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L'incroyable histoire des tout premiers héros de l’internet russe.

Publié par MaRichesse.Com sur 22 Septembre 2016, 06:13am

Catégories : #INTERNET, #RUSSIE, #TECHNOLOGIE

L'incroyable histoire des tout premiers héros de l’internet russe.

Il était tôt le matin, ce 19 août 1991, lorsqu’un appel téléphonique réveilla Valery Bardin à son domicile. Un ami journaliste lui annonça qu’il avait entendu parler, par un contact japonais, d’un coup d’État contre le président Mikhaïl Gorbatchev.

La nouvelle du putsch s’est d’abord répandue en Extrême-Orient, puis a essaimé petit à petit vers l’ouest avant d’atteindre Moscou. Elle fut annoncée à la télévision à Moscou plusieurs heures plus tard.

Valery Bardin était à la tête d’un groupe de programmeurs du tout premier fournisseur d’accès à internet soviétique, baptisé alors Demos/Relcom. La première connexion du monde soviétique à internet avait été faite presque exactement une année auparavant, le 28 août 1990. Ce jour-là, les programmeurs de l’institut Kourtchatov, principal centre de recherche sur le nucléaire de l’Union soviétique, avaient échangé des e-mails avec une université d’Helsinki. Toutefois, ils avaient auparavant déjà établi des connexions avec des centres de recherches situés à Doubna, Serpoukhov et Novossibirsk. 

Le réseau passait alors par les lignes téléphoniques et la bande passante était extrêmement limitée (il ne permettait que d’échanger des e-mails simples). Ils l’avaient baptisé Relcom (de l’anglais «RELiable COMmunications», «communications fiables»). Le cœur du réseau se trouvait dans le centre informatique de l’institut Kourtchatov, dirigé par Alexey Soldatov, le père d’Andreï. À l’été 1991, Relcom avait une ligne allouée avec Helsinki et le réseau interne soviétique avait atteint 70 villes, avec plus de 400 organisations qui l’utilisaient, parmi lesquelles des universités, des instituts de recherche, des hautes écoles, des agences gouvernementales… 

 

Les chars à Moscou

 

Sur le plan technique, Relcom possédait deux quartiers généraux. Au troisième étage du centre informatique de l’institut Kourtchatov, quelques salles abritaient le serveur principal, construit sur le PC IBM 386. Des modems à 9.600 bits/seconde étaient connectés de façon permanente aux lignes téléphoniques internationales. L’autre QG était situé dans une maison quelconque sur les berges de la rivière Moscova, avec, au deuxième étage, une équipe de 14 programmeurs Demos, qui travaillaient jour et nuit à la réparation et à l’amélioration des logiciels, ainsi qu’à la maintenance du réseau. Ils avaient également un serveur de secours et un modem 9.600 bauds.

La première réaction de Bardin fut de consulter le serveur du groupe depuis son domicile. Il n’y avait pas de connexion. Il sortit acheter des cigarettes. En chemin, il rencontra un ami et collègue de Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg), Dmitry Bourkov.

J’ai vu les chars de mes propres yeux. J’espère que nous serons en mesure de communiquer dans les jours à venir

Ensemble, ils se ruèrent vers le bâtiment Demos parce qu’ils savaient qu’il s’y trouvait toujours quelqu’un, jour et nuit. Ils virent des chars d’assaut dans les rues de Moscou. Vers 7 heures du matin, sur ordre du ministre de la Défense, Dmitry Yazov, qui avait rejoint les putschistes, les chars d’assaut commencèrent à circuler en ville avec des régiments de parachutistes dans des véhicules blindés. Une censure stricte fut imposée aux médias. 

 

Un coup du KGB

La télévision d’État présenta Gennady Yanayev, un vice-président soviétique austère et sans aucun charisme, comme le nouveau dirigeant du pays. On ne lui avait en fait assigné ce rôle que pour donner un aspect plus légitime à l’éviction de Gorbatchev. Le véritable cerveau de l’opération était Vladimir Kryuchkov, le chef du KGB, et le KGB avait joué un rôle majeur dans l’orchestration du coup d’État. Des forces spéciales du KGB furent envoyées en Crimée, où Gorbatchev était en vacances. Le KGB coupa la ligne téléphonique personnelle de la résidence de Gorbatchev, puis les lignes locales. Il était totalement isolé.

