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Le Gabon, prisonnier inconscient de l’impérialisme postcolonial

Publié par MaRichesse.Com sur 20 Septembre 2016, 13:49pm

Catégories : #AFRIQUE, #POLITIQUE, #MONDE

Le Gabon, prisonnier inconscient de l’impérialisme postcolonial

 Gabon, une «dystopie tropicale» peuplée de 1.8 million habitants, connue pour sa «stabilité» politique, ses immenses richesses du sol et du sous-sol, ses cultes initiatiques, ses «crimes rituels» et sa puissante position géostratégique dans la France-Afrique, est actuellement en «crise postélectorale». Cette crise, reconnaissable par le flux des images de violence caractéristiques du monde néolibéral qu’elle produit, s’explique par le programme de la machine du pouvoir en exercice dans cette colonie exemplaire de l’impérialisme postcolonial.

Un programme dont je retiendrai ici trois agencements majeurs :

  • la connexion entre le sang, la loi et l’argent ;

  • la productivité et la normativité du pillage (c’est-à-dire sa capacité à se reproduire en créant et en imposant sa norme à l’inconscient des individus et des groupes) ;

  • l’opposition impossible des masses et des élites. Car il est actuellement impossible, aux leaders et aux masses, de s’opposer au désir et à l’inconscient de la colonie et du capitalisme néolibéral dont l’impérialisme postcolonial est le nom.

 

L’extension du corps du souverain moderne

S’agissant de la connexion du sang, de la loi et de l’argent, elle apparaît de manière caricaturale dans les rapports intimes entre, d’une part, le sang familial, lignager ou clanique et, d’autre part, le corps (le corps-texte) des lois de l’État auquel veille la Cour constitutionnelle inféodée au sang clanique de la Cour du despote.

Le président sortant, élu en 2009. World Economic Forum/FlickrCC BY-NC-SA

Ainsi, lorsque Ali Bongo Ondimba, face à la contestation des résultats de sa réélection du 1er septembre 2016, invoque de manière compulsive la nécessité de respecter «la légalité constitutionnelle», en demandant à Jean Ping d’adresser son recours à la Cour constitutionnelle, il ne dit pas que cette dernière est présidée par une ancienne compagne de son père Omar Bongo, mère de trois enfants de celui-ci. Il ne dit pas non plus que les 9 membres de cette Cour sont respectivement nommés par le Président du Sénat, le président de l’Assemblée nationale et par lui-même, Président de la République, Président du Conseil suprême de la magistrature, Chef suprême des armées.

Ainsi, lorsque la France demande le recomptage des voix, «conformément à la loi» et «bureau par bureau», dans le Haut-Ogooué, le fief du clan Bongo, elle fait semblant d’ignorer que le fief est ici un domaine d’extension du corps du souverain moderne, propriétaire des voix qu’il émet. Ce qui fait du droit de vote un contresens, car il signifie le droit du pouvoir souverain sur ses sujets dont il dispose de l’intégralité de la personne: corps et esprits.

De même, lorsque Jean Ping dépose, le 8 septembre, son recours à cette Cour, son acte, comme celui du Président qui le lui exigeait ainsi que celui de la France demandant le recours, s’inscrivent dans le programme de la machine du pouvoir qui inclut la déclaration de l’Union européenne disant avoir observé des «anomalies évidentes» dans ce même fief du Haut-Ogooué, car ces actes ont en commun de traduire la monstruosité perverse de cette machine sans extérieur ni intérieur. Une monstruosité que le porte-parole de Jean Ping, Jean Gaspard Ntoutoume Ayi, permet de mieux cerner lorsque, le 4 septembre 2016, sur RFI, il qualifie la Cour Constitutionnelle de «zone de non-droit pour les Gabonais […]», car «elle est présidée par la belle-mère de Bongo qui ne peut se déjuger».

Jean Ping, en 2011. OEA-OAS/FlickrCC BY-NC-ND

Cette idée de la Cour constitutionnelle comme «zone de non-droit» signifie en effet que la «voie de la légalité constitutionnelle», est une voie de «la zone», comprise au sens féodal de domaine du corps du souverain moderne gabonais. Ainsi, lorsque le juriste Guy Rossatanga-Rignault, Secrétaire général adjoint de la Présidence de la république et Conseiller juridique du chef de l’État, fait remarquer à son «frère» Jean-Gaspard Ntoutoume Ayi, le porte-parole de Jean Ping, la contradiction dans laquelle s’est enfermée l’opposition en allant à une élection dont les résultats ne pouvaient qu’être à la faveur du candidat de la Cour, la monstruosité de la machine éclate au grand jour. 

 

État de droit du sang

Si Michel Foucault a résumé le droit du pouvoir souverain suivant le principe non démocratique de «faire mourir et laisser vivre» (qui implique que le souverain a «droit de vie et de mort» sur ses sujets), l’on pourrait me faire remarquer, en référence à ce principe, qu’Ali Bongo a par exemple mis en place la CNAMGS (Caisse d’assurance maladie et de garantie sociale), dispositif exemplaire de la biopolitique qui – selon Foucault – a pour principe de «faire vivre et laisser mourir».

