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Les derniers mois de liberté d’un caïd

Publié par MaRichesse.Com sur 11 Septembre 2016, 06:09am

Catégories : #JUSTICE, #CANADA

Les derniers mois de liberté d’un caïd

Raynald Desjardins s’est reconnu coupable l’an dernier d’avoir comploté le meurtre d’un aspirant parrain de la mafia montréalaise. Il devrait connaître sa sentence en décembre pour cet assassinat commis en 2011. En lutte pour en obtenir le contrôle avec ses alliés, le seul Québécois «pure laine» dans les hautes sphères du crime organisé italien était déjà à l’époque dans la mire des policiers, qui épiaient ses textos cryptés. Des éléments de preuve inédits obtenus par Le Journal et l’Agence QMI lèvent l’omerta sur les derniers mois de liberté du caïd de Laval, alors qu’il se sentait traqué tant par les policiers que par ses ennemis.

«Ils ne comprennent pas que je suis Canadien français, crisse! Pis même si tu me donnerais une carte de membre du crime organisé, j’en voudrais pas, tabarnac! Je la retournerais comme une carte de crédit, câlisse!»

 

Au téléphone avec une amie à l’automne 2011, Raynald Desjardins se moque d’articles de journaux qui le décrivent comme l’un des «aspirants parrains» de la mafia montréalaise.

Il rappelle en riant que ses origines l’écarteraient d’un trône réservé aux Italiens.

 

Mais le caïd de 59 ans – que ses subalternes surnomment «le vieux» (Old) lorsqu’ils communiquent entre eux, sans toutefois oser l’appeler ainsi en personne – se doute bien qu’il est dans le collimateur de la police.

Il est convaincu que les lignes téléphoniques de sa résidence cossue de Laval – située au bord de la rivière des Prairies, munie d’un ascenseur et équipée de 16 caméras de surveillance – ont été mises sur écoute électronique par les policiers. Tout comme celles du bureau de son entreprise de construction, à Anjou.

Il envoie donc un message aux enquêteurs avec ses propos disculpatoires pimen­tés de jurons.

Desjardins a voyagé en Italie, en Chine, en Colombie et à Cuba, en 
2011. Le 20 décembre de la même année, la police a saisi 21 600 $ 
en devises canadiennes, 4300 $ US et 52 000 pesos, chez lui.
PHOTO COURTOISIE
Desjardins a voyagé en Italie, en Chine, en Colombie et à Cuba, en 2011. Le 20 décembre de la même année, la police a saisi 21 600 $ en devises canadiennes, 4300 $ US et 52 000 pesos, chez lui.

Hautement influent

La police ne l’a pas à l’œil pour rien à cette époque. Desjardins est le seul «Canadien français» hautement influent au sein de la mafia montréalaise.

Pendant ce temps, son ancien patron et voisin, Vito Rizzuto, est toujours incarcéré aux États-Unis pour sa participation à trois meurtres.

<b>Vito Rizzuto</b><br>
<i>Parrain</i>
PHOTO COURTOISIE
Vito Rizzuto
Parrain

Le règne de plus de 20 ans du parrain, dont le clan a été décimé par une série de meurtres qui ont emporté son fils Nick Jr. et son père Nicolo, est menacé.

« Mon ti-loup »

En 2011, Desjardins mène une vie de big shot. Tel un homme d’État, il ne se déplace jamais sans gardes du corps, dont son neveu Hugo, qui le surnomme parfois «oncle Picsou».

L’ex-serveur de cabaret semble filer le parfait bonheur avec Vicky, sa compagne de 29 ans sa cadette, qu’il appelle «mon trésor».

Raynald Desjardins et sa conjointe Vicky Roy.
PHOTO COURTOISIE
Raynald Desjardins et sa conjointe Vicky Roy.

Le couple a visité l’Italie et la Corse durant l’été et entend passer la période des Fêtes au Mexique. Il prévoit même se marier le 24 mars 2012 dans un chic hôtel du centre-ville de Montréal.

Sa future femme l’appelle affectueusement «mon ti-loup». Dans un de ses textos, elle lui promet déjà d’être «[sa] tache de marde toute [sa] vie».

Le 1er octobre, sa fille Vanessa se mariera elle aussi, au club de golf Le Mirage, à Terrebonne. Plusieurs mafiosi font partie des 220 invités. Desjardins a engagé une firme de sécurité privée pour s’assurer qu’aucun indésirable ne s’approchera des lieux de la réception.

