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Conseils, science, sante et bien-être


La France décourage sa jeunesse

Publié par MaRichesse.Com sur 22 Août 2016, 05:28am

Catégories : #FRANCE, #JEUNESSE

La France décourage sa jeunesse

En 2016 plus que jamais, ne pas faire d’études condamne à la précarité, en faire la réduit, au mieux, à quelques années. Et aucune renégociation du contrat entre les générations ne pointe à l'horizon...

«Il y a un an, j’étais pleine d’optimisme, maintenant je suis inquiète pour mon avenir. Non, pas inquiète, en fait, je suis désabusée.»

En cet été 2016, Lily[1], 24 ans, me parle de son avenir professionnel. Pourtant fraîchement diplômée de Science Po Paris, elle avait effectué de prestigieux stages et semblait encore, en septembre dernier, promise à de jolis débuts professionnels. En tout cas, elle n’avait ni appréhension ni doutes: sortant d’une de ces «grandes écoles» sélectives, elle avait les codes et les clés pour briguer les meilleurs postes. C’est ce que je pensais aussi. Que s’est-il passé? Une mauvaise première expérience assortie du harcèlement moral d’une hiérarchie incompétente l’ont échaudée, les postes pour lesquels elle a ensuite postulé exigeaient d’elle une expérience qu’elle n’a pas. Pas encore. Trop diplômée et encore trop jeune, Lily reste coincée dans le marais de l’avant-travail. Son seul réconfort? La jeune Parisienne est loin d’être la seule et partage sa galère avec nombre de ses amis, tout aussi diplômés qu’elle.

A peine plus âgé que Lily, Camille, 26 ans, vit lui à Toulouse et travaille. Juriste en droit du sport, en CDI depuis 2014, il garde un très mauvais souvenir des mois de galère qui ont suivi l’obtention de son diplôme en octobre 2013, même s'il reconnaît qu'il n'est pas le plus à plaindre:

«Je me suis retrouvé sur le marché de l'emploi à 23 ans passés. Malgré des recherches actives, j'ai fait en tout et pour tout neuf mois de chômage, soit moins que le temps moyen que les chômeurs subissent aujourd'hui.»

Ingrat, d’autant que le paradoxe français réside pour lui dans cette fameuse première expérience si difficile à acquérir… Sans expérience, pas de travail; sans travail, comment avoir une expérience?

«Quand on est au chômage, et a fortiori jeune, le rapport avec l'entreprise est très compliqué. Comment satisfaire un "appel d'offres" alors qu'on n'a pas d'expérience? J'ai vu tellement d'offres d'entreprises cherchant des juniors, mais exigeant d'eux un voire deux ans d'expérience...»

 

 

 

Exactement ce qui arrive à Lily aujourd’hui:

«Cela n'a aucun sens de se préparer, de travailler sans relâche pour un monde qui n'a pas prévu d'intégrer tous les jeunes. J’ai fait une grande école et je galère, je pense à ceux qui n'ont pas de diplôme et qui vont encore plus galérer.»

Camille a décroché en bon emploi après des petits boulots dans la restauration et tenu le coup grâce à l’aide de sa famille, mais mesure sa chance, rare, d’avoir un travail qui corresponde à sa formation…

«Nous étions quinze dans mon master 2 en droit du sport. Une personne était déjà titulaire d'un emploi depuis près de dix ans et souhaitait valider ses acquis. Sur quatorze "jeunes" étudiants, donc, je suis le seul à avoir obtenu un emploi en rapport direct avec ma matière de prédilection. Quatre ou cinq autres ont à ce jour trouvé un emploi. Ils sont donc neuf ou dix, quasiment trois ans après, à ne pas avoir d'emploi, ou à ne pas en avoir eu de stable.»

Les jeunes Français sont les moins optimistes d'Europe

Et ce genre de situation, aussi accablante que banale, finit par avoir un effet global sur la jeunesse française, par créer une anxiété et un découragement palpables, mesurables. Ainsi, d’après une étude publiée par la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees), rattachée au ministère des Affaires sociales, les jeunes Français sont les moins optimistes d’Europe. Voilà qui donne moyennement envie d'avoir vingt ans aujourd’hui. Et c’est un sentiment de déception qui domine le jugement des jeunes, comme le notaient alors Les Échos:

«L’appréciation de la situation des jeunes est caractérisée par un sentiment de "déclassement social", un peu moins fort avant 25 ans, qui augmente ensuite.»

Même si certains observateurs, comme les sociologues Olivier Galland et Monique Dagnaud, se veulent rassurants en mettant en avant des statistiques sur l’accès à l’emploi des diplômés comparés à celui des non diplômés… Voici ce qu’ils publiaient dans Slate.fr au moment du mouvement Nuit Debout et des premières contestations contre la loi Travail:

«Les diplômés du supérieur (à peine la moitié des 25-35 ans) ont nettement plus de chances d’acquérir assez vite un emploi stable que ceux qui se sont arrêtés au bac, ou qui ont seulement bénéficié d’une formation professionnelle courte.»

La fluidification de la législation sur le travail et la loi El-Khomri avantageant, d’après les auteurs, les jeunes peu diplômés, les diplômés qui contestaient cette proposition de loi ne faisaient précisément pas, en manifestant, preuve de solidarité générationnelle. Alors oui, sur le plan de l’insertion sociale, le pire en France est bien d’être non diplômé, et de loin. Le constat est juste. Mais les jeunes diplômés doivent-ils pour autant ne pas s’exprimer et se réjouir? Doivent-ils se consoler en se comparant aux moins bien lotis de leur génération pour cesser de se désoler sur leur sort?