Par coïncidence, le putsch débuta le jour de l’ouverture d’un salon de l’informatique à Moscou. Entreprise naissante, Relcom/Demos avait un stand sur le salon et plusieurs programmeurs s’y trouvaient. La première chose que fit Bardin en arrivant au bâtiment de deux étages fut d’appeler le salon pour ordonner à tout le monde de revenir le plus vite possible au bureau avec leur matériel. Le réseau avait été coupé en raison de problèmes techniques, mais il fut vite rétabli. Étant à la tête de l’équipe du bâtiment Demos, Bardin s’imposa comme chef.

Ce jour-là, Alexey Soldatov, qui était à la tête du bureau de Kourtchatov, se trouvait loin de la ville, à Vladikavkaz dans le nord du Caucase. Ayant entendu parler du putsch et consulté Bardin, il appela son équipe du centre informatique. Le message qu’il transmit aux deux équipes était très clair: il fallait que les lignes restent ouvertes! Quelqu’un suggéra qu’ils tentent d’imprimer les déclarations d’Eltsine, alors président du Soviet suprême de la République socialiste fédérative soviétique de Russie, mais Soldatov se montra inflexible: il fallait se concentrer sur le maintien de la connexion –c’était vital.

 

Plus tard dans la journée, un invité frappa à la porte du bureau Demos et se présenta comme un représentant de l’équipe d’Eltsine. Il dit être à la recherche de bureaux commerciaux ayant des imprimantes Xerox pour les aider à diffuser les appels d’Eltsine. Bardin lui dit d’oublier les imprimantes et lui expliqua que leur réseau informatique était connecté à toutes les grandes villes et à l’Occident.

L’homme d’Eltsine s’en alla sans dire un mot. Puis, un autre envoyé d’Eltsine se présenta et déclara d’un ton autoritaire qu’ils étaient désormais tous sous les ordres de Konstantin Kobets, un partisan d’Eltsine qui avait été directeur adjoint de l’état-major soviétique aux communications et qui était désormais en charge de mener la résistance. Bardin ne savait pas qui était Kobets. Ce fut la première et la dernière fois qu’il entendit parler de lui durant les trois jours que dura la tentative de putsch. Ce deuxième envoyé avait apporté des copies des déclarations d’Eltsine afin de demander à Bardin de les distribuer par les réseaux de Relcom. 

 

«Les communistes ne violeront pas la mère Russie une fois de plus»

La connexion internet vers les villes autres que Moscou et au-delà des frontières de l’Union soviétique était capitale pour faire circuler les proclamations d’Eltsine et d’autres démocrates à travers le monde. Le canal principal était un groupe de discussion, talk.politics.soviet, disponible sur UseNet, l’un des premiers réseaux mondiaux de newsgroups internet fonctionnant sur de nombreux serveurs différents et ne dépendant donc pas d’un seul. Il était plein de messages inquiets et énervés postés par des Occidentaux. Le 19 août, vers 17 heures, Vadim Antonov, le programmeur de 26 ans qui avait aidé Relcom à trouver son nom, posta un message de Moscou:

«J’ai vu les chars de mes propres yeux. J’espère que nous serons en mesure de communiquer dans les jours à venir. Les communistes ne violeront pas la mère Russie une fois de plus!»

Les Occidentaux envoyèrent des messages de soutien à Eltsine et, cette nuit-là à Moscou (c’était le milieu de journée aux États-Unis), le soutien des Américains devint de plus en plus appuyé. Le réseau fut rapidement surchargé, ce qui entraîna momentanément des pertes de connexion. Inquiet, Alexey Soldatov était constamment au téléphone avec Bardin et lui demandait avec obsession de faire tout son possible pour maintenir la connexion. Antonov posta un autre message:

«SVP, arrêtez d’inonder le newsgroup avec des bêtises ou des questions bêtes. Ce n’est ni un jouet, ni un moyen de discuter avec votre famille ou vos amis. Nous avons besoin de la bande passante pour aider la résistance à s’organiser. SVP, n’aidez pas (même sans le faire exprès) ces fascistes!»

Le 20 août au matin, CNN diffusa un reportage qui choqua l’équipe de Relcom. Un correspondant de CNN déclarait en effet que, malgré la censure, un grand nombre d’informations non censurées filtrait de l’ancienne capitale soviétique en montrant un écran d’ordinateur avec l’adresse du newsgroup de Relcom. En y réfléchissant plus tard, Bardin et Soldatov se dirent qu’il n’avait dû être retiré de l’antenne que parce que quelqu’un aux États-Unis avait dû expliquer à CNN que la diffusion de leur adresse pouvait mettre en péril la source d’information.

