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Conseils, science, sante et bien-être


Misophonie : comment ça mâche ?

Publié par MaRichesse.Com sur 27 Juillet 2016, 10:13am

Catégories : #SANTE-BIEN-ETRE, #INSOLITE

Misophonie : comment ça mâche ?

Ne pas mâcher de chewing-gum. Ne pas siroter avec une paille. Fuir comme la peste les chips, trop croustillantes. Toujours maintenir la bouche fermée en cas de mastication. Ne grincer des dents sous aucun prétexte. Entre deux questions, prendre garde à ne pas aspirer l’air trop bruyamment. Surtout, ne jamais jouer avec la mine d’un stylo. Se préparer à rencontrer des misophones s’apparente à une opération commando sous le signe de la discipline et la maîtrise de soi. Car le bruit des autres suscite chez eux une rage profonde et irrépressible, parfois du dégoût.

«Cela peut sembler absurde ou prêter à sourire, mais c’est une réelle souffrance», insiste Emilie. Alors depuis quelques mois, la jeune femme de 30 ans participe à des rencontres «entre misophones», organisées par l’association Stop misophonie. Ce soir-là, ils sont six (cinq femmes et un homme, entre 30 et 51 ans) à se retrouver en terrasse d’un bar parisien, pour partager leur expérience dans la bonne humeur. Et surtout, entre gens de bonne compagnie. Ici, on peut donc demander à son voisin, sans craindre d’être jugé ou regardé de travers, de respirer moins fort, de cesser de renifler, ou encore de cracher ce chewing-gum que tous abhorrent et dont la simple évocation suscite une réprobation généralisée. Aucune réprimande ne fut toutefois nécessaire, chacun semblant se surveiller de peur d’importuner l’autre. 

 

«Envie de tuer»

«Je me suis déjà demandé si je n’étais pas complètement fada»,sourit Emilie, qui se souvient avoir commencé à «capter tous ces bruits» malgré elle dès l’âge de 12 ans : la mastication pendant les repas familiaux, les reniflements à répétition d’un frère allergique, ces bruits de bouche importuns omniprésents dans les transports et qui la poussent à constamment changer de place… Et pire que tout : les repas entre collègues. «Avant, je pouvais rentrer manger chez moi mais depuis que ça n’est plus possible, je suis parfois allée jusqu’à déjeuner toute seule au vestiaire», dit-elle, dépitée.

«Les sons en cause ne sont agréables pour personne, explique le docteur Philippe Peignard, ORL à l’hôpital Georges-Pompidou.Mais chez eux, le niveau d’intolérance s’avère très élevé.» Virginie, 41 ans, venue ce soir-là à sa première rencontre, a un moyen simple de distinguer les misophones des autres : «Vous avez envie de tuer la personne ? Non ? Alors vous ne l’êtes pas !» Chez cette fonctionnaire de l’Oise, le souvenir d’une interro en classe de cinquième est encore vif : «Je n’ai pas pu terminer le devoir à cause de ma voisine qui mâchonnait. J’avais envie de la tuer.» Se sont petit à petit ajoutés le bruit de son mari tentant de croquer doucement dans ses céréales le matin - «c’est encore pire, j’ai envie de lui crier de les avaler une bonne fois pour toutes» -, celui de cette voisine de bureau maîtrisant malheureusement la sténo et qui tapote à plusieurs doigts sur son clavier - «je la déteste» -, de cette morve ravalée sans précaution aucune en salle d’attente des médecins qui l’oblige à prévoir des mouchoirs pour les indélicats… Résultat : la quadragénaire ne va plus au cinéma, ou alors en arrivant à la dernière minute, et en se plaçant en bout de rangée, pour écourter ses souffrances si besoin.

«On ne parle pas juste d’être dérangé, comme tout le monde, par le crissement d’une craie sur un tableau, mais d’une véritable montée de haine en une seconde», précise Elodie Paternotte, cheffe d’entreprise et fondatrice de l’association Stop misophonie, pour qui travailler en open space a parfois relevé du calvaire. «La tension monte tellement qu’une image me vient en tête, renchérit posément Emilie. J’attrape la tête de la personne et je la cogne jusqu’à ce que le bruit s’arrête.» Pas d’inquiétude pour autant, aucun d’entre eux ne passe jamais à l’acte. «Vous imaginez sinon ? On finirait en prison, condamnés à être enfermés avec des gens toute la journée. L’enfer !» plaisante Claire, comédienne de 32 ans et participante régulière à ces rencontres.

