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Ce ne sont pas les émissions politiques qui sont moins bien, c'est la politique

Publié par MaRichesse.Com sur 17 Septembre 2016, 06:59am

Catégories : #POLITIQUE, #FRANCE

Ce ne sont pas les émissions politiques qui sont moins bien, c'est la politique

«L’Émission politique» étrennée par Nicolas Sarkozy a fait l'objet de nombreux commentaires. Faisons un court voyage dans le passé: les émissions politiques d’il y a trente ans nous font prendre conscience du règne de l’immédiateté et de l’accélération du rythme de l’actualité.

Jeudi soir, rien ne manquait à «L’Émission politique». Un ex-président candidat dont les numéros d’acteur de plateau étaient déjà mis à mal par ses exercices approximatifs d’improvisation sur le lieu de travail des Français. Une Léa Salamé plus que pugnace qui interroge un candidat à la primaire sur les positions qui l’avaient fait élire dix ans plus tôt, sur ses revirements (et le «Ça coûte pas cher»de l’abrogation du mariage pour tous) et finalement sur son rapport aux idées et surtout… à la vérité. Le maire de Grande-Synthe, Damien Carême, liant la situation des migrants de sa ville à un contexte international plus vaste…

Bref, l’exercice était difficile. Il fera sûrement l’objet de critiques. Et rend d'autant plus instructif de se livrer à un bref voyage dans le passé, dans ces quelques grandes émissions politiques qui ont jalonné les années 1980 et 1990. Elles s’appelaient «Sept sur sept»«L’Heure de vérité» ou «Questions à domicile», ont marqué toute une génération et méritent d’être regardées à l’aune non pas de ce que la télévision est devenue mais, plus sûrement, de ce que la politique est devenue. Une plongée dans les archives permet de se rappeler qu’à défaut d’être parfaite, la télé d’hier, partagée entre trois, cinq ou sept chaînes, laissait sans doute davantage de temps au temps… parce que la politique elle-même en laissait. 

 

L'institution «L'Heure de vérité»

Dans les années 1980, la télévision n’était déjà plus l’ORTF avec ses interviews du Général de Gaulle par Michel Droit. Elle n’avait cependant pas encore franchi le cap du «Sucer c’est tromper?» lancé par Thierry Ardisson à Michel Rocard. Reportages et interviews politiques étaient sensiblement plus longs et s’inscrivaient davantage dans le temps long. Les émissions politiques laissaient l’impression d’un rythme de la vie politique plus lent, quelque reproche qui ait alors été fait à la tenue des débats politiques et électoraux. Et même si elles marquaient alors la vogue de la personnalisation du débat, voire de l'intrusion du divertissement –François Léotard chantant à l’émission de TF1 «Carnaval» ou Lionel Jospin interprétant «Les Feuilles mortes» dans «La Chance aux chansons» de Pascal Sevran.

 

Parmi ces émissions, «L’Heure de Vérité», animée par François-Henri De Virieu, permettait d’interviewer un homme politique durant cinquante minutes et fut, des années durant, la véritable rampe de lancement de destins nationaux, y compris pour Jean-Marie Le Pen, dont les prestations lui assurèrent la capacité de percer électoralement en 1984.

Quelle différence avec «L’émission politique»? Un moindre séquençage, donnant l’impression d’une unité plus forte de l’émission et d’un exposé moins rapide de l’invité. Là est sans doute la différence entre jeudi soir et il y a vingt-cinq ans. L’élection présidentielle semblait alors bien moins obsédante qu’aujourd’hui tout en étant la plus importante des échéances électorales. Sans doute le septennat a-t-il changé des choses mais, à coup sûr, on peut penser –à l’instar de Christian Salmon– que l’art de la mise en scène n’avait pas tout à fait encore remplacé l’art de gouverner. La première émission, en mai 1982, fut consacrée au ministre de l’Économie de la gauche au pouvoir, Jacques Delors, qui l'ouvrit en reconnaissant à l’oreille le désormais célébrissime «Live And Let Die» de Paul McCartney. L’interaction avec le public existait alors déjà grâce à SVP 11 11. Jacques Delors disposait quant à lui (pas du fait de la télé) de leviers politiques bien plus puissants que ceux dont ont disposé dans ce quinquennat Arnaud Montebourg ou Emmanuel Macron et, de fait, l’interview gagne comparativement immédiatement en densité. 

 

Temps long

La propension à laisser du temps à l’intervenant était symbolisée par l’entrée, le temps du générique, de l’invité dans les locaux d’Antenne 2 et sa déambulation filmée jusqu’au plateau. Le temps, justement… L’émission se donnait aussi les moyens de l’inscription dans le temps long. Exemple s’il en est, avant l’élection présidentielle de 1988, Michel Rocard (encore candidat à l'époque) revint sur la signification de «l’autogestion», thème en vogue dix ans plus tôt à gauche, qu’il déplora ne pouvoir aborder plus souvent du fait de jeux de «ping pong» médiatiques trop fréquents. Que la première question des journalistes portât sur un thème présent dix ans plus tôt dans le débat politique ne suscita la surprise de personne. Elle semblait logique et prenait tout son sens au regard de la possible candidature de celui qui devint moins de trois mois après Premier ministre de François Mitterrand.

Dans le même genre, en 1992, «L’Heure de Vérité» fut consacrée aux raisons de Marie-France Garaud de s’opposer au traité de Maastricht, chacun y allant, cinquante-cinq minutes durant, de sa comparaison avec le traité de Rome de 1957, sa ratification et son entrée en vigueur sous le Général de Gaulle, le «compromis de Luxembourg» de 1966… L'ancienne conseillère de Georges Pompidou, qui, il est vrai, n’avait pas rédigé l’Appel de Cochin en 140 signes, put exposer son point de vue près d’une heure durant en adoptant des références historiques ou géopolitiques assez éloignées de l’actualité de l’instant.