Ils ont coupé CNN il y a une heure et la télévision soviétique ne retransmet que des opéras et de vieux films. Mais, Dieu merci, ils ne se sont pas occupés de RELCOM ou ils l’ont oublié

Internet reste ouvert

Le matin suivant, Polina, la femme de Vadim Antonov, également programmeuse Demos, envoya un message à un ami qui s’inquiétait, Larry Press, professeur d’informatique à l’université de Californie.

«Cher Larry,

Ne t’inquiète pas, nous allons bien, même si nous sommes effrayés et inquiets. Moscou est plein de chars et de véhicules militaires –je les hais. Ils essaient de fermer tous les médias de masse, ils ont coupé CNN il y a une heure et la télévision soviétique ne retransmet que des opéras et de vieux films. Mais, Dieu merci, ils ne se sont pas occupés de RELCOM ou ils l’ont oublié. Nous transmettons assez d’informations pour nous envoyer tous en prison pour le restant de nos jours.

Amitiés,
Polina»

Polina commença à traduire les nouvelles de l’Occident parlant du putsch que lui envoyait régulièrement Larry afin de les transmettre aux Russes.

Vers cette période, la télévision d’État annonça le décret n°3 des putschistes, qui restreignait les échanges d’informations avec l’Occident. Ce décret appelait à la suspension de toutes les télévisions et radios russes, notamment la nouvelle chaîne de radio démocrate Echo Moskvy, qui avait joué un rôle essentiel dans la résistance. Les putschistes déclarèrent que les émissions des radios et télévisions n’étaient pas «propices au processus de stabilisation du pays».

Visant à fermer tous les canaux de communication du pays, le décret assignait au KGB la tâche de le mettre en application.

En dépit des menaces, il n’y eut pas de débat au sein de l’équipe sur le décret n°3: tous étaient déterminés à garder les lignes ouvertes, même en sachant qu’ils prenaient des risques importants au niveau personnel.

«Nous étions déjà du mauvais côté, a déclaré Bardin, parce que l’échange d’informations était la raison d’être de Relcom. Quoi que nous fassions, nous serions les ennemis du régime.»

Bardin, Soldatov et leurs programmeurs, qui avaient tous dans les 20-30 ans, avaient connu d’importantes avancées dans leurs carrières durant les années de changements révolutionnaires entrepris par Gorbatchev. Chacun d’eux savait ce qu’il devait à la glasnost. Ils étaient furieux de voir que tout risquait d’être anéanti par une bande de généraux rétrogrades et de bureaucrates sclérosés, qui avaient coincé Gorbatchev en Crimée et essayaient de se débarrasser d’Eltsine à Moscou. 

 

Relayer le message d'Eltsine

Au même moment, les partisans d’Eltsine tentaient désespérément d’exploiter toutes les opportunités pour faire passer le message de résistance aux citoyens russes. Vladimir Bulgak était le ministre russe des Communications sous Eltsine. Il avait fait toute sa carrière à la radio, d’abord en tant que technicien, avant de prendre la tête du réseau des radios de Moscou. Dans les années 1980, il prit la tête des finances du ministère des Communications, ce qui lui permit de voir la face cachée et peu reluisante de cette économie centralement planifiée. Bulgak détestait la manière dont les Soviétiques géraient le secteur des communications. En 1990, il rejoignit l’équipe d’Eltsine.

 

La veille du coup d’État, Bulgak était parti en vacances à Yalta, en Crimée. Dès qu’il vit l’annonce du putsch à la télévision, il appela Ivan Silaïev, le Premier ministre d’Eltsine, pour lui demander quoi faire.

«Où croyez-vous qu’un ministre devrait se trouver dans un pareil moment?, répondit Silaïev. À Moscou!»

Le 20 août, Bulgak prit le premier avion pour la capitale.

Lorsqu’il atterrit, son chauffeur le conduisit au QG d’Eltsine en évitant les artères principales, pleines de chars et de militaires. Là, on lui indiqua que son principal objectif devait être de faire fonctionner les émetteurs radio et de diffuser les proclamations d’Eltsine. «Eltsine m’a dit d’allumer tous les transmetteurs radio à ondes moyennes qui se trouvaient dans la partie européenne de la Russie», se souvient Bulgak. Ces transmetteurs constituaient le principal moyen de diffusion dans l’Union soviétique. Il y en avait dans tout le pays, avec pour chacun une couverture de 600 km. 

