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Conseils, science, sante et bien-être


Au milieu des bombes et des cris, «il ne fallait pas bouger»

Publié par MaRichesse.Com sur 2 Octobre 2016, 03:27am

Catégories : #GUERRE

Au milieu des bombes et des cris, «il ne fallait pas bouger»

C’était il y a un an. Dans la nuit du vendredi 2 au samedi 3 octobre, l’hôpital de Médecins sans frontières (MSF) à Kunduz, dans le nord de l’Afghanistan, était bombardé. Un carnage. Quarante-deux morts, dont quatorze employés afghans de l’ONG. Des patients brûlés vifs dans leur lit, des proches tués à leur chevet.

Après avoir plusieurs fois changé de versions, les Américains ont fini par reconnaître la responsabilité des frappes, évoquant, dans une enquête interne, une «succession d’erreurs». Le président Barack Obama a présenté des excuses. Quelques soldats américains ont écopé de sanctions administratives. Les familles des victimes seront dédommagées: 5000 dollars, le prix d’une vie afghane. Mais de nombreuses zones d’ombre demeurent. MSF dénonce le fait qu’aucune enquête internationale n’a pu être mise en place. L’hôpital est resté en l’état, dévasté. MSF n’exclut pas de retourner à Kunduz, quand l’ONG aura obtenu les garanties de sécurité nécessaires.

 

Axelle Alibert était sous les bombes cette funeste nuit. Cette Française, ingénieure de formation, était alors coordinatrice de l’hôpital de Kunduz. Elle témoigne pour la première fois. «Mon deuil est en grande partie terminé». Elle parle pour toutes celles et ceux en Syrie ou au Yémen qui risquent leur vie à soigner des blessés de guerre. «Si le bombardement de l’hôpital de Kunduz avait été un événement isolé, on n’en parlerait plus, estime Axelle Alibert. Or, c’est devenu une stratégie de guerre».

«Si les règles du jeu ont changé, il faut le dire. Quand je suis parti en Afghanistan, je savais que le risque zéro n’existait pas mais je ne suis pas une kamikaze. Tous les humanitaires ont besoin de savoir», dit la jeune Française. Elle aurait, pourtant, été prête à repartir en Afghanistan, pour «boucler la boucle». Achever une mission brutalement interrompue une nuit d’octobre.

Personne n'imaginait la chute de Kunduz

Axelle Alibert était arrivée à Kunduz en août 2015. Dans la province de Kunduz, l’offensive de printemps des talibans avait été particulièrement violente. Les troupes internationales venaient en grande partie de se retirer du pays. L’armée afghane est chargée de la défense de la ville habitants entourée par les montagnes. Mais personne n’imagine la prise de Kunduz, 300 000 habitants, par les talibans.

«Dans la nuit du 28 septembre, nous avons été réveillés en sursaut. Je suis monté sur le toit de notre maison. Des balles traçantes striaient le ciel», se souvient-elle. La dizaine d’employés internationaux de MSF décide de se replier vers l’hôpital. Une partie d’entre eux est évacuée par avion vers Kaboul. On se bat désormais dans la ville.

Pendant cinq jours, l’hôpital de Kunduz recevra près de 400 blessés de guerre. Des civils mais aussi des combattants, dont beaucoup de taliban. Chaque homme armé doit laisser sa kalachnikov dans un casier au vestiaire. Chacun connaît les règles, ce n’est pas la première fois que l’hôpital fait face à un afflux de blessés.

Balle perdue et éclats d'obus

A l’extérieur, les combats font rage. Axelle récupère des fragments de mortiers à l’intérieur du complexe, composé d’un bâtiment en dur et de préfabriqués. Elle manque de se faire tuer par une balle perdue. «Elle est passée à un mètre de moi explosant une vitre». Mais pas le temps de gamberger.

A la moindre accalmie, de nouveaux blessés affluent. Ils sont installés dans les couloirs sur des matelas à même le sol. Les chirurgiens opèrent la nuit pour rattraper le retard, avant la reprise des combats le matin. Plus question de mettre un pied en dehors de l’hôpital. Trop dangereux. Près de 300 personnes sont cloîtrées: les patients, pas plus d’un accompagnant par blessé, et le personnel.

Le ravitaillement devient critique. L’aéroport est paralysé. Les camions ne passent plus les lignes de front. Il faut décharger le matériel médical et les médicaments au check-point et recharger à bord de taxi qui foncent vers Kunduz. «Un employé afghan est même revenu de congé depuis Kaboul. Il est mort dans le bombardement», se souvient Axelle Alibert. «Pendant tous ces jours, nous avons tenu le coup, sauvant des vies et essayant de ne manquer de rien», avance-t-elle fièrement.

