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Le plus fou des marchés noirs russes

Publié par MaRichesse.Com sur 5 Juillet 2016, 09:19am

Catégories : #RUSSIE, #ECONOMIE

 Le plus fou des marchés noirs russes

Ce ne sont pas des armes ou du pétrole mais des thèses de doctorat et des diplômes qui circulent sous le manteau. Tout médecin, avocat et politicien russe qui se respecte veut avoir le sien.

Fin 2015, les journaux russes ont révélé ce qui, quasiment n’importe où ailleurs, aurait été considéré comme une stupéfiante nouvelle: le président de la Douma, le plus grand corps parlementaire du pays, serait un plagiaire. Sergueï Narychkine, ancien directeur de l’administration du président de Russie sous Vladimir Poutine et membre éminent de son parti Russie unie, a été accusé d’avoir obtenu l’équivalent russe d’un doctorat sur la foi d’une thèse dans laquelle plus de la moitié des pages contiennent des textes provenant d’autres sources.

Ironie jouissive, l’un des auteurs non crédités dans la thèse de Narychkine –un volume de 196 pages intitulé Les investissements étrangers en Russie comme facteur de développement économique– est un économiste et indécrottable libéral appelé Vladislav Inozemtsev. «Il est assez amusant de constater qu’un membre éminent de Russie Unie a décidé de se servir de mon articlea commenté Inozemtsev à l'époqueIl semblerait qu’il l’ait jugé de bonne qualité.»

Bien sûr, personne ne pense vraiment que Narychkine a lu l’article d’Inozemtsev ou qu’il est coupable de l’avoir copié lui-même. Il est plutôt soupçonné d’avoir payé un nègre pour écrire une thèse à sa place, puis d’avoir soudoyé des responsables de l’université pour attester de sa validité. Narychkine n’a même probablement jamais lu la thèse qui lui a valu son diplôme.

Aux États-Unis, la révélation qu’un haut fonctionnaire de la stature de Narychkine est un plagiaire déclencherait probablement un scandale terrible (un peu comme si l’on découvrait que Paul Ryan a écrit un article économique où il aurait tranquillement copié de longs passages de Paul Krugman.) Le sort de Narychkine n’a pas été si désastreux. Après avoir fait une déclaration tiédasse pour se défendre –«On m’a dit qu’un site internet quelconque aurait publié de soi-disant informations. Mais je fais confiance au jugement de vrais scientifiques»–, il a continué à faire son travail comme si rien d’extraordinaire ne s’était produit.

 

 

 

Il faut reconnaître que c’est à peu près ça. Comme le savait sûrement Narychkine lui-même lorsque les accusations contre lui ont été mises au jour, il n’est qu’un Russe nanti et haut placé parmi plus d’un millier dont on a récemment appris qu’ils avaient commis des plagiats dans de grandes parties de leurs thèses.

Beaucoup de ces supposés fraudeurs sont des personnalités politiques. Certains sont juges. D’autres sont procureurs, fonctionnaires de police et directeurs d’universités; l’un d’entre eux était un fonctionnaire chargé de la supervision de l’industrie du cirque russe. Rien que ces dernières années, des allégations crédibles ont été formulées au sujet de thèses signées par le ministre de la Culture russe, le gouverneur de Saint-Pétersbourg et le chef de la principale autorité fédérale d’enquête du pays. Rien qu’au mois de mai, des copiés-collés ont été découverts dans les thèses du vice-ministre des Finances de la République russe de Mordovie et d’un conseiller du gouvernement à la Justice, auteur putatif d’une thèse comparant les principes judiciaires en Russie et en Occident.

 

 

5.600 présumés plagiaires

À chaque fois, la fraude supposée a été exposée par des membres d’une organisation bénévole qui s’est donné le nom de «Dissernet» –le fameux «site internet» auquel Naryshkin a fait allusion de façon si dédaigneuse. Lancé début 2013 par une poignée de scientifiques et de journalistes, ce groupe a entrepris d’identifier et de désigner à la vindicte populaire les hauts fonctionnaires, administrateurs universitaires et autres membres de la soi-disant élite russe censés avoir des diplômes de haut niveau qu’ils n’ont en réalité pas acquis honnêtement.

