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Bob Marley et les sept mercenaires

Publié par MaRichesse.Com sur 8 Septembre 2016, 04:23am

Catégories : #PEOPLE, #MUSIQUE

Bob Marley et les sept mercenaires

Les premières pages du Man Booker Prize 2015, publié en français ces jours-ci, déclinent l’identité et la fonction de ses 76 personnages. Notre conseil : oubliez la liste pour le moment, vous allez vous y perdre ; n’y revenez que lorsque vous aurez avancé dans votre lecture - 864 pages. Quelques chiffres encore : l’auteur du livre primé, Marlon James, est un Jamaïcain charismatique de 46 ans ; c’est son troisième roman, le premier traduit en français et le premier roman jamaïcain à remporter ce prix. Tout lui sourit car HBO en prépare l’adaptation en série télévisée. Dans la partie dédiée aux remerciementsJames écrit s’inspirer de Tandis que j’agonise, où plusieurs voix se relaient autour d’un événement.

«Playlist».Ainsi fonctionne Brève histoire de sept meurtres : agents de la CIA, policiers, gangsters, politiciens, femmes à la dérive et journalistes commentent à tour de rôle le climat qui règne dans la ville natale de Marlon James, Kingston, et la tentative d’assassinat visant Bob Marley lors de son concert dans cette même ville en décembre 1976. Le chanteur blessé file à Londres. Le Premier ministre jamaïcain, Michael Manley, du Parti national du peuple (PNP, de gauche), était l’initiateur du concert ; or, Manley a pour ennemi le JLP, parti de droite soutenu par les Etats-Unis qui redoutent que l’île n’imite Cuba et ne tombe dans l’orbite de l’URSS. Marlon James part à la recherche des sept mercenaires chargés de l’assassinat. Nous les pisterons jusqu’aux Etats-Unis, dans les années 90.

L’affichage d’une filiation avec Faulkner et sa polyphonie n’est pas original, mais le portrait éclaté de la Jamaïque des années 70 et 80 que Marlon James nous balance dans un style chaloupé, syncopé, d’une légèreté virtuose, est original. La forte complexité de l’intrigue est heureusement compensée par cette écriture qui corrige l’air de rien, à bon entendeur salut, une Jamaïque idéalisée par des Blancs souhaitant s’y encanailler, y danser, y baiser. Alors que, comme le remarque un personnage essentiel, le journaliste américain de Rolling Stone Alex Pierce, «tout le monde ici est milice, gang ou vigile, ces jours-ci».

Pierce arrive à Kingston dans l’espoir de décrocher un entretien avec Bob Marley. Le pays est un coupe-gorge. James ajoute à cette peinture sociale et politique une seconde ligne mélodique : une culture populaire brassant des lieux de mémoire générationnels que l’on reconnaît avec d’autant plus de plaisir qu’ils sont lâchés avec désinvolture, comme ça vient, donc. Les paroles des chansons de Bob Marley côtoient Dynastie, Michael Jackson, Gainsbourg et Mick Jagger (en visite sur l’île) et You Won’t See Me des Beatles. Ces références sont communes aux touristes blancs et aux Noirs : la Jamaïque ne se résume pas aux plages et au reggae. Puisque la musique compte tant pour Marlon James, aurait-il pu devenir DJ ?«Mais j’ai été DJ ! J’ai arrêté parce que j’en avais marre qu’on me demande la Macarena. Dans la version britannique de mon livre d’ailleurs, il y a la playlist du roman. En Jamaïque, j’ai une pièce remplie de vinyles, la plupart des mes amis jouent de la musique mais moi non, même si je ne peux pas vivre sans, sans la pop notamment. La musique m’a sauvé la vie.» Fils d’un avocat et d’une inspectrice de police, élevé dans un quartier résidentiel tranquille, Marlon James est gay ; or, la Jamaïque punit l’homosexualité masculine d’emprisonnement. La peur a envahi James dès ses 8 ans jusqu’à son émigration aux Etats-Unis, l’eldorado - pour les personnages du roman également.

Ennuis.En revanche, l’ancien colonisateur britannique est absent du livre :«Je n’ai aucun lien avec le Royaume-Uni puisque je suis né après l’indépendance de la Jamaïque [en 1962, ndlr]. Quand je pense au fait de changer de pays pour améliorer ma vie, ce sont les Etats-Unis qui me viennent à l’esprit. Je n’ai pas de haine pour la Grande-Bretagne, juste de l’indifférence. L’Angleterre, pour moi, c’est les punks et Duran Duran. Je regardais les programmes télé américains ou jamaïcains. Une partie de ma famille installée au Royaume-Uni nous envoyait des vêtements d’hiver que nous ne risquions pas de porter.» Aujourd’hui, l’écrivain, qui enseigne dans le Minnesota depuis 2007, n’aurait rien contre un passeport américain.

Plus que l’homosexualité, les différences entre hommes et femmes sont un angle important de Brève histoire de sept meurtres.Marlon James excelle lorsqu’il se met dans la tête de Nina Burgess. Elle fut l’amante du «Chanteur» et «enceinte de ses œuvres». Elle l’a connu avant qu’il ne devienne célèbre. «Mais qu’est-ce que je raconte ? Bêtise typiquement féminine : croire qu’on connaît un homme ou qu’on a percé certains de ses secrets simplement parce qu’on s’est laissé culbuter. A vrai dire, j’en sais encore moins maintenant. C’est pas comme s’il m’avait couru après.»

 

Aux hommes revient le privilège de blesser les femmes, à celles-ci, l’intelligence de la situation. Mais tous s’expriment sans rien de«tartignole», pour reprendre le mot d’Alex Pierce. Pierce aura des ennuis mais pour l’instant, il observe une Jamaïcaine endormie avec laquelle il a couché la veille. Elle respire fort. «Je ne me rappelle pas quand elle s’est entortillée dans les couvertures, comme si j’avais fait un truc qui ne lui avait pas plu» : éclats de finesse dans ce monde de brutes. Toujours, l’écriture valse :«Hommes et femmes dans des bagnoles, ou debout sur le bas-côté, dégustent du poulet grillé au barbecue et du pain de mie, les yeux mi-clos et souriant béatement comme si c’était un péché de se régaler ainsi à trois heures du matin.» Ainsi va la nuit à Kingston, sous couvre-feu.

Un gangster au début du roman expose les tensions qui donnent à l’intrigue son impulsion : «Le Parti travailliste de la Jamaïque (JLP) a dirigé le pays dans les années soixante, puis le Parti national du peuple a dit Better Must Come et a gagné les élections en 1972. Aujourd’hui le JLP veut reconquérir le pouvoir et impossible n’est pas jamaïcain.» Cette fin de phrase nous rappelle que Marlon James a débuté sa vie professionnelle dans la publicité. 

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