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La Suisse a toujours l'art de s'en sortir

Publié par MaRichesse.Com sur 1 Août 2016, 03:26am

Catégories : #MONDE, #EUROPE

Pour Diccon Bewes, auteur anglais résidant à Berne, il n’y a qu’en Suisse que les piscines ferment à 18 heures le jour de la fête nationale. Piquante interview pour le 1er Août

La Suisse a toujours l'art de s'en sortir

Diccon Bewes est le plus suisse des Anglais. Installé à Berne depuis une douzaine d’années, il a d’abord travaillé à la section anglophone de la librairie Stauffacher avant de connaître un grand succès avec ses livres sur son pays d’adoption, dont Le Suissologue. La version originale, Swiss Watching: Inside the Land of Milk and Money a été classée dans les 100 meilleurs livres de l’année 2010 par le Financial Times.

Six ans plus tard, à la veille du 1er Août, on retrouve Diccon Bewes attablé avec trois minutes d’avance, au restaurant Le Moléson, à Berne. Il l’avoue: il est devenu plus suisse que les Suisses. Non sans quelques énervements contre certaines attitudes. Rencontre avec un observateur avisé.

En vidéo: «A Guide to Swissness», une méditation en anglais de Diccon Bewes.

 

Le Temps: Vous aimez tellement la Suisse que vous y restez pour les vacances?

Diccon Bewes: Tous les jeudis, je fais visiter Berne à un groupe d’Américains, dans le cadre d’un tour de la Suisse que j’ai planifié pour une grande agence de voyages américaine. Je leur explique aussi les particularités du pays. Ils sont très intéressés par les droits populaires, le système de santé et de formation, la politique fiscale, l’histoire. Récemment, un autre sujet est venu sur la table: la cigarette. Les Américains ont l’impression que les Suisses fument partout et ils sont étonnés de constater à quel point c’est bon marché. Personnellement, je suis plutôt effrayé par la quantité de mégots qu’il y a par terre. Récemment, je regardais un homme. Il fumait et mangeait une glace. A la fin, il a mis le bâtonnet dans la poubelle mais a écrasé sa cigarette par terre. Curieux, non?

– La Suisse est pourtant connue pour sa propreté?

– Oui, sauf pour la cigarette! Car sinon, comme moi, les Américains sont frappés par la propreté et l’ordre. Ils apprécient la beauté des paysages mais trouvent que la vie pourrait être un peu plus relax. Personne ne m’a encore dit souhaiter vivre en Suisse, car tout est trop réglementé. Pas seulement par les autorités mais aussi par les Suisses eux-mêmes. J’adore vivre ici, mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de règlements.

– Quelles sont les règles qui vous énervent?

– J’applaudis la bonne gestion des déchets. Mais j’ai dû m’y faire. Les jours fixes pour sortir les poubelles, le tri, l’emballage bien précis. Maintenant, je suis habitué. Par contre, l’inflexibilité continue à m’exaspérer. Il y a quelques années, c’était un premier Août, j’étais à la piscine de Berne, au bord de l’Aar. Il faisait beau et chaud et il y avait une bonne centaine de personnes. Et soudain, à 18h, on nous annonce que les lieux vont fermer. Les Suisses ont sagement emballé leurs affaires. Mais je n’ai pas compris. Bien sûr que tout le monde a le droit d’avoir congé, même les employés d’une piscine. Mais ça, c’est la Suisse! Il y a des règles, ce que j’apprécie également. Contrairement à d’autres pays, lorsqu’un magasin affiche qu’il ouvre à 9h, il ouvre réellement à 9h. Mais du coup, on ne sait plus s’adapter à la situation, être un peu spontané.

– Espérons que ce 1er  Août se passera mieux. Vous allez au Grütli?

– J’y suis allé plusieurs fois. J’aime beaucoup cet endroit, la vue est magnifique. Mais il ne s’agit en fait que d’un pâturage, avec des vaches et un drapeau suisse. J’imagine que si on était aux Etats-Unis, il y aurait un tour guidé, un magasin et quantité de gadgets. Mais la Suisse est modeste, à l’image de ses habitants.

– Et le 1er  Août, pour vous, c’est un jour comme un autre?