Un membre de la Douma russe sur neuf a obtenu son diplôme grâce à des publications contenant de grands passages tirés de travaux écrits par d’autres et qui ont été, selon toute probabilité, achetés à des nègres

À l’aide d’un logiciel qui recherche des passages de texte similaires à des travaux déjà publiés, Dissernet a, à ce jour, identifié environ 5.600 présumés plagiaires et publié des rapports accablants sur environ 1.300 d’entre eux. Dans un article diffusé au début de cette année, Dissernet montre qu’un membre de la Douma russe sur neuf –le parlement dont Narychkine est président– a obtenu son diplôme grâce à des publications contenant de grands passages tirés de travaux écrits par d’autres et qui ont été, selon toute probabilité, achetés à des nègres.

Andreï Rostovtsev, physicien cofondateur de Dissernet qui a développé son logiciel de détection de plagiats, m’a expliqué comment le groupe repérait ses proies. «En ce moment nous faisons les docteurs, expose-t-il. La machine travaille en continu, elle choisit les cas louches. Nous voyons dans la bibliothèque d’État qu’environ 100.000 docteurs ont défendu des thèses au cours des quinze dernières années. La machine en choisit une dans cette banque numérisée, l’analyse pour trouver des passages qui se recoupent avec d’autres ouvrages, et si un trop grand nombre correspondent elle nous envoie une alerte. Là, nos bénévoles les examinent à la main. Et ce processus fonctionne vingt-quatre heures par jour, sept jours par semaine.»

Il faut se représenter Dissernet comme un réseau diffus d’activistes anonymes, que l’un des dirigeants du groupe décrit dans un article publié en avril comme motivés par l’inquiétude que la science russe «soit devenue un vivier de vices humains vils et honteux –la vanité, l’hypocrisie et la volonté d’atteindre le succès professionnel au moyen de méthodes malhonnêtes». Rostovtsev estime que plusieurs dizaines de personnes dans le monde contribuent régulièrement à cet effort, tandis que lui et quelques autres membres du noyau dur servent d’interface publique.

La structure informelle de l’organisation –elle n’a pas de quartier général physique ni de compte bancaire central– est essentielle à sa survie. Sergueï Parkhomenko, éminent journaliste progressif qui a rejoint Dissernet après avoir beaucoup écrit sur ses premières révélations, expliquait en avril que, «quand il n’y a pas de tête, il n’y a rien à arracher». Ce qui n’empêche pas que les leaders du groupe ont occasionnellement dû faire face à des accès d’hostilité de la part des individus puissants visés par Dissernet. Un de ses fondateurs a été accusé d'évasion fiscale au début de l’année et, à la mi-mai, Parkhomenko a été convoqué pour être interrogé par des enquêteurs du ministère de l’Intérieur russe.

 

 

Le mot «chocolat» remplacé par «bœuf»

Certains vols intellectuels identifiés par Dissernet sont d’une effronterie et d’une absurdité comiques. Le député de la Douma Igor Igochine aurait obtenu son diplôme d’économie entransformant le mémoire de quelqu'un d'autre, qui traitait de l’industrie du chocolat russe, en une thèse sur la viande; dans l’ouvrage chaque occurrence du mot «chocolat» a été remplacée par «bœuf»«chocolat noir» par «bœuf russe» et «chocolat blanc» par «bœuf importé.» Tous les chiffres, les graphiques et les analyses ont été conservés sous leur forme d’origine. En avril 2014, Dissernet a révélé qu’un oncologue nommé Iouri Tsarapkine avait rendu un article médical sur le cancer du sein qui était une adaptation –avec les données d’origine et tout le reste– de l’article de quelqu’un d’autre sur le cancer de l’estomac. Ce dernier ouvrage, présenté comme une étude sur des sujets humains, s’est avéré avoir été également copié sur une autre source: une étude du cancer chez les chiens et les rats.