Or, dans un ouvrage collectif intitulé La violence de la vie quotidienne à Libreville (paru ce mois-ci aux éditions Academia de Belgique), j’ai avec mes co-auteurs formulé l’idée d’une biopolitique dont le principe est de «faire vivre pour sacrifier», et qui traduit en réalité la contiguïté antidémocratique du corps du souverain avec le corps-texte de la loi en démocratie. Car la loi de la «zone» qui est au sommet de l’État, implique que l’État de droit est un État de droit du sang. Au nom de ce droit, cet État qui monopolise, de manière caricaturale le droit de faire mourir et de laisser vivre, peut donner la mort à huit clos, en bloquant Internet et tous les réseaux sociaux. Dès lors, le règlement des affaires de la Cité, notamment le «contentieux électoral», par la «zone», ne peut consister qu’en imposition à la conformité à la loi du sang, loi de la «zone de non-droit».

Quant à la connexion du sang et de la loi (résumée ici en loi du sang) avec l’argent, il suffit de rappeler, pour en souligner la pertinence, l’actualité des affaires des «biens mal acquis» auxquels sont mêlés les noms des familles Obiang Nguema de Guinée Équatoriale, Sassou Nguesso du Congo Brazzaville et Bongo Ondimba du Gabon. «C’est Dallas!», s’est écrié l’Amabassadeur américain au Gabon (sur RFI, le 12 septembre 2016).

Au niveau de la Cour gabonaise, cette connexion est attestée par plusieurs affaires liées à l’héritage de l’immense fortune laissée par Omar Bongo et gérée par sa fille Pascaline. De mère congolaise, celle-ci a eu deux enfants avec Jean Ping. Elle est aussi la demi-sœur des enfants d’Édith Bongo, la défunte fille de Denis Sassou Nguesso (le président du Congo-Brazzaville voisin) et ex-première dame du Gabon (décédée en 2009). La même Pascaline Bongo est enfin la demi-sœur de la fille de Chantal Myboto Gondju, ancienne compagne d’Omar Bongo et fille de Zacharie Myboto, président du parti d’opposition, l’Union nationale (UN), dont elle est trésorier-général adjoint. L’UN soutient Jean Ping. 

 

Le pillage comme mode de gestion

S’agissant de la productivité et de la normativité du pillage, c’est-à-dire de la capacité de ce dispositif de la machine du pouvoir à multiplier son modèle, à le disséminer et à l’imposer comme modèle normal dans l’inconscient des individus et des groupes, sa compréhension passe par la réalité de l’impérialisme colonial qui institua la colonie comme territoire dont les ressources devaient être pillées sans état d’âme. Le pillage comme réalité productrice de normes signifie que les gens se comportent conformément au modèle qu’il représente, et donc comme norme positive.

 

 

 

Sa réalité est d’autant plus prégnante que les leaders du segment de la machine du pouvoir en lutte contre Ali Bongo le lient au règne de cette famille. L’idée de «segment» de la machine du pouvoir renvoie ici aux sociétés segmentaires: les divisions ou les segmentations au sommet du pouvoir au Gabon sont caractéristiques du fonctionnement de ces sociétés.

La Cour constitutionnelle (ici en 2009), présidée par Marie-Madeleine Mborantsuo, une ex-campagne d’Omar Bongo. Patrick Fort/AFP

Dès la proclamation des résultats par la Cenap (Commission électorale nationale autonome et permanente), Jean Ping exprime sur les ondes de Radio France Internationale (RFI) la frustration d’un peuple face à une famille qui dirige le pays depuis un demi-siècle. Guy Nzouba Ndama, ancien président de l’Assemblée nationale, fraîchement passé à l’opposition, explique les émeutes qui éclatent aussitôt par le même argument de la frustration d’un peuple face au «pillage de ses richesses» par la même famille.

Séraphin Moundounga, ministre de la Justice, démissionne, en soulignant que s’il condamne les ceux qui cassent et pillent, il condamne autant ceux qui, en refusant le recompte des voix, pousse le «peuple» à ces violences. L’on comprend ici que si les leaders n’encouragent pas le pillage par les émeutiers, ils le justifient par la frustration causée par la pratique du pillage de la famille Bongo, qui a institué le pillage en modèle de gestion des biens de l’État.

Un «pli» dans l’inconscient collectif

La productivité et la normativité du pillage concernent également les leaders du segment de la machine du pouvoir en lutte contre Ali Bongo, car leurs fortunes respectives ne peuvent se comprendre que dans les liens organiques qu’ils ont eus et que plusieurs d’entre eux ont encore avec cette famille.

