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«Les hommes doivent apprendre à vivre dans un monde sans dieux»

Publié par MaRichesse.Com sur 19 Septembre 2016, 02:15am

Catégories : #RELIGION, #VIE

«Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits» est une brève épopée des temps présents qui mêle fantastique et conscience tragique du monde, qui tente d’en finir avec l’idée de dieu mais n’en finit pas de puiser dans la mer des histoires. Interview

«Les hommes doivent apprendre à vivre dans un monde sans dieux»

Un feu d’artifice qui hésite entre bombardements sinistres et fête nocturne, entre tragique et jubilation, voilà ce à quoi ressemble le dernier roman de Salman ­Rushdie. Son titre curieux, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, fait référence à la durée des Mille et Une Nuits.

Ainsi, après Joseph Anton, mémoire sur sa vie sous le coup de la fatwa qui l’a frappé en 1988, Salman Rushdie, qui assure aujourd’hui mener une «vie normale», s’offre un retour vers la fiction, vers le fantastique, retrouve sa plume d’alchimiste pyrotechnicien pour bâtir un conte fou, une sorte de superproduction bourrée d’effets spéciaux, où il tente de donner de notre monde une image à la fois sombre et éclairante.

Le livre traverse les siècles allégrement. Voici que s’avance Averroès, Ibn Rushd en langue originale – à qui la famille Rushdie doit, d’ailleurs, son patronyme. Le philosophe andalou, père de l’islam des Lumières, mène la controverse contre Al-Ghazali, inspirateur d’une religion jalouse et rigoriste. Un débat bien connu dans l’islam. On se bat à coups de traités, Al-Ghazali dénonçantL’Incohérence des philosophes, Ibn Rushd L’Incohérence de l’incohérence. Or ce monde de la raison va croiser le fantastique.

Fantômes

Ibn Rushd rencontre Dunia, princesse venue du monde invisible des jinns. Ils s’aiment et leur descendance mi-jinn, mi-humaine essaime jusqu’à nos jours. Tandis que les fantômes des deux philosophes continuent leur controverse depuis la tombe, les jinns réapparaissent soudain dans le monde des humains. En ce début de XXI siècle, ils suscitent prodiges, catastrophes, incertitudes, fanatismes et merveilles aux dépens des humains. On lévite, on s’écrase, on se transforme, on rêve, on meurt, on aime. Une guerre entre jinns sombres et jinns lumineux éclate. Le temps des prodiges et des horreurs durera deux ans, huit mois et vingt-huit nuits.

Magritte

Cette fable politique, qui fait écho à des affrontements bien réels, a la saveur d’une épopée épique, puisqu’elle nous parvient par le biais d’un narrateur venu des siècles futurs. Ainsi, le monde contemporain prend des airs de Mahabharata, de conte surréaliste. Salman Rushdie se tient aux frontières des cultures, mêlant, en écrivain du monde global qu’il est devenu, les légendes indiennes, les mythes d’Occident, les miniatures persanes et les tableaux de Magritte. Cette aisance planétaire, qui se double d’une étonnante capacité à prédire les convulsions contemporaines, fait de cet écrivain, que nous avons rencontré à Paris, un être fidèle aux cultures dont il se nourrit, mais qui sait franchir, d’un bond, les clivages d’un vieux monde qui ne cesse de renaître.

Le Temps: En exergue de votre nouveau roman, on peut lire cette phrase d’Italo Calvino: «Au lieu de m’efforcer d’écrire le livre que je devais écrire, le roman qu’on attendait de moi, j’ai préféré imaginer le livre que j’aurais aimé lire…» Vous la reprenez à votre compte?

Salman Rushdie: Tout le monde veut que je parle de politique. C’est un de mes problèmes. Or je n’y tiens pas. Du moins, pas en permanence. Lorsque Italo Calvino, qui était un ami, a commencé à écrire, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il s’est retrouvé en plein néoréalisme. En Italie, tout le monde faisait du néoréalisme, au cinéma et en littérature. Son premier roman Le Sentier des nids d’araignées est, d’une certaine façon, néoréaliste. Puis, il a décidé d’arrêter. Il n’allait pas écrire le livre que tout le monde attendait. Cela a donné Le Baron perché, qui a pris tout le monde de court. Eh bien, moi non plus, je n’ai pas voulu écrire le livre qu’on attendait de moi.

– «Mille et Une Nuits», surréalisme, jinns et super-héros, le livre a des airs de roman fantastique, pour autant, il est aussi politique. C’est une fable sur le temps présent.

– Oui. Mais le plus étrange, c’est qu’il a anticipé les événements qui se produisent aujourd’hui. Lorsque j’ai commencé à travailler, il y a à peu près quatre ans, ISIS (Islamic State of Iraq and Syria, Daech, ndlr) était encore le nom d’une déesse égyptienne. La guerre au Proche-Orient n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Pourtant, le livre en parlait déjà.

Cette grande guerre entre les jinns noirs et la famille de la princesse jinn Dunia, je l’ai inventée de toutes pièces. Si elle a lieu en Irak, c’est parce que c’est l’ancienne Mésopotamie, le berceau de la race humaine. Puis, le réel a rattrapé le roman… Daech est apparu. Et cette guerre de fiction est devenue réelle. Le livre est devenu de plus en plus politique, au fur et à mesure que les événements qu’il décrivait se produisaient.