Si la fraude universitaire existe dans le monde entier, l’omniprésence de la triche en Russie n’a d’équivalent nulle par ailleurs, tout comme le degré de tolérance du phénomène. Comme le souligne l’historien du MIT Loren Graham, même Vladimir Poutine a été accusé, dans le cadre d’une enquête menée en 2006 par la Brookings Institution, d’avoir copié certains passages de sa thèse de doctorat d’économie. Ce qui n’a pas eu de grand impact sur la carrière du président russe. «Le fait que cela n’ait pas eu de répercussion, est-ce que ça ne vous donne pas une indication sur ce qu’il se passe? demande Graham, spécialisé en histoire de la science russe. Si Poutine peut s’en tirer sans problème, pour les autres, c’est la permission d’en faire autant.»

L’échelle du problème de plagiat en Russie est difficile à quantifier mais, en se basant sur les données obtenues jusqu’à présent, Dissernet estime qu’on retrouve des emprunts non crédités dans environ 4% de tous les mémoires et des thèses soutenus dans le pays. Ce qui n’inclut pas les ouvrages écrits par des nègres mais sans plagiat: selon Ararat Osipian, qui a écrit une thèse de doctorat sur la corruption universitaire à la Vanderbilt University et effectue désormais du travail de terrain sur le sujet en Ukraine, entre 20 et 30% de toutes les thèses réalisées dans des universités russes depuis la chute de l’Union soviétique ont été achetées au marché noir.

Ce marché est alimenté par l’aspiration de l’élite russe, d’une étonnante intensité, à afficher des marqueurs de statut universitaire. Selon Parkhomenko, les fonctionnaires, législateurs, médecins et hommes d’affaires russes considèrent les diplômes du supérieur comme faisant partie intégrante du même «package de succès» que les bijoux de prix, les voitures de luxe et les maisons gigantesques. «Quand une personne a réussi cela –quand elle a réussi à obtenir ce titre–, c’est censé signifier qu’elle est capable de faire quelque chose dans sa vie, explique Parkhomenko. Ça veut dire qu’elle mérite le respect.»

Andreï Zaïakine, autre cofondateur de Dissernet, le résume ainsi: «Un Donald Trump aurait sûrement une thèse à son actif –peut-être même deux ou trois.»

 

 

«Anti-méritocratie»

L’objectif de Dissernet n’est pas simplement de discréditer ces individus. Sa mission plus large, m’ont confié ses dirigeants, est de restaurer le concept même de «réputation» dans la société russe.

«Nous voulons montrer qu’une réputation a de la valeur –que cela veut dire quelque chose, expose Parkhomenko. Les fausses thèses ne sont qu’une facette de ce que nous appelons le désastre du concept de réputation –une anti-méritocratie où les gens qui ont le plus de succès et qui sont susceptibles d’exercer le plus d’influence ne sont pas ceux qui le méritent, mais ceux qui ne se présentent pas tels qu’ils sont vraiment.»

Un Donald Trump aurait sûrement une thèse à son actif –peut-être même deux ou trois

Andreï Zaïakine, cofondateur de Dissernet

La prévalence de la fraude universitaire en Russie est en partie alimentée par la structure du système d’études supérieures du pays. Contrairement à ce qu’il se passe aux États-Unis, les étudiants en Russie peuvent obtenir un doctorat sans contrôle continu conséquent, tant qu’ils parviennent à convaincre un «comité de thèse» d’approuver leurs travaux. Ces comités existent à l’intérieur des universités, où ils sont organisés par discipline et gérés par les membres de la faculté; il en existe plusieurs milliers dans tout le pays. «Si c’est une grande université, elle peut compter dix comités de ce genre, chacun dédié à une matière différente –un pour l’histoire européenne, un pour l’histoire russe, un pour la philologie, un pour le français, un pour la philosophie, etc.», explique Parkhomenko.