– Cette journée n’a guère de signification pour moi. Et je ne suis pas le seul. J’ai été surpris de lire dans la presse que la majorité des Suisses, selon un sondage, ne sait pas ce qu’on célèbre ce jour-là. Je veux bien croire que la signature du pacte fédéral n’a pas la même importance que la commémoration de l’indépendance pour les Etats-Unis, par exemple. Mais tout de même… Je pensais que les Suisses, toujours si fiers de leur indépendance, connaissaient mieux leur histoire.

– Le 1er  Août, on a les discours du président Johann Schneider-Ammann. Vous vous réjouissez?

– C’est l’homme le plus ennuyeux du monde. Et c’est dommage car il renforce le sentiment que la politique est quelque chose d’inintéressant alors que ce n’est pas le cas. J’ai écouté son discours lors de l’inauguration du tunnel du Saint-Gothard, en juin dernier. Le seul intérêt que j’y ai trouvé: Johann Schneider-Ammann parvient à être ennuyeux dans les trois langues. C’est tout de même un exploit! A part ça, c’est peut-être quelqu’un de très capable. Mais je ne saisis pas sa personnalité, ni la raison pour laquelle il a envie de faire ce qu’il fait.

– Pourtant, Johann Schneider-Ammann sait être drôle. Vous n’avez pas aimé son discours sur la santé et le rire?

– Bien sûr. Mais il ne s’est pas rendu compte qu’il était drôle. Alors je préfère la séquence d’Adolf Ogi qui explique comment cuire des œufs. Ou encore celle d’Hans-Rudolf Merz, lorsqu’il attrape un fou rire au parlement en évoquant la viande séchée des Grisons. Pour moi, c’est le meilleur d’entre tous. Encore aujourd’hui, il me fait rire. Et si je me sens déprimé un jour, je regarde cette vidéo.

– Et qu’est-ce qui vous fait le plus rire?

– Son attitude ou le fait que le parlement débatte de la viande séchée des Grisons? Son fou rire est communicatif, il n’y a pas besoin de comprendre de quoi il parle. A part ça, c’est vrai que la Suisse a l’art de s’arrêter sur des détails. J’ai également été frappé par le débat entourant la peau du cervelas, lorsqu’il a été question d’interdire l’importation et l’utilisation de boyaux de bœufs du Brésil. Quel drame. J’y vois le signe inquiétant d’une Suisse repliée sur elle-même, qui gère ses petites affaires sans se préoccuper de ce qui se passe autour d’elle.

– En ce moment, c’est plutôt le contraire. La question des relations entre la Suisse et l’Union européenne figure au sommet de l’agenda politique…

– Oui, sauf que comme en Grande-Bretagne, le débat est tronqué par les partis nationalistes qui prétendent que l’Union européenne a plus besoin de nous, que nous d’elle. Ils attisent la peur, la haine, l’insécurité. En Suisse, l’arrogance de l’UDC, son discours, ses campagnes publicitaires, me font penser à l’Allemagne des années 30. Ce parti flatte ses électeurs en les laissant croire que leur pays est le meilleur et qu’il a la meilleure des démocraties. Ce qui est peut-être vrai. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’a pas besoin des autres. Et dans un monde interconnecté, mieux vaut miser sur l’échange que sur l’isolement.

– Comprenez-vous vos concitoyens qui ont voté en faveur du Brexit?

– Je l’aurais compris s’il avait reposé sur des faits plutôt que sur des mensonges. En Grande-Bretagne, le camp Brexit a fait croire qu’on pouvait limiter la libre circulation des personnes tout en maintenant la libre circulation des biens et des marchandises. Mais c’est faux et la Suisse le sait. On ne peut pas avoir les deux. De la même manière, il a martelé que tout l’argent versé à Bruxelles serait bien mieux utilisé dans le pays. Les montants articulés étaient faux. Et la Grande-Bretagne bénéficie aussi de prestations européennes. Pareil pour l’immigration. Prétendre que si la Turquie intègre l’Union européenne, 70 millions de Turcs viendront vivre en Grande-Bretagne est un non-sens, un fruit de l’imagination. Je déteste ce genre de propos, et c’est typique de l’UDC également. Et il y a pire encore. Quand ils gagnent, avec le Brexit ou avec l’initiative contre l’immigration de masse, ils ne disent plus rien parce qu’ils n’ont pas de plan. Ils voulaient juste gagner. Ils n’ont fait que proposer une solution simpliste, que tous les citoyens ont comprise, à un problème beaucoup plus complexe.

