffisamment avancée est indissociable de la magie. »

Un autre écrivain de SF, Gregory Benford, y a ajouté un corollaire :

« N’importe quelle technologie discernable de la magie est insuffisamment avancée. »

Après tout, avoir des téléphones dans lesquels se trouvent nos souvenirs et nos secrets, qui nous permettent d’être toujours liés au monde et de garder des traces des morts, et qui tiennent dans notre main, était inimaginable il y a trente ans.

Ce n’est si étonnant que nous développions des façons ancestrales d’en parler. Et ça souligne le rapport intime que nous entretenons à eux, le fait que la technique n’est jamais qu’un pur objet, que c’est aussi tout ce que nous y mettons : désirs de protection et de lien, fantasme de retrouver les morts et de n’être jamais seul.

 

Un jeu de dupes

Attendrissant ? Oui mais pas que. Car qui dit magie dit aussi « prestidigitateur » ou « illusionniste ».

C’est le deuxième sens du terme, celui qui est de plus en plus utilisé par des penseurs de la techno pour penser certains rapports de force dans le champ de la technique :

« De plus en plus, les intellectuels, les écrivains, les designers et les artistes convoquent l’idée d’une nouvelle ère de hantise et de surnaturel pour parler de notre nouveau climat technologique. »

Ces lignes ont été écrites par Natalie Kane, une Britannique à l’origine avec l’artiste et chercheur Tobias Revell du projet «  Haunted Machines  », qui recense diverses formes de la « hantise » dans nos rapports aux machines.

En France, Manuela de Barros, philosophe à l’université Paris VIII, a consacré un ouvrage à l’idée de la magie dans la technologie. Pour elle, la métaphore de la magie révèle une forte d’aliénation. Si nous avons un rapport magique à nos écrans, c’est parce que nous ne les comprenons pas. Et pas parce que nous sommes ignares. Enfin, pas que. C’est aussi parce que les fabricants travaillent à nous cacher le fonctionnement réel des machines :

« Il y a une occultation du fonctionnement et de l’inintelligibilité par les personnes lambda. Or maintenir la pensée magique, c’est aussi neutraliser une forme de pensée critique. »

La magie serait donc la manipulation (du côté des concepteurs) et l’ignorance (du côté des utilisateurs, à savoir nous). Adieu, jolis fantômes et superstitions bon enfant.

 

Fabriquer du « waouh » pour vendre

D’un côté ceux qui conçoivent, produisent, designent dans des buts précis, de l’autre ceux qui reçoivent ces expériences et dont la curiosité est découragée.

Nicolas Nova confirme que le design cherche explicitement à créer des formes d’enchantement  : 

« Chez les concepteurs au sens large, les développeurs, les marketeurs... il y a une valorisation de l’idée de magie, comme quelque chose d’extrêmement positif.

J’ai déjà vu des gens prendre la phrase d’Arthur C. Clarke [citée plus haut] au pied de la lettre. Il y a vraiment chez les concepteurs l’idée de la séduction de la magie – de susciter des illusions, de faire rêver. »

Comme le montre cette photo, ce n’est pas nouveau :

<img data-cke-saved-src="http://api.rue89.nouvelobs.com/sites/news/files/styles/mobile2-tablette-asset-center/public/assets/image/2016/03/electronic_email.preview.jpg" src="http://api.rue89.nouvelobs.com/sites/news/files/styles/mobile2-tablette-asset-center/public/assets/image/2016/03/electronic_email.preview.jpg" alt="" mais="" qu'est-ce="" diable="" que="" le="" courrier="" &eacute;lectronique="" ?",="" publicit&eacute;="" des="" ann&eacute;es="" 1980"="" style="-webkit-tap-highlight-color: transparent; box-sizing: inherit; border: 0px; max-width: 100%; font-style: italic; vertical-align: middle; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto;">
« Mais qu’est-ce diable que le courrier électronique ? », publicité des années 1980

Apple en a fait sa marque de fabrique, avec le slogan « It just works », qu’on pourrait traduire par « ça marche, c’est tout ». Celui-ci est devenu un mantra de la marque, régulièrement répété par Steve Jobs quand il faisait la promo des produits Apple :

« Et là, BOUM, ça arrive à la lumière du jour et ça marche, c’est tout  ! »

 

 
« It just works » ! sur la chaîne YouTube du site de fan allaboutstevejobs.com

Un autre exemple est le nom qu’a décidé de se donner une récente et très médiatisée entreprise de réalité augmentée : Magic Leap.

En insistant sur l’expérience « magique », les concepteurs mettent en avant le côté spectaculaire des outils, l’expérience « magique » pour mieux vendre. Nicolas Nova :

« Par exemple, un terme qui revient beaucoup, c’est celui de  : “ créer un effet Waouh ”. Mais, quand on entend un terme comme celui-là, ça éveille tout de suite la pensée critique ! »

Plus virulente, Manuela de Barros affirme :

« Il y a une vraie asymétrie des pouvoirs. En tant qu’individu, on accepte d’utiliser des technologies tout en sachant que c’est un système qui nous manipule. »

Du côté des artistes

« Où sont les terrains glissants de nos technologies, ceux qui créent leurs pouvoir de hantise, et où d’autres techniques utilisées pour imaginer de futurs scénarios peuvent-elles mieux nous équiper face aux fantômes à venir ? »

demande Natalie Kane dans l’article cité plus haut.

Les artistes, peut-être, peuvent nous aider à imaginer des fantômes autres – pas acritiques mais poétiques et ludiques, des fantômes qui visent à nous surprendre ou nous émerveiller sans chercher à se vendre.

Signe de l’intérêt pour le sujet, une exposition sur les fantômes numériques, « Extra Fantômes », s’ouvre le 5 avril à la Gaîté Lyrique à Paris.

Mouna Andraos, du studio Daily Tous les Jours, est l’une des deux co-conceptrices de l’exposition

« On explore l’idée de fantôme numérique, dans un monde où on a tendance à penser que des zéros et des uns contrôlent tout. »

Plusieurs oeuvres d’artistes contemporains y exploreront le fantômatique, le vrai et le faux – mais aussi ce que c’est d’être invisible dans un monde où règne la surveillance.

Y trouvera-t-on des exemples d’usages émancipateurs de ces idées de hantise ? Des tactiques pour utiliser autrement les fantômes ? Rue89 vous tiendra au courant.

Ça s’appelle grandir

Mais Manuela de Barros n’y croit pas trop :

« C’est un peu tard. Les grandes sociétés de la Silicon Valley ont imposé leurs outils et les artistes se sont laissés faire. Ce n’est pas un positionnement artistique qui permettra de revenir en arrière. »

Nicolas Nova est d’accord, même s’il est plus sceptique :

« ll faut sortir de ce rapport, mais ce n’est pas forcément simple. D’abord parce que les gens ne comprennent pas forcément qu’ils peuvent avoir une relation de sujétion aux technologies, et qu’il faut développer des relations de “capacitation” [empowerment en anglais, ndlr]. Et ce n’est pas facile non plus de convaincre les décideurs qu’il faut en sortir ! »

Il va falloir cesser de jouer aux fantômes et de croire aux spectres. C’est un peu triste, mais ça s’appelle grandir.

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