Mais ce pillage, qui est une dimension de ce que Jean-François Bayart a analysé avec la notion très suggestive et tragique de «politique du ventre», révèle encore sa productivité perverse de dispositif de la machine du pouvoir au Gabon, par des faits graves qui ont marqué l’épisode du 1er septembre 2016. Des faits qui illustrent davantage la profondeur de ce pli dans l’inconscient collectif de la société gabonaise.

Par exemple, une femme, partie participer au pillage d’un magasin avec son bébé dans le dos, l’étouffe avec le sac de riz qu’elle avait sur la tête et constate le décès de sa progéniture en arrivant chez elle. Une autre femme, mère de bébés jumeaux, ayant pillé un magasin avec son mari, de retour chez eux avec le butin, ne put résister à la tentation de répéter cet acte contre l’avis de son époux et «disparaît». Tout aussi tragique, pour le pillage des magasins, des familles entières se sont mobilisées, la nuit entière, dans une atmosphère orgiaque où l’acte commis fut vécu dans une positivité virile. Les «casseurs» et les «pilleurs» sont ainsi des gens honorables, respectables, qui éduquent leurs enfants qui les ont accompagnés dans le pillage au respect des biens d’autrui.

Colonialisme des inconscients

Cette économie morale du pillage dont le principe est la jouissance à mort et dans l’urgence, face à l’incertitude de reconstituer les stocks des objets du désir, est la même qui préside à la (re)distribution par tous les candidats à l’élection présidentielle (et à d’autres élections) de machines à refroidir, à cuisiner, à communiquer, à distraire (les gadgets) et des biens alimentaires…

Ces dons sont pour les donateurs un moyen de conjurer le risque de sombrer ou de retomber dans le noir de la condition de non-être qu’est la condition de non-jouissance de l’argent, des maisons, des voitures, etc. Ces dons sont ainsi une garantie du pillage. En les acceptant, les bénéficiaires conspirent à la perpétuation de ce phénomène et en assurent la productivité et la normativité qui s’expriment dans l’arrogance de parvenus de ceux qu’on appelle au Gabon «les Emergents». Il s’agit d’une classe de jouisseurs compulsifs créée par Ali Bongo.

Leurs actes font de l’urgence l’horizon immédiat de la parousie. Ce mécanisme pervers, se nourrit ainsi de la capture du désir commun aux dominants et aux dominés et de sa conversion en images de sexe, de marchandises de luxe et de jouissance illimitée dont les machines télévisuelles cinématographiques, vidéographiques et autres bombardent, en permanence, leur inconscient. Ce colonialisme des inconscients par les images qui agissent comme des agents est ce que j’appelle l’impérialisme postcolonial.

L’opposition impossible des masses et des élites

Quant au dernier agencement que j’ai retenu, il apparaît déjà dans la participation des subalternes selon l’économie morale du pillage dont la genèse remonte aux temps coloniaux, par conséquent des actions qui relèvent d’une impossibilité d’agir en dehors de la normativité du vol. Il s’ensuit que l’opposition et la résistance face à l’«oppression» se font des segments supérieurs de la machine aux segments subalternes suivant des mécanismes caractéristiques de la «zone de non-droit».

Il est alors impossible de parler de résistance ou d’indiscipline des subalternes dans la colonie de l’impérialisme postcolonial qu’est le Gabon. Et dire, comme l’a fait le ministre de la Justice, qu’il démissionne pour se mettre du «coté du peuple», résonne alors comme un processus de capture et de capitalisation du désir de ceux qui, de chaque côté des segments en lutte, manifestent, dans leurs comportements l’absence de limites entre un extérieur et un intérieur de cette machine. L’opposition et la résistance des subalternes et des élites à la machine du pouvoir constitutive de l’impérialisme postcolonial, dont le Gabon est une possession exemplaire, sont impossibles.

En définitive, le programme de la machine du pouvoir qui comprend une extraordinaire faculté de création de ses propres normes (les normes de la «zone»), de franchissement de tous les seuils – la réelle positivité du pillage, la désymbolisation cynique du sang humain, le dépassement des limites entre intérieur et extérieur et l’impossible opposition –, est le programme de l’inconscient de la colonie. Un inconscient qui colonise aussi bien la France que les États-Unis, l’Union européenne que l’Union africaine, et dont la possession gabonaise n’est qu’une possession parmi d’autres. L’impérialisme postcolonial est le nom de cet inconscient et la machine du pouvoir est son dispositif.

Derniers ouvrages parus : L’impérialisme postcolonial, critique de la société des éblouissements , Paris Karthala, 2015 ; La violence de la vie quotidienne à Libreville (collectif), sous la direction d’Alice Aterianus, Mexan Mebiame Zomo et Joseph Tonda, Louvain-La-Neuve, septembre 2016.

                                                            ************** 

Par Joseph Tonda, Professeur de sociologie et d'anthropologie, Université Omar Bongo de Libreville

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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