La contre-offensive est imminente

Le mardi, deux combattants taliban frappent à la porte de l’hôpital. Ils annoncent que Kunduz est sous leur contrôle mais que l’hôpital n’a rien à craindre de leur part. Mais, en réalité, les lignes de front continuent de bouger. La guerre de la désinformation bat son plein. MSF garde le contact avec les autorités afghanes qui ont fui précipitamment. Une contre-offensive est imminente. Mercredi, des avions de chasse déchirent déjà le ciel. Kunduz, ou ses alentours, personne ne sait vraiment, est bombardée.

La journée de vendredi a été paradoxalement plutôt calme. A l’intérieur de l’hôpital, alors que la nuit avance, tout est presque sous contrôle. Axelle Alibert fait un dernier tour, pour s’assurer que les gens ont eu à manger, que les soignants se reposent un peu. Il est presque deux heures du matin. Un quart d’heure après s’être couchée dans son bureau, son téléphone et sa radio toujours à proximité, elle est réveillée par une énorme explosion. «C’était extrêmement proche. Le corps tremble, le coeur bat à 100 à l’heure», souffle-t-elle.

Les expatriés dorment dans les préfabriqués. C’est la partie en dur qui est pilonnée. Au téléphone, les collègues afghans hurlent ce qui sont en train de voir. Certains ont réussi à sortir du bâtiment en flammes mais ont été fauchés dans la cour. Un premier blessé, le bras déchiqueté, se rue vers la salle de réunion, où il est pris en charge par un médecin et deux infirmiers qui dormaient là.

 

Les frappes dureront plus d’une heure. «L’instruction est de ne pas bouger. C’était terrible. Je réalisais parfaitement qu’il y avait du monde dans les salles d’opération. Que 100 personnes dormaient sous le bâtiment en dur. Je venais de faire aménager le sous-sol, pensant que c’était l’endroit le plus sûr...»

Dès la première frappe, la nouvelle de l’attaque est remontée comme une traînée de poudre dans le mouvement MSF. Kaboul et Washington sont assaillis de coups de fil. «Personne ne nous a jamais dit que les frappes étaient terminées. Personne. Une heure après la dernière explosion, je faisais encore éteindre toutes les lumières. Il n’y avait aucune garantie que cela ne recommencerait pas».

Une salle d’opération de fortune est improvisée dans la cuisine en préfabriqué. Les médecins tentent de sauver deux collègues. En vain. «C’est un chaos indescriptible. Il y a des gens traumatisés. Des enfants cherchent leurs parents. Les Afghans sont ivres de colère: ils sont sûrs que c’est leur gouvernement qui les a bombardés. Chaque fois que la nouvelle d’un décès tombe, l’assistance hurle.»

«Très vite, on pense à la suite. L’évacuation apparaît comme la seule solution. L’hôpital est détruit. Les étrangers ne peuvent pas rester là, ils risquent d'être kidnappés, nous avons le sentiment d’abandonner nos collègues afghans mais ils nous comprennent», justifie Axelle Alibert. A l’aube, plusieurs ambulances arrivent pour emmener les blessés vers d’autres hôpitaux. Les médecins afghans sautent dans les véhicules avec eux. Les forces spéciales afghanes sont là aussi. «C’est compliqué à gérer. Les soldats veulent nous emmener avec eux. On insiste pour prendre notre dernière voiture qui n’est pas une carcasse».

Le sentiment d'abandonner les Afghans

Il ne faut pas traîner. La route jusqu’à l’aéroport n’est pas sûre et les combats peuvent reprendre d’un instant à l’autre. Les derniers travailleurs étrangers de l’hôpital s’entassent dans la voiture. Ils sont tous sains et saufs. C’est un miracle. Deux chirurgiens et un infirmier anesthésiste étaient en train d’opérer lors de la première frappe. Leur dernier patient, anesthésié, a brûlé sur la table d’opération. Avant de partir, face au bâtiment qui achève de se consumer, l’un d’eux a juste eu le temps de taguer une inscription en anglais. «Pourquoi?»

Soirée de commémoration lundi 3 octobre aux HUG à Genève à 18h30. MSF organise une exposition itinérante sur les attaques contre les humanitaires dans de nombreux hôpitaux suisses tout l'automne. Plus d'information: www.msf.ch/event 

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