Au cours des vingt-cinq dernières années, beaucoup de ces comités ont été gagnés par la corruption et il n’est pas rare que des membres de la faculté et des conseillers universitaires acceptent des pots-de-vin en échange de la validation officielle de travaux clairement bâclés ou volés, selon Osipian, qui ne fait pas partie de Dissernet. «Tout le monde veut sa part, raconte-t-il. Vous avez acheté une thèse, parfait, mais il vous faut encore payer les membres du comité pour qu’ils la laissent passer. Dans ces universités, tout le monde a besoin d’argent –ils sont tous débordés de travail et sous-payés.»

À en croire Zaïakine, les comités de thèse corrompus sont le «noyau» de la chaîne logistique de la fraude universitaire, et certains «sont réellement devenus des endroits où les faux diplômes se fabriquent à la chaîne». Mais ce qui alimente réellement le système, c’est le marché florissant des entreprises d’écriture de thèses, souvent dissimulées sous les traits de simples cabinets de conseil universitaires, et qui négocient pour les acheteurs. La grande majorité de ces entreprises œuvrent au grand jour et se trouvent facilement en tapant«commander une thèse» sur Google ou sur le moteur de recherches russe, Yandex.

Un exemple typique propose un site très facile d’emploi, présentant la photo d’un homme à lunettes aux allures d’intellectuel qui propose des rédactions d’ouvrages pour la modique somme de 100.000 roubles (environ 1.500 dollars). Votre commande peut être prête en trente jours seulement. Les commentaires des clients sont très prometteurs: «Oleg» explique que la thèse fournie par l’entreprise était «parfaitement réalisée» et qu’elle a été approuvée par tous les experts qui l’ont examinée. «Je n’aurais pas été capable de la faire aussi bien moi-même», admet-il.

 

 

Un mémoire à 3.000 dollars

Qui est chargé de produire les textes que ces entreprises fournissent à leurs clients? Cela reste un mystère, estime Zaïakine, mais il est fort probable que cela varie selon les cas:«Nous n’avons pas accès à la structure interne de ces entreprises, nous ne savons donc pas qui sont les gens qui réalisent ces documents, m’expose le physicien. Est-ce que ce sont des membres de la faculté qui font partie du comité? Des employés de l’université où se trouve le comité de thèses? Ou est-ce que ce sont des employés de l’entreprise qui les proposent?»

Ce qui est certain, c’est que les entreprises qui fournissent ces services ont tendance à être agressives et entreprenantes et qu’elles recherchent des clients potentiels dans des secteurs de l’économie où les diplômes du supérieur sont monnaie courante. «Ce secteur s’organise comme tous les autres –ils n’attendent pas que les clients viennent à eux, ils vont les trouver, explique Parkhomenko. Par exemple, le propriétaire d’un magasin de vêtements ou d’une chaîne de boutiques va un jour ou l’autre recevoir la visite d’un monsieur à l’allure très respectable qui viendra dans son bureau et lui dira: “Il est temps que vous deveniez docteur en économie. Ce sera bon pour vos affaires.” Et il lui présente son argumentaire –il a son propre matériel marketing, il présente toutes les options, les différents prix, les réductions. Aucune différence avec un représentant en assurances.»

En général, ces entreprises proposent toute une gamme de services, explique Osipian, avec un prix moyen pour un mémoire sur mesure tournant autour de 3.000 dollars et des formules plus élaborées –qui peuvent comprendre une monographie de la taille d’un livre et la création de toute une bibliographie de faux articles de journaux– plus proches de 25.000 dollars, ou davantage. «Si vous achetez les services les plus chers, ils passent eux-mêmes l’accord directement avec le bon comité de thèses, rapporte Parkhomenko.Idéalement, il est possible de juste payer et de ne plus s’en préoccuper jusqu’à ce qu’ils vous apportent votre diplôme chez vous.»

Si les diplômes supérieurs sont tellement convoités en Russie, c’est qu’ils permettent à ceux qui les détiennent d’obtenir des bénéfices concrets –comprendre monétaires

Cela n’a pas toujours été comme ça. S’il pouvait arriver à l’époque soviétique que certaines huiles du Parti communistes achètent leurs diplômes, jusqu’aux années 1990, la fraude universitaire n’était pas perpétrée de manière aussi éhontée ni à une échelle aussi gigantesque. Osipian estime que le nombre de thèses soutenues en Russie chaque année est passé d’environ 15.000 en 1993 à 30.000 en 2005.