Animée par Anne Sinclair, «Sept sur sept» est incontestablement celle de ces trois émissions qui est le plus restée dans les mémoires, avec son style dépouillé (loin du plateau de «L’Émission politique», qui rappelle un peu certains plateaux de Canal+...) et son caractère de rendez-vous hebdomadaire du dimanche soir, rythmant la vie familiale autant que le rythme de la vie politique contribuait à forger son fil conducteur.

«Questions à domicile», enfin, demeure l’une des émissions politiques les plus originales de ces années, au cours de laquelle les invités étaient les hôtes de leurs intervieweurs –imaginez David Pujadas, Léa Salamé et Karim Rissouli dans le salon de Nicolas Sarkozy... D’abord composé d’Anne Sinclair et Pierre-Luc Séguillon, lequel fut remplacé par Jean-Marie Colombani[1], le duo d’interviewers parlait politique dans un cadre censé susciter des réponses plus franches des hôtes-invités de l’émission, comme Jacques Chirac mais aussi Jean-Marie Le Pen, interviewé à Montretout. Montrer des responsables politiques dans leur salon était une innovation télévisuelle qui brisait les habituels codes télévisuels et poussait probablement à ceux-ci à livrer davantage leur point de vue: l’une de ces émissions vit Jeanne Pasqua, femme du ministre de l’Intérieur d’alors Charles Pasqua, prendre la parole pour défendre son époux, à la surprise des journalistes présents, et de son mari d’ailleurs…

 

Un exemple espagnol?

Dans cette évolution des formes télévisuelles, la France n’est évidemment pas un cas isolé. Nos voisins italiens ont aussi connu un «âge d’or» des émissions politiques, au cours desquelles, comme dans Faccia a Faccia, les grandes figures de la vie politique italienne (Enrico Berlinguer,  le néo-fasciste Giorgio Almirante, le chef du PSI Bettino Craxi ou même Silvio Berlusconi) échangeaient longuement avec Giovanni Minoli, grande figure du journalisme italien, après que l'émission ait dressé leur biographie complète. Entre interventions solennelles de Sua Emittenza et clips publicitaires à sa gloire, Berlusconi fit ensuite accomplir une mue d’ampleur à la politique et à la télévision italienne et on ne peut qu’observer le changement ainsi que la baisse sensible de la qualité des débats de l'autre côté des Alpes…

Antithèse parfaite de l’aventure politico-cathodique berlusconienne, celle des fondateurs de Podemos, à la fois médiatique et politique, s’attachant à comprendre la formation du sens commun, ne négligea rien du rôle des médias, sachant même les utiliser à l’envi, et embrasse tour à tour l’art de la communication télévisuelle et le 2.0. Chercheurs et enseignants de science politique ont créé leurs propres émissions de télévision, comme «Fort Apache» (ici consacré à l’Etat d’urgence en France et à la situation post-attentats) ou «La Tuerka» (ici avec Ignacio Ramonet) en gardant en tête le souci de ne surtout pas se comporter en «médias alternatifs» mais bien de s’insérer dans paysage médiatique espagnol. Conjuguer recul de l’analyse, inscription dans le temps long et enjeux présents, partir à la conquête des médias les plus suivis par les Espagnols: la stratégie de Pablo Iglesias, par ailleurs spécialiste du cinéma, a été de se saisir de tous les leviers médiatiques possibles pour influer sur le sens commun.

Il se trouve donc en Europe des politiques qui savent se donner les moyens d’un autre rythme médiatique, mais pas encore en France… En comparant hier et aujourd’hui, ce n’est pas tant la durée qui diffère d’aujourd’hui, ni d’ailleurs le séquençage des émissions. C’est sans doute bien davantage la prise en compte du temps long de la politique et l’inscription de l’agenda de l’invité dans une temporalité qui excède la semaine suivante ou la prochaine échéance électorale, même si elle était imminente. La fragmentation médiatique joue évidemment un rôle déterminant dans l’architecture du nouvel édifice des émissions politiques: probablement induit-elle la nécessité d’inventer sans cesse de nouveaux formats pour conquérir des publics supposés plus rétifs à une politique jugée trop rébarbative. 

 

Le monde a plus changé que la télévision

Cependant, le monde a probablement plus changé que la télévision. La globalisation et la mondialisation ont fait muter le cadre du politique. Dans les années 1980, le cadre de la politique est encore simple: il est national et se projette sur l’international. Le régime politique de l’Union européenne ne déploie pas encore tous ses effets sur la vie politique nationale, induisant une forme d’ambivalence des élites politico-administratives tiraillées entre deux souverainetés. Le monde était, de facto, relativement plus simple qu’aujourd’hui.

Sur le plan institutionnel, l’adoption du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral ont probablement joué un rôle en consacrant l’élection présidentielle, revenant tous les cinq ans, comme l’élection directrice et le but obsédant d’un nombre toujours plus grand de femmes et d’hommes politiques. Enfin, la vie politique, à défaut d’utiliser pleinement toutes les potentialités du web, est certainement modifiée par l’usage intensif des tweets par les responsables politiques. Une brève décrochée dans un quotidien ou un hebdomadaire était le fruit d’un travail à la fois politique et journalistique; il en fallait deux ou trois pour créer un «fond de sauce» débouchant sur un article, voire deux ou trois. Le mauvais usage des tweets par les politiques induit une mutation de la hiérarchisation de l’information.

Les émissions politiques, c’était mieux avant? Sans doute était-ce surtout la politique qui était plus simple. C’était celle d’hier. Reste à inventer celle de demain et d’après-demain. 

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