Se comparer aux générations précédentes est aussi une manière d’évaluer sa condition et de se rendre compte, finalement, de la manière dont la jeunesse est traitée. Tous ceux qui sont nés après la fin des Trente Glorieuses ont connu la peur du chômage et année après année, oui, la situation des jeunes diplômés s’est précarisée. Et de plus en plus. Certes, Olivier Galland et Monique Dagnaud relevaient que «80% des étudiants munis d’un diplôme du supérieur long sont en CDI trois ans après la fin de leurs études, contre 40% pour les non diplômés». Mais trois ans, c’est très long, même quand on a 24 ans, note Camille:

«Ces neuf mois furent les plus durs de ma vie. Sans en rajouter, il est très difficile d'affronter le chômage. Au début, vous êtes motivé, vous envoyez CV et lettres de motivation à ce qui vous séduit. Puis assez vite, vous envoyez en pagaille vers tout ce qui est susceptible de recruter, peu importe, ou presque, que cela corresponde à vos envies, vos capacités. Enfin, après tant d'efforts et d'espoirs déçus, vous vous décalez complètement de la vie active, ou de celle de vos proches. Quelles raisons avez-vous de vous lever le matin? De vous coucher le soir? On s'endort à 3h du matin pour se réveiller à midi en pleine semaine, pendant que le monde tourne. C'est très dur à vivre, sans doute le plus dur, mais c'est une spirale infernale qu'il est très compliqué d'enrayer. Comment vivre et payer un loyer à Paris, Lille, Lyon, Bordeaux ou Nantes sans revenu? [Camille précise qu’il a eu la chance de bénéficier du soutien financier de sa famille]. Sortir de ses études avant 25 ans, c'est complètement ingrat.»

En attendant prospèrent les emplois alimentaires, la galère, les stages et autres services civiques, qui masquent souvent la difficulté à trouver un emploi. En France, on trouve normal d’employer des gens pratiquement gratuitement car ils sont… jeunes. C'est un passage obligé. De plus, pour le pouvoir politique, la politique de la jeunesse, c’est surtout demander aux jeunes de s’engager. C’était par exemple le sens du discours de François Hollande pour ses vœux à la jeunesse, en janvier dernier:

«Faire confiance à la jeunesse, c'est aussi lui permettre de s’engager. De s’engager pour elle-même, pour le pays et pour l’idéal que nous portons.»

S'engager, c'est bien; gagner sa vie, c'est aussi la priorité des jeunes... Priorité curieusement absente des discours sur la jeunesse.

Déclassement générationnel

En 2000 –j’avais à peu près l’âge de Lily et Camille–, le sociologue Louis Chauvel avait interpellé l’opinion avec un livre captivant, Le Destin des générations.L’ouvrage avait ouvert une question qui continue de passionner aujourd’hui: celle du déclassement générationnel et l’idée que les enfants risquent de plus en plus de vivre moins bien que leurs parents. Et cela paraissait pertinent à l’époque: quelles places ont laissé les baby-boomers, la génération dorée de l’accès à l’emploi et à ce qui va avec –logement, sécurité psychologique, retraite– à ceux qui leur ont succédé? La sécurité des uns se maintenait au prix de la précarité des autres. Le livre donnait une réponse désabusée: un monde où les places sont chères, un monde plus compétitif, un monde du travail dans lequel on doit fréquenter la précarité et attendre plus longtemps avant d’accéder à des responsabilités… Et il concluait sur l’idée qu’une renégociation du contrat social entre générations est nécessaire.

Cette renégociation n’a pas eu lieu. C’est la même chose mais en pire, et la nouvelle économie et les conditions d’emploi qu’elle offre, comme par exemple l’auto-entreprenariat, n’aide pas les jeunes à se sentir plus sécurisés. Lily s’en inquiète:

«Aujourd’hui, on nous propose un modèle hybride… le modèle autoentrepreneur. Individualiste au possible, sans protection sociale valable: pas de retraite à moins de gagner une importante somme à l'année, pas de chômage et plus aucune régulation des horaires.»

D’autres outils ont vu le jour ou se sont perfectionnés ces dernières années. Les logiciels d’orientation informatisée pour le lycée ou à la fac, APB, dont l’opacité est contestée et, du côté du secteur privé, le site LinkedIn qui, à l’aide de l’étude des masses de données qu’il recueille, devient un acteur de l’orientation, offrent une vision univoque des bons parcours. Des parcours qui laissent peu de places à de possibles deuxièmes chances et qui semblent dire aux jeunes: si tu as fait une erreur de parcours, tu perdras à la comparaison. Du coté des filières sélectives puis des entreprises, on cherche sans état d’âme les «meilleurs» profils et l’absence d’audace est considérée comme la norme. Aujourd’hui, et je l’ai constaté en fin de collège, les individus sont moins intéressants que leur notes ou leurs diplômes.

En 2012, François Hollande devait faire de la jeunesse la priorité de son mandat. Quatre ans et demi plus tard, on ne peut que constater qu’il n’y avait ni ambition ni vision politique: donner aux jeunes la possibilité de se penser un avenir, de s’enthousiasmer pour leur avenir professionnel, diplômé ou non, et pas seulement. Mais, en France, en 2016 plus que jamais, ne pas faire d’études condamne à un avenir précaire, en faire réduit, au mieux, la précarité à quelques années. Qui proposera enfin de rompre avec l’idée que les jeunes doivent galérer et en baver avant de pouvoir avoir une place dans la société? 

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