«J’ai pris Garda pour surveiller la place, en dedans et en dehors. On ne laisse rentrer personne qui est pas sur la liste et on ne veut pas de journalistes dans les alentours», écrit-il dans un message texte expédié à un de ses cama­rades.

« Fais attention à toi »

Le 8 septembre 2011, Salvatore Montagna, alors considéré par la police comme un aspirant parrain, prend des nouvelles de Desjardins en lui écrivant un texto crypté (message PIN).

Salvatore Montagna
PHOTO COURTOISIE
Salvatore Montagna

«J’espère que tout va bien, mon ami. [...] Fais attention à toi et soigne bien les maux de tête que les flics te donnent», lui écrit Montagna.

Ce dernier l’informe aussi qu’un de leurs alliés, avec lesquels les deux caïds veulent présumément prendre le contrôle de la mafia, a été blessé dans une tentative de meurtre qu’il attribue à «la maudite famille» Rizzuto.

Dans un long échange de textos qu’il croit totalement secrets, Desjardins l’avise que ses lignes sont «tapées» et qu’il ressent beaucoup de «chaleur» de la police.

«Si t’as besoin de moi, je suis là», ajoute le caïd québécois.

Mais le ton cordial de ces messages sent l’hypocrisie. Desjardins a récemment appris qu’un membre de sa garde rapprochée a été amadoué par le clan Montagna pour l’éliminer.

Un « cancer »

Le jour même, Desjardins qualifie Montagna de «cancer» et de menteur lorsqu’il communique avec son bras droit, Vittorio Mirarchi.

«Même s’il faut que je crève, je laisserai pas cet hostie-là nous piler sur les pieds», écrit Desjardins à Mirarchi.

Né à Montréal et élevé en Italie, Montagna s’était fait un nom à New York, où il a dirigé la famille mafieuse Bonanno – complice de longue date de la mafia montréalaise – avant d’être expulsé des États-Unis en 2009. Il est revenu dans sa ville natale, où il mène grand train.

Desjardins lui reproche ses tactiques d’intimidation pour s’approprier les revenus des paris illégaux et des prêts usuraires du crime organisé italien à Montréal, ainsi que sa collecte agressive du pizzo, fruit du racket de protection mafieux.

Son camion pris pour cible

Puis, le matin du 16 septembre, à 9 h 39, un des BlackBerry de Mirarchi reçoit ce texto de Desjardins: «Je viens de me faire tirer dessus.»

Voici le pare-brise de la fourgonnette 
d’un de ses gardes du corps à la 
suite de cette fusillade.
PHOTO COURTOISIE
Voici le pare-brise de la fourgonnette d’un de ses gardes du corps à la suite de cette fusillade.

Huit jours seulement après ses textos amicaux avec Montagna, Desjardins voit les vitres de son VUS de marque BMW X-5 voler en éclat quand un homme armé d’un fusil mitrailleur AK-47 tire 17 projectiles dans sa direction sur le boulevard Lévesque, à Laval.

Une photo prises par les policiers de la 17e douille de projectile percuté par le tireur qui a fait feu sur Raynald Desjardins.
PHOTO COURTOISIE
Une photo prises par les policiers de la 17e douille de projectile percuté par le tireur qui a fait feu sur Raynald Desjardins.

Veste pare-balles

Protégé de sa veste pare-balles, le caïd s’en tire indemne. Il s’empresse alors d’appeler son ex-partenaire d’affaires Domenico Arcuri, qui fraye avec Montagna.

Desjardins portait cette veste 
pare-balles au moment de la 
tentative de meurtre à son endroit.
PHOTO COURTOISIE
Desjardins portait cette veste pare-balles au moment de la tentative de meurtre à son endroit.

«Je sais que c’est vous autres. Et moi, je vous manquerai pas!» lance-t-il au copropriétaire d’Ital Gelati, surnommé Ice Cream par le clan Desjardins.

Six heures plus tard, un Montagna «paniqué» fait savoir à Desjardins qu’il n’y est pour rien.

«Il dit que “le vieux” est son seul allié ici et qu’il n’a aucune raison de lui faire ça. Il dit que ça vient de la famille [Rizzuto], qui est de retour dans le portrait», écrit un ami de Desjardins que Montagna a chargé de lui transmettre ce message.