 

Brouillage

La tâche n’était pas aisée, car tous les transmetteurs radio n’étaient pas sous le contrôle du gouvernement d’Eltsine, mais plutôt du ministère soviétique des Communications, qui était un échelon au-dessus. «Au ministère soviétique, trois personnes seulement connaissaient les mots de passe. Et sans mot de passe, aucun responsable de transmetteur n’allait allumer sa station», explique Bulgak. Il parvint à obtenir les mots de passe auprès d’un ami personnel.

Au ministère soviétique, trois personnes seulement connaissaient les mots de passe. Et sans mot de passe, aucun responsable de transmetteur n’allait allumer sa station

Puis, avec ses propres contacts, Bulgak parvint à installer un transmetteur radio mobile sur un camion pour le conduire à Noginsk, à 60 km de Moscou, en plein dans la cour où Eltsine se cachait. Ils l’allumèrent immédiatement: si tout le reste échouait, ils pourraient au moins diffuser l’appel d’Eltsine jusqu’au centre de la capitale. Malheureusement, des dispositifs militaires de brouillage furent déployés en urgence dans le sud-ouest de Moscou afin de perturber la diffusion du transmetteur mobile de Bulgak.

Bulgak travailla d’arrache-pied toute la nuit, en faisant appel à ses contacts personnels à l’intérieur de l’Union. Le matin du 21 août, les transmetteurs furent allumés. Lorsqu’Eltsine descendit les marches de la Maison-Blanche, il parla dans un microphone qui était directement relié aux transmetteurs de Bulgak. Au ministère soviétique des Communications, ce fut la consternation.

Pendant que Bulgak fournissait un transmetteur à Eltsine, Relcom allait encore plus loin. Le premier jour du putsch, quelqu’un dans l’équipe de Bardin eut une idée qu’ils baptisèrent Regime n°1: il s’agissait de demander à tous les abonnés de Relcom de regarder par leur fenêtre et de décrire exactement ce qu’ils voyaient –juste les faits, pas d’émotion. Très rapidement, grâce à ces témoignages et aux informations des journalistes, Relcom eut une image assez précise de ce qui se passait dans le pays. Il devint clair que les chars d’assaut et les troupes n’étaient présents que dans deux villes (Moscou et Leningrad) et que le putsch était voué à l’échec. 

 

Une révolution

La tentative de coup d’État prit fin le 21 août. En tout, durant ces trois jours, Relcom transmit environ 46.000 «unités d’information» à travers l’Union soviétique et dans le monde entier. Tout le monde ne s’en rendit pas compte à l’époque, mais Regime n°1 fut une idée révolutionnaire. Les émetteurs radio ne diffusaient l’information que dans un seul sens. Relcom marchait dans les deux sens, puisqu’il permettait à la fois de diffuser et de collecter des informations. C’était une structure horizontale, un réseau, un concept résolument nouveau dans ce pays qui avait été si longtemps sous le contrôle d’une oligarchie rigide, qui contrôlait tout. Dans les années 1950, la première photocopieuse soviétique avait été détruite parce qu’elle menaçait de permettre la transmission d’informations qui échapperaient au contrôle des instances dirigeantes. En 1991, le pouvoir de ces mêmes instances fut renversé par un réseau qu’ils ne purent contrôler.

Un autre principe fut démontré durant ces trois jours d’août 1991: les programmeurs firent ce qu’ils pensaient être juste et ne demandèrent la permission à personne. Ils agirent ainsi parce que la libre circulation des informations était menacée. Ils savaient aussi qu’ils avaient le soutien de milliers d’abonnés qui renforçaient leur réseau. C’était la toute première fois qu’internet jouait un rôle dans la politique russe. En mettant fin au monopole du Kremlin sur la diffusion et le partage d’informations, le réseau permit l’effondrement du projet des services de sécurité.

 

Retour au conservatisme

Ce n’est pas quelque chose que le Kremlin tolérerait aujourd’hui. Depuis 2011, les partenaires de Vladimir Poutine ne cessent d’essayer de mettre internet sous contrôle via un usage immodéré du filtrage, de la censure, de la surveillance et des pressions directes sur les plateformes russes ou internationales. Il y a peu, le ministère russe des Communications a fait connaître ses projets de nationalisation des éléments clés de l’infrastructure d'internet dans le pays, notamment des points d’échange internet.

 

Le Kremlin semble n’avoir toujours pas compris qu’internet est horizontal –Internet, c’est les gens. En 1991, ils ont partagé des informations sur les mouvements des troupes grâce à USEnet et aux e-mails. Aujourd’hui, ils utilisent les réseaux sociaux, mais il s’agit au fond de la même chose: du contenu généré par des les utilisateurs sans aucune autorisation. 

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