La raison la plus simple pour expliquer pourquoi les diplômes supérieurs sont tellement convoités en Russie est qu’ils permettent à ceux qui les détiennent d’obtenir des bénéfices concrets –comprendre monétaires. Dans certains secteurs de l’économie, seuls les détenteurs d’un doctorat peuvent accéder aux plus hautes fonctions; dans d’autres, comme en médecine, ce genre de diplôme permet à un praticien de facturer plus cher ses services. En politique, les motivations sont particulièrement perverses: non seulement les doctorats permettent aux fonctionnaire expulsé des sphères du pouvoir d’obtenir des emplois très bien payés en tant que directeurs d’universités («où peuvent atterrir les malchanceux, les ratés ou les imbéciles», estime Zaïakine), mais ils permettent également de profiter plus facilement d’autres formes de corruption:

L’enseignement est l’un des rares métiers que les politiciens en activité ont le droit d’exercer, légalement, précise Parkhomenko. Un politicien n’a pas le droit de faire des affaires. Mais il peut être enseignant, et il peut écrire des livres. C’est le moyen idéal pour blanchir de l’argent. Où avez-vous eu cet argent? “Eh bien, j’ai donné des cours. J’ai fait du consulting. Je suis une personne respectée, ce revenu provient de mes travaux d’enseignement scientifique.”»

 

 

Outil de progression sociale

Pourtant, la valeur que les élites russes accordent au statut d’universitaire n’est pas entièrement économique. Osipian avance que le passé du pays et la fière tradition d’excellence universitaire née pendant l’ère soviétique expliquent aussi la forte demande de doctorats aujourd’hui. «En Union soviétique, un immense prestige auréolait les mathématiques et les sciences –la physique, la chimie, la biochimie, la biologie– parce qu’il y avait de vraies recherches et les gens qui les faisaient étaient honnêtes et honorables»estime-t-il. Ce prestige a survécu, alors que les financements pour les travaux universitaires ont décliné sous Poutine et que de nombreux scientifiques sont partis travailler à l’étranger.

Pour ceux qui peuvent se le payer, un diplôme du supérieur reste un outil de progression sociale. Selon Gregory Simons, chercheur à l’Uppsala Centre for Russian and Eurasian Studies, en Suède, et co-auteur d’un article publié en 2014 sur la corruption dans l’éducation supérieure russe, l’explosion de la fraude universitaire en Russie est alimentée à la fois par le fait que les vrais universitaires et les scientifiques sont sous-payés, et par celui que certains professionnels avides de progression sociale ont des revenus leur permettant d’acquérir ces symboles de réussite.

«Le secteur s’est développé parce que le système a été rendu extrêmement bureaucratique… et que, dans le même temps, le statut et les salaires des universitaires ont décliné de façon significative, écrit Simons dans un mail. La conjoncture a favorisé toutes sortes de facteurs, notamment lorsque ces nouvelles classes sociales –avocats, politiciens et hommes d’affaires– se sont retrouvées parmi les nouveaux vainqueurs de la Russie émergente, accumulant des fortunes énormes en un temps record tout en éprouvant quand même un besoin de sens ou de semblant de légitimité.»

Il semble cohérent que ces tout nouveaux travailleurs acharnés veuillent s’approprier un marqueur de réussite de l’ancien temps. En même temps, si tous ceux qui peuvent se payer un doctorat savent que les diplômes sont achetés, pourquoi conservent-ils leur valeur? Comme le dit Loren Graham, l’historien du MIT: «C’est un peu étrange de penser que ces gens, qui ne se soucient guère de savoir qu’un diplôme supérieur est falsifié, pensent quand même que cela ajoute du prestige à son détenteur. Ça semble contradictoire. Mais j’ai bien peur que ce soit comme ça.»