Une photo de Desjardins à sa sortie du poste de police de Laval, après la fusillade.
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Une photo de Desjardins à sa sortie du poste de police de Laval, après la fusillade.

Une « victime pacifique »

Trois jours plus tard, le sergent Benoît Dubé, un responsable de la lutte contre le crime organisé à la Sûreté du Québec, va s’entretenir avec le beau-frère de Desjardins, Joe Di Maulo, pour qu’il «utilise son influence auprès des gens impliqués pour calmer le jeu».

Di Maulo, l’un des personnages les plus influents de la mafia à Montréal depuis plus de 40 ans, sert de conseiller à Desjardins, qui l’appelle «Queen» (La Reine) en langage codé avec ses acolytes.

«M. Di Maulo a répondu que les médias le placent plus haut qu’il est», note Dubé dans un rapport.

Le policier rencontre ensuite Desjardins à son bureau de la rue Sécant, à Anjou, pour l’informer qu’une riposte de sa part risquerait d’entraîner «une guerre».

«M. Desjardins a répondu qu’il était une victime dans cette histoire et qu’il était une personne “PACIFIQUE”», écrit le sergent Dubé en lettres majuscules, comme s’il ne le croyait pas. Le temps lui donnera raison.

Le piège

Raynald Desjardins fait attention à ce qu’il dit au téléphone et aux policiers. Ce qu’il ignore alors, c’est que, pour étoffer une enquête antidrogue, la Gendarmerie royale du Canada intercepte également les textos cryptés qu’il envoie et reçoit sur ses appareils BlackBerry.

Les membres du clan Desjardins 
communiquaient via BlackBerry, 
se croyant à l’abri des policiers.
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Les membres du clan Desjardins communiquaient via BlackBerry, se croyant à l’abri des policiers.

Ses projets vont bientôt être contrecarrés par l’espionnage des policiers, qui réussiront à décrypter 2649 messages textes reçus ou expédiés par Desjardins à ses comparses, jusqu’au 20 décembre de la même année.

Le sujet principal de ces textos: la guerre à outrance que le caïd s’apprête à livrer à son allié devenu ennemi, Salvatore Montagna.

SON ASCENSION DANS LA MAFIA

  • Né le 2 octobre 1953, à Montréal.
  • En novembre 1971, grâce aux enregistrements réalisés par l’agent double Robert «Shotgun» Ménard, la police apprend que Desjardins, à 18 ans, fait partie de la délégation montréalaise à l’élection du nouveau chef du clan mafieux Bonanno, à New York. Il accompagne alors deux des plus puissants mafiosi de la métropole: son beau-frère Joe Di Maulo (assassiné en face de chez lui, à Blainville, le 4 novembre 2012), et le futur parrain Paolo Violi (abattu le 28 février 1978, à Saint-Léonard).
Paolo Violi
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Paolo Violi
  • Au début des années 80, après la chute du clan Cotroni-Violi, Desjardins devient un homme de confiance du nouveau parrain, Vito Rizzuto. Les deux hommes habitent le même voisinage, dans le secteur Cartierville.
  • En 1994, il écope de 15 ans d’incarcération pour avoir orchestré un ambitieux complot d’importation de cinq tonnes de cocaïne avec les Hells Angels. En plus de parler «presque quotidiennement à Vito Rizzuto» à cette époque, il apparaissait même «dans une position d’autorité» par rapport aux motards, d’après la Couronne.
  • L’influence de Desjardins est telle qu’au pénitencier Leclerc, à Laval, il finance lui-même une nouvelle piste de jogging dans la cour extérieure et commande des fruits de mer par camion pour lui et ses codétenus.
  • En août 2005, pendant que Desjardins est détenu, son meilleur ami Giovanni «Johnny» Bertolo, un trafiquant et représentant d’un syndicat de la construction, est assassiné. Desjardins en tient encore rigueur au clan Rizzuto.
<b>«Johnny» Bertolo</b><br>
<i>Victime</i>
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«Johnny» Bertolo
Victime
  • En 2010-2011, Desjardins tente de prendre le contrôle de la mafia avec des criminels alliés.
  • Victime d’une tentative de meurtre à Laval, il planifie avec des complices sa vengeance qui mène à l’assassinat de son rival, Salvatore Montagna en novembre 2011.
  • Le 20 décembre 2011, Desjardins est arrêté
  • Le 6 juillet 2015, Desjardins plaide coupable de complot de meurtre. Il est toujours en attente de sa sentence.

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