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« Je sais pas quoi faire de ma vie » : ils répondent aux jeunes sur Facebook

Publié par MaRichesse.Com sur 18 Septembre 2016, 03:18am

Catégories : #FACEBOOK, #JEUNESSE, #FRANCE

« Je sais pas quoi faire de ma vie » : ils répondent aux jeunes sur Facebook

Une fois par semaine, l’animatrice socio-éducative basée au centre social Nelson Mandela, dans un quartier du nord de Saint-Lô, consacre deux heures de son temps de travail à une permanence sur Facebook. Ce qui lui a valu, à elle comme à d’autres, ce genre de remarques quand elle a débuté fin 2012 :

« T’es payée pour ça ? C’est quoi ton vrai métier ? »

Où pouvaient-ils être ?

Sophie Paing, 46 ans, est en fait l’une des 60 Promeneurs du Net de la Manche. Derrière le nom poétique se cache un dispositif composé de travailleurs sociaux basés dans des MJC, des centres sociaux, etc.

Objectif du dispositif : renforcer la présence éducative sur les réseaux sociaux.

Capture du profil Facebook de Sophie Paing
Capture du profil Facebook de Sophie Paing

Concrètement, les Promeneurs du Net ont chacun un profil Facebook dédié à leur activité. Il doit évidemment être clairement dissocié de leur éventuelle page perso.

Ensuite, ils deviennent « amis » avec leur public, des jeunes, mais aussi parfois leurs parents ou des adultes qui côtoient leur structure, pour échanger avec eux.

Certains sont aussi sur Twitter, Skype, Snapchat ou sur Ask.fm, mais Facebook reste l’outil le plus populaire pour toucher un maximum de personnes. En dehors de leurs heures de permanence, les promeneurs se connectent généralement plusieurs fois dans la semaine.

Leur profil Facebook leur permet d’informer des activités du quartier, mais aussi de créer et maintenir du lien en répondant à des questions, préoccupations et en recueillant si besoin des confidences pour les aider ou les orienter. 

La Manche a été le premier département français à exporter un dispositif initié en Suède (« Nätvandrarna »). Les travailleurs sociaux suédois faisaient le constat que les jeunes désertaient leur structure. Où pouvaient-ils bien être ? Sur Internet, bien au chaud, devant leur ordinateur. L’expérimentation part d’un principe simple : être présent là où les jeunes se trouvent, dans la rue comme dans les espaces virtuels.

« Quel dommage ! »

En mars 2012, une petite délégation de Suédois a été accueillie dans la Manche. « L’un disait que sur Facebook, il avait retrouvé le sens de son métier, que ça lui avait permis de reprendre contact avec les jeunes qui n’étaient plus dehors », se souvient Sophie Paing qui les avait rencontrés.

Dans la foulée de cette visite, la CAF, qui finance le programme, lance un appel à projet. Pascal Lainé, l’animateur départemental du réseau de promeneurs, commente :

« On avait connaissance de pratiques souterraines, des animateurs qui avaient leur page Facebook et s’en servaient, mais avec les Promeneurs du Net on met du cadre, on s’institutionnalise. »

Devant son ordinateur, Sophie Paing répond à un homme qui s’excuse de ne pas venir à l’activité randonnée : il a mal au genou. « Quel dommage  ! » écrit-elle, en lui proposant une rencontre avec un artiste peintre. L’animatrice doute de son excuse : l’homme a des problèmes d’alcool et sort de moins en moins. Comment le faire revenir sur la structure ?

Sophie Paing, à son bureau au centre Nelson Mandela de Saint-Lô
Sophie Paing, à son bureau au centre Nelson Mandela de Saint-Lô - Emilie Brouze/Rue89

« Ça n’avait pas l’air d’aller lundi ? »

Sophie Paing fait défiler les conversations de sa messagerie privée. Ces derniers jours, elle a contacté des jeunes pour les motiver à s’inscrire à l’aide aux devoirs : « On te voit mardi ? »

Elle a discuté avec une ado qui a déménagé et qui lui dit que sa copine de Saint-Lô lui « manque terriblement ». Plus tôt dans l’année, elle avait repéré qu’un jeune adorait écrire des textes (très sombres) et l’a contacté pour lui proposer une rencontre avec le crieur public.

Quand pas grand monde n’est connecté, comme ce lundi, l’animatrice fait défiler son fil d’actualité :

« Ça me permet d’en savoir plus sur les jeunes et de voir s’ils vont bien ou pas… Souvent, ils le disent. Les jeunes se racontent différemment sur Facebook que dans la structure. Je réagis parfois après : “ Ça n’avait pas l’air d’aller lundi ?”. Ça me permet d’être plus vigilante quand je les vois.

J’ai découvert par exemple sur Facebook qu’un ado qui vient à l’accompagnement scolaire a perdu sa mère d’un cancer il y a un an et demi… Il publiait régulièrement des hommages. Il ne me l’avait jamais dit. »

Quand elle s’immisce sur un mur, c’est plus souvent pour valoriser les jeunes ou ponctuellement, quand elle juge une publication déplacée. Elle s’autorise suivant l’intéressé à lui en parler en message privé :

« Comme si c’était dans la vie : “ Qu’est ce que c’est que ces façons de se parler  ?” »

Il lui arrive aussi de rebondir à ce qu’elle a lu, en utilisant une méthode détournée : publier par exemple une « perche » sous la forme d’une vidéo ou d’un texte traitant de discriminations, de racisme, etc.