Sous son «sourire de façade», la jolie brune qui tient une page Facebook sur le sujet, avoue avoir parfois «envie de mourir plutôt que de continuer [sa] vie comme cela» et avoir «peur pour [sa] future vie de famille». Pour elle comme pour les autres, ces apéritifs entre misophones sont une source de soulagement, de celles qui font se dire : «Je ne suis pas seul(e).» «Parfois, j’avais l’impression d’être un tyran, d’avoir un sale caractère, de ne rien supporter, confie Emilie. Mais les choses ont pris tout leur sens quand j’ai découvert que mon problème avait un nom. J’ai compris que non, je n’étais pas juste chiante !»

Bien qu’identifiée depuis une quinzaine d’années, la misophonie demeure assez méconnue. En 2002, Margaret et Pawel Jastreboff, un couple de chercheurs américains de l’université Emory d’Atlanta qui travaillaient sur les acouphènes et l’hyperacousie (hypersensibilité au bruit), ont mis le doigt sur cette haine du bruit de l’autre, qu’ils ont baptisée misophonie. Depuis, son statut n’a pas été tranché : pathologie ? Simple gêne ? «Les critères n’ont pas été établis clairement. Du coup, les patients sont souvent diagnostiqués tard, lorsqu’ils sont de jeunes adultes, alors que ce trouble peut s’installer dès l’enfance et qu’il empire bien souvent avec le temps», observe Philippe Peignard. En 2013, une équipe de chercheurs d’Amsterdam s’est penchée sur le cas de 42 personnes, pendant trois ans. Leurs travaux, publiés dans la revue Frontiers in Human Neuroscience, prônaient une classification de la misophonie comme «trouble psychiatrique léger», de l’ordre du trouble obsessionnel compulsif. Mais ces propositions ne font pas consensus, et les recherches sur le sujet demeurent assez peu nombreuses. Difficile, dès lors, de trouver la bonne prise en charge.«On n’a aujourd’hui aucune preuve scientifiquement valide que la misophonie constitue une affection à part entière justifiant une prise en charge spécifique», explique Philippe Peignard, pour qui«la thérapie comportementale et cognitive peut être une option».Le spécialiste a observé des résultats avec la «thérapie d’acceptation et d’engagement», qui consiste à accepter l’idée«qu’on ne peut empêcher ces bruits». Le défi est alors d’apprendre à tolérer et modérer les réactions qu’ils engendrent. 

 

Ecouteurs et insultes

Pour compliquer le tout, à la misophonie peuvent s’ajouter l’anxiété ou la dépression, voire d’autres problèmes auditifs. N’ont-ils jamais de répit ? On hasarde le contexte apaisant des vacances. «C’est presque pire !» rétorque Virginie, qui en veut pour preuve «le flip-flap des tongs et les systèmes de ventilation des hôtels». Alors, en attendant d’avoir trouvé le remède miracle qui leur convient, Emilie, Elodie, Virginie et les autres échangent leurs trucs et astuces. Le must ? «Avoir des écouteurs sur soi en permanence, comme un kit de survie», tranche Catherine, assistante juridique de 51 ans. Ou carrément oser demander un peu de silence, notamment dans les transports. Au risque de se faire insulter, ce qui, à l’en croire, arrive régulièrement.

Erwann, informaticien de 29 ans, a retiré les piles de toutes les horloges de sa colocation. Emilie, elle, a longtemps convié une tierce personne lors des repas en couple : la télé. Tandis qu’il arrive à Virginie de reproduire elle-même le bruit qui l’agace, pour couvrir celui de la personne incriminée. Tous espèrent faire avancer leur cause. Quiet Please, documentaire du réalisateur américain misophone Jeffrey Scott Gould, sorti mi-juin aux Etats-Unis, pourrait bien y contribuer. Mais d’ici là, Erwann devra sans doute continuer de dîner avec sa mère au restaurant, de la musique dans les oreilles. 

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