Le gouvernement russe et ses institutions universitaires ne sont pas restés entièrement de marbre face au fléau de la fraude académique dans le pays. En 2012, lorsqu’on a découvert qu’Andreï Andrianov, le directeur d’une prestigieuse académie de mathématiques de Moscou, avait menti sur de nombreuses publications –et ensuite imprimé des exemplaires de journaux universitaires imaginaires pour essayer de prouver son innocence–, le ministre russe de l’Éducation et de la Science a formé une commission pour étudier le problème. Le gouvernement a finalement démantelé le comité des thèses de l’Université pédagogique d’État de Moscou qui avait approuvé le diplôme d’Andrianov, fermé ou «gelé» quelque 800 autres dans le pays et mis en place des réformes anti-corruption dans l’agence gouvernementale centrale chargée de la certification des thèses.

Ces réformes ont sans doute rendu l’achat de diplôme marginalement plus difficile et, selonIgor Fedioukine, l’historien qui dirigeait la commission, il faut reconnaître que l’État a fait des efforts dans le domaine. Mais c’est l’activité de Dissernet, régulièrement évoqué par la presse russe et qui publie des dossiers sur un ou deux plagiaires par jour, qui a fait prendre conscience du problème de la fraude universitaire au grand public. «Il y a une différence entre un secret connu de tous et un secret exposé à la face du monde, estime le biologiste Mikhail Gelfand, autre fondateur de Dissernet. C’est une chose de dire que tout le monde sait que des gens couchent à droite et à gauche. C’en est une autre de montrer une personne donnée en train de le faire.»

 

 

Étiquette qui colle à la peau

C’est un peu étrange de penser que ces gens, qui ne se soucient guère de savoir qu’un diplôme supérieur est falsifié, pensent quand même que cela ajoute du prestige à son détenteur

Loren Graham, historien du MIT

Bien que seuls quelques fonctionnaires aient démissionné ou aient été renvoyés à la suite des allégations de Dissernet, les fondateurs de l’organisation pensent que leur travail fait une différence. Au moins, affirment-ils, les pseudo-universitaires savent désormais que les thèses qui leur sont proposées au marché noir sont probablement des plagiats et que les acheter comporte un certain risque. C’est peut-être pour cette raison, selon Zaïakine, que le nombre de thèses soutenues chaque année est redescendu à son niveau du début des années 1990, d’environ 30.000 en 2012 à 16.500 en 2014.

Faire peur à l’élite russe pour l’inciter à être moins corrompue est indéniablement une victoire. Mais, comme le concède Parkhomenko, ce n’est pas la même chose que convaincre les citoyens ordinaires que la fraude universitaire est un problème ou les persuader que cela ne fait pas partie des choses normales de la vie. C’est ça, l’objectif ultime de Dissernet, explique-t-il: «Faire en sorte que les gens commencent à s’en préoccuper.»

«Beaucoup de gens sont “exposés” en Russie», avance Parkhomenko, qui souligne que Sergeï Narychkine est resté confortablement installé dans son siège au parlement et dans son parti. «Le public russe dit: “Et alors? D’accord, il a volé. Tout le monde vole. Au final, comment peut-on devenir un chef si on ne vole pas?” Donc la réputation, ça ne veut rien dire. La menace –nous allons détruire votre réputation, nous allons dire à tout le monde que vous avez volé– ne produit aucun effet.»

Si c’est vrai –si le fatalisme du peuple russe au sujet de la corruption est aussi bien ancré que ça–, comment Dissernet va-t-il pouvoir atteindre son objectif de «restaurer la valeur de la réputation»? «Progressivement, petit à petit, répond Parkhomenko. Quelquefois on obtient une réaction –parfois très sonore et véhémente. Et parfois on arrive à coller cette étiquette à quelqu’un. Tout le monde sait, par exemple, que le ministre de la Culture russe a volé deux mémoires. C’est écrit dans Wikipédia. C’est le premier résultat qui apparaît dans Google. C’est très important, d’attacher cette étiquette à quelqu’un, pour qu’elle lui colle à la peau. Un jour ou l’autre, cela servira à quelque chose.»

Leon Neyfakh 

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