L'ordinateur de Sophie Paing : sa page Facebook
L’ordinateur de Sophie Paing : sa page Facebook - Emilie Brouze/Rue89

Avant l’été, une jeune fille avait publié une photo d’elle en pleurs. Sophie Paing a réagi sur son mur :

« Que se passe-t-il, pourquoi autant de tristesse ? »

L’ado lui a répondu que c’était privé (« PV »). Elle n’a surtout pas insisté.

Du « bavardage »

Entre eux, les Promeneurs du Net imaginent parfois les scénarios catastrophes : des photos dénudées sur un fil d’actualité ou un suicide en ligne – c’est la première inquiétude qui était remontée à la mise en place du dispositif.

Pascal Lainé, l’animateur départemental, tente de désacraliser l’outil : il s’agit d’agir avec les jeunes de la même manière qu’ils le feraient dans la vie.

« Internet, c’est la prolongation du travail éducatif classique. Il n’y a que du réel, même dans le virtuel. »

Une part du travail consiste à faire du « bavardage », comme sur le terrain. Sophie Paing surnomme cela les « coucou ça va ». « Il a toute son importance : si un jour ils ont besoin, ils viendront vers nous », expose-t-elle. C’est comme quand ils sortent dans la rue à la rencontre des gens du quartier, pour faire ensuite remonter les problématiques qu’ils travailleront ensuite dans la structure.

Sophie Paing montre que pour certaines activités, elle a réussi à faire se déplacer des jeunes grâce à Facebook et pas autrement. Le réseau social est pour cela un outil précieux et un moyen de communication privilégié :

« Il y a quelques années, on perdait les jeunes, on n’arrivait plus à les faire venir au centre social. Facebook nous a permis de les faire revenir. »

Dans les zones rurales, le dispositif des Promeneurs du Net permet aussi d’aller chercher des jeunes éloignés, qui ne peuvent pas se déplacer facilement. Il ne s’agit pas pour autant de dématérialiser le travail des animateurs.

Vers 21h30, les confidences

Capture du profil Facebook de Dominique Charrondière
Capture du profil Facebook de Dominique Charrondière

La permanence de Dominique Charrondière, 526 amis sur sa page Facebook dont une centaine de jeunes avec qui il discute régulièrement, a lieu tous les vendredis soir (« c’est comme une émission de radio », lui disent certains jeunes).

Vers 21h30, quand il reçoit un message, surtout s’il s’agit d’une fille, il sait en général qu’un jeune va venir se confier.

« En fin de soirée, on touche à des sujets plus intimes : “Je ne sais pas ce que je veux faire de ma vie”, ils parlent aussi de leur mal-être, de conflits familiaux, ou de leur orientation sexuelle. »

L’animateur jeunesse au Point Ferro, qui travaille dans un quartier populaire de Saint-Lô, explique que le virtuel incite davantage les jeunes à parler : ils disent parfois ce qu’ils n’auraient pas osé formuler en face à face.

Envies morbides

Anne-Sophie Hardel est animatrice à l’espace public numérique de Moyon, une petite commune à une quinzaine de kilomètres de Saint-Lô. Récemment, elle a écrit en message privé à une ado qui faisait part d’envies morbides sur sa page Facebook. Ils ont discuté pendant plusieurs heures et elle s’est beaucoup confiée.

La jeune fille a perdu son père il y a des années et son chien auquel elle tenait et elle voulait « les rejoindre au Ciel ». Quand l’animatrice a voulu la diriger vers des professionnels, elle a refusé. Depuis, elle ajoute « un message comme ça », à la fin de ses publications, pour dédramatiser le contenu de ses messages.

« Certains jeunes ne vont pas aller d’eux même à la maison des ados », témoigne Anne-Sophie Hardel.

« Jeune, je pense que peut être que si j’avais eu des gens à l’écoute comme cela, ça m’aurait aidé. »

Cette facilité de l’interface est à double tranchant. Ce mardi par exemple, Dominique Charrondière a reçu un message d’une jeune femme. « Mission locale de merde », grognait-elle. « J’en ai marre de rien faire, vous vous en foutez... » L’animateur jeunesse remarque :

« Sur Internet, ils se lâchent plus facilement, pas seulement dans l’intimité. Il nous arrive de recevoir des messages plus durs, qu’ils ne diraient pas en face. Dans ce cas, je ne me formalise pas. Je vais sans doute lui proposer de passer nous voir. »

Pour Dominique Charrondière, la présence des Promeneurs en ligne est aussi un bon moyen de faire de l’éducation aux médias. Il a récemment prévenu l’un de ses « amis » Facebook :

« Je viens de voir ce que tu as marqué sur ton mur sur ta prof de maths… Tu t’exposes à des sanctions. »

Pascal Lainé raconte qu’après les attentats de Charlie Hebdo, des Promeneurs du Net à Cherbourg ont dû gérer des messages racistes ou d’incitation à la haine qui sont apparus sur leur fil d’actu.

Lutte contre la radicalisation

Outre la Manche, trois autres départements ont mis en place un réseau de Promeneurs du Net depuis 2012 : le Cher, le Morbihan et l’Ardèche. Laurence Rossignol, ministre de la Famille, de l’Enfance et des Droits des Femmes, soutient l’expérimentation ainsi que son développement à d’autres départements, fait savoir à Rue89 son entourage au ministère.

Début mai 2016, les Promeneurs du Net ont été cités en page 47 du plan d’action du gouvernement contre la radicalisation [voir PDF] comme une force de sensibilisation et de prévention.

Dans la Manche, les Promeneurs interrogés ne sont clairement pas confrontés à cette problématique-là. Il en serait sans doute différemment si le dispositif des Promeneurs du Net était amené à être développé dans des territoires plus touchés. 

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