– Diriez-vous que la Grande-Bretagne est aujourd’hui dans la même situation que la Suisse? Deux îles?

– Non. Premièrement parce que la Suisse n’a jamais été membre de l’Union européenne. Elle a toujours été en négociation pour trouver des accords. Et deuxièmement parce que la démocratie helvétique veut que les citoyens se prononcent régulièrement. Ils peuvent toujours corriger un vote. D’ailleurs, je suis assez confiant. Une solution sera trouvée car les Suisses ont toujours l’art de trouver un chemin pour s’en sortir. Ils ont survécu aux Habsbourg, à Napoléon et à l’Allemagne nazie, ils survivront bien à Bruxelles. Cependant, ce qui m’inquiète, c’est que l’UDC parvient à transformer une initiative en vote de protestation. Et c’est Blocher, un milliardaire, qui fait croire aux Suisses que l’élite est coupée du peuple. Ce qui est absurde dans un pays si démocratique. Mais ça fonctionne et c’est triste car ce parti est en train de casser ce qu’il aime.

– La cohésion nationale est également mise à mal à propos des langues nationales. Etes-vous favorable à la priorité de l’anglais sur une seconde langue nationale?

– Dans l’idéal, chacun devrait apprendre la langue de l’autre mais ce n’est qu’un idéal. Si après votre scolarité, vous n’utilisez pas ce que vous avez appris, ces années d’apprentissage ne servent à rien. Si bien que je me demande s’il ne vaut pas mieux que Romands et Alémaniques soient sur pied d’égalité. Qu’ils commencent par apprendre l’anglais, plus simple et beaucoup plus utile, autant pour décrocher un job dans le monde entier ou dans une société internationale, que pour voyager et même pour entreprendre des études universitaires. Internet, la globalisation, l’immédiateté plaident aussi en faveur de l’anglais.

– Ca, c’est une réponse d’anglophone…

– Peut-être. Mais je pense qu’un écolier devrait apprendre une deuxième langue nationale plus tard. Lorsqu’il est en âge de comprendre pourquoi c’est important et ce qu’est la cohésion nationale, il est aussi plus motivé. Car j’ai l’impression qu’aujourd’hui, ce débat a plus à voir avec l’agenda politique de certains qu’avec le bien de l’enfant. Et surtout qu’il est interminable. En voulant gommer le Röstigraben, les Suisses ne font en fait que l’accentuer davantage en persistant à débattre de la question. Je suis pour une solution pragmatique.


 

Ce que Diccon Bewes préfère

Une boisson. «L’Apfelschorle. Soit du jus de pomme coupé avec de l’eau gazeuse. J’ai découvert cette boisson en Suisse. Je trouve qu’il s’agit d’une bonne alternative à l’eau. C’est désaltérant et pas trop sucré.»

Un chocolat. «Je suis un grand amateur de chocolat. Mais je n’aime pas trop le chocolat au lait. Celui que je préfère contient 70% de cacao.»

Un mets. «Les Älplermagronen, soit les macaronis à la montagnarde, composés de macaronis, pommes de terre, fromage et oignons, avec de la purée de pomme. Et je les préfère sans le lard. Je suis aussi fan du Bircher müesli. J’en mange même le soir.»

Un endroit. «Berne, parce qu’elle est à taille humaine. Et j’aime aussi marcher au bord du lac Léman, entre le château de Chillon et Montreux. Quand il y a du brouillard et qu’on ne voit pas la rive d’en face, on a l’impression d’être au bord de la mer. Ca me rappelle la Grande-Bretagne. Et j’aime aussi l’Oberland bernois, pour les randonnées.»

Un mot. «Bircher müesli, bien sûr! Et aussi Grüezi (bonjour), qui se dit Grüessech à Berne.» (M. G.)


 

Trois ouvrages à lire de Diccon Bewes: 
«Le Suissologue», «Un Train pour 
la Suisse» et «Autour de la Suisse 
en 80 cartes», aux éd. Helvetiq.

A propos d'«Autour de la Suisse…»: Quatre-vingt cartes pour raconter la Suisse 

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