– La bonne nouvelle, c’est que cette fable sur le temps présent, marqué par le fanatisme et la violence, se termine bien…

– Il n’est pas impossible que cette fin heureuse soit la partie la plus fictionnelle du livre! Mais, plaisanterie à part, je trouve qu’il est trop facile d’écrire un livre où tout va mal, où tout s’aggrave, où tout se termine mal. Il suffit d’écouter les nouvelles! Ce genre de dystopie catastrophiste ne m’intéresse pas. D’ailleurs, en étudiant l’histoire, j’ai appris qu’elle prend, souvent, des directions inattendues. Elle n’avance pas sur des rails. D’énormes changements peuvent avoir lieu soudainement.

L’idée que tout va inévitablement dans une seule direction est une erreur sur la nature humaine et sur la façon dont avance l’histoire. Le pire n’est pas certain. Et je trouve beaucoup plus intéressant d’imaginer une alternative…

– L’intérêt de cette fable folle, c’est qu’elle permet de prendre du recul. On regarde le présent de loin…

– Cette idée que le narrateur nous regarde à travers le passé, depuis un futur lointain, qu’il décrit notre monde de façon à la fois factuelle et mythologique, d’un ton à la fois moqueur et érudit, a été pour moi une des clés du livre. Si tous les deux, ici, nous voulions recréer le monde d’il y a quinze siècles, on se raconterait le roi Arthur et les chevaliers de la Table ronde. Le narrateur venu du futur m’a permis de mélanger vérités et fantaisies, mythologie et réel, parce que c’est ainsi que nous regardons notre passé lointain et que le futur se souviendra de nous, probablement…

– La fin de la fable est heureuse, mais à une condition, précisez-vous, la fin de l’idée de Dieu.

– Oui, Dieu doit s’en aller. Dieu est une idée dépassée. Je le dis sérieusement. A une certaine époque, nous avons eu besoin de Dieu, parce que nos connaissances sur le monde étaient bien moins avancées. La première question que la religion tente de résoudre est celle des origines: d’où venons-nous, comment sommes-nous arrivés là? Puis, des questions éthiques: comment vivre? Qu’est-ce qui est bien? Qu’est-ce qui est mal? Voilà la source de toutes les religions, à part peut-être le bouddhisme qui, lui, interroge la souffrance. Il est très important de discuter des origines et de l’éthique.

Mais, aujourd’hui, le monde a changé. Les histoires de créations que racontent les religions du monde sont extraordinaires, mais nous savons désormais qu’elles sont toutes fausses! S’agissant de l’éthique, je n’ai plus besoin d’un prêtre pour savoir ce qui est juste ou ce qui est faux. Pour moi, cette dimension-là doit aussi être dépassée.

– C’est une idée très moderne…

– Ce n’est pas une idée neuve. Le beau livre de Roberto Calasso, Les Noces de Cadmos et Harmonie, raconte que le banquet de mariage de Cadmos, l’inventeur de l’alphabet, et d’Harmonie, créature du monde spirituel, fut la dernière occasion pour les dieux de se mêler aux humains. Ensuite, les dieux sont retournés sur l’Olympe et ne se sont plus mêlés des affaires humaines. Dans les mythologies nordiques, c’est pareil avec le Götterdämmerung, le crépuscule des dieux.

Les dieux doivent combattre leurs ennemis, ils les détruisent, mais ils sont aussi détruits par eux… Ainsi les humains doivent-ils apprendre à vivre dans un monde sans dieux. Pour moi, ces mythes sont une allégorie de la destinée humaine. Les enfants ont besoin de leurs parents, comme les humains des dieux, mais, devenus adultes, ils deviennent autonomes. Nous sommes des enfants qui ont vécu trop longtemps chez nos parents. Il est temps de déménager!

– Votre roman fourmille de personnages. Comment vous apparaissent-ils? Comme des jinns?

– Parfois, les personnages apparaissent de manière soudaine. Ils grandissent aussi. Par exemple, Jimmy Kapoor, le jeune dessinateur de BD, devait rester un petit personnage comique. Mais il était plein d’énergie, très vivant. Il a beaucoup insisté pour avoir un plus grand rôle. Parfois, je ne perçois que des fragments d’un personnage. Alors, je me demande: comment ce personnage parle-t-il? A-t-il un accent? Est-il bavard ou non? Dit-il des gros mots? A-t-il du vocabulaire? Je me pose toute une série de questions sur la manière dont il s’exprime. En Angleterre, l’accent trahit la classe sociale, aux Etats-Unis, l’appartenance ethnique ou l’origine géographique. Une fois que je tiens la voix de mon personnage, j’en sais long sur lui.

– Il y a beaucoup de monde dans le livre, c’est une sorte de superproduction entre Hollywood et Bollywood…

– Je l’ai voulu ainsi. Je voulais qu’il soit un genre de carnaval! Lorsque j’ai vraiment su où j’allais, lorsque l’histoire de Monsieur Geronimo, le jardinier qui lévite, premier noyau du livre, s’est retrouvée enchâssée et entourée de toutes sortes d’autres récits, alors c’est devenu formidable, très agréable à écrire. Il y a un moment où l’expérimentation, qui a marqué mes premiers mois de travail, doit s’arrêter et où il faut se lancer dans le flux de l’écriture. Ce livre est, pour moi, une sorte de célébration, même si son sujet est sombre. Il est sombre mais d’une manière lumineuse. 

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