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Conseils, science, sante et bien-être


«Le miracle économique chinois aurait été impossible sans les travailleurs des sous-sols»

Publié par MaRichesse.Com sur 10 Juillet 2016, 03:52am

Catégories : #CHINE, #MONDE, #TRAVAIL

«Le miracle économique chinois aurait été impossible sans les travailleurs des sous-sols»

Patrick Saint-Paul est correspondant en Chine du Figarodepuis 2013, après avoir couvert le Sierra Leone (Lauréat du prix Jean Marin des Correspondants de Guerre en 2000), le Libéria, le Soudan, la Côte d'Ivoire, l'Irak, l'Afghanistan, le conflit israélo-palestinien et l'Allemagne. Le peuple des rats, paru en 2016 chez Fayard est son premier livre.


FIGAROVOX. - Votre livre Le peuple des rats décrit les vies d'un à deux millions de paysans venus habiter Pékin pour y travailler, et qui vivent de façon précaire dans les sous-sols de la ville. Ce phénomène est-il méconnu?

Patrick SAINT-PAUL. - Tout a commencé par un reportage sur ce million d'habitants des sous-sols. Après avoir commencé à enquêter, je me suis fait expulser au bout de deux heures… J'ai d'abord découvert qu'existait un monde parallèle sous ma résidence, Julong Garden. En discutant avec les autres habitants de l'immeuble, j'ai compris que ce phénomène était ignoré. Ils ne soupçonnaient pas l'existence de ces gens, sous terre. J'ai vu des dortoirs où logent des trentaines d'ouvriers, d'autres où dorment des femmes de ménage, des gens qui travaillent dans des restaurants. Souvent, l'employeur, surtout dans le secteur de la restauration ou de la construction, loue un dortoir pour ses employés. En effet, les loyers sont souvent très élevés à Pékin. Si les gens se logeaient par eux-mêmes, ils habiteraient à une heure et demie en transports en commun de leur lieu de travail et arriveraient toujours en retard. Là, l'employeur les a à proximité, disponibles pour travailler à des horaires qui changent souvent. Pour que les prix soient peu élevés, ils louent les sous-sols. Il existe des dortoirs mais aussi des chambres individuelles - parfois prisées des étudiants.

Qui sont les «mingong», ces paysans qui affluent à Pékin?

Ce sont des paysans, des gens qui viennent de la campagne. On en compte 7 millions à Pékin, dont un à deux millions vivent sous terre. Il s'est produit un mouvement d'urbanisation qui dure depuis vingt ans et qui a transformé les paysans en ouvriers dans les usines, en travailleurs sur des chantiers ou dans les restaurants. Le but est également de changer de modèle économique, et de faire de ces paysans économes des consommateurs. Cela profite à la consommation intérieure et à la croissance chinoise. Souvent ils arrivent jeunes, sans enfants, et se marient à Pékin. Parfois les membres d'un couple ne vivent pas au même endroit. L'un vit dans un dortoir payé par le patron, l'autre, à des kilomètres de là… et ils se voient quand leurs emplois du temps coïncident, c'est-à-dire rarement. Quand ils ont des enfants, ils les laissent à la campagne - les plus pauvres ne les voient qu'au nouvel an chinois. Il y a en effet un système de permis de résidence en Chine, le «hukou», pour éviter une explosion du nombre d'habitants dans les mégalopoles chinoises dont Pékin - pour le moment 23 millions. Au «hukou» sont associés les droits permettant d'inscrire ses enfants à l'école, les droits de sécurité sociale, d'assurance maladie. Dans le système actuel, il est impossible de transférer le «hukou» de son village vers une métropole lorsque l'on migre. Et tous les droits restent donc rattachés au village. Sans ce précieux sésame, tout passe par le privé, très cher, de l'école à la clinique. Or les nouveaux arrivants les plus précarisés n'en ont pas les moyens et sont forcés d'abandonner leurs enfants à la campagne. Ces derniers sont élevés par leurs grands-parents en général, qui ont une vie de labeur aux champs derrière eux, et qui n'ont plus la force physique d'élever des enfants. Ces enfants sont donc souvent livrés à eux-mêmes: il y a beaucoup de cas de dépressions, de suicides, de la délinquance. On les appelle les «liushi ertong», les enfants abandonnés.

Selon la dernière étude officielle qui remonte à quatre ans, ils seraient 61 millions. La personne qui a fait cette étude, un professeur d'université de Pékin que j'ai rencontré, les estime aujourd'hui à 65 millions.

Les parents travaillent dur en ville pour financer les études de leurs enfants. Mais ces enfants ne profitent pas du début d'ascension sociale de leurs parents en ville. Eux-mêmes devront tout redémarrer à zéro. Ils iront habiter seuls en ville et reproduiront le schéma qu'ils ont connu, si le système ne change pas d'ici là. L'ascenseur social n'existe pas pour eux.

Y a-t-il un phénomène de désertion des campagnes?

Il y a à la fois une volonté gouvernementale de vider les campagnes et un phénomène d'urbanisation de celles-ci. On crée des villes moyennes dans les campagnes pour rassembler commerces et services. On construit rapidement des tours pour loger les futurs habitants des emplois nouvellement créés.

A un degré moindre, on observe un retour «bobo» à la campagne de gens qui fuient la pollution et le stress des villes. Ils réhabilitent des maisons délaissées. Mais ce phénomène ne concerne pas les paysans: leur rêve est de fuir la campagne. Au mieux, ils ont la télévision, mais ne disposent ni d'Internet ni du téléphone portable permettant d'y accéder.

Comment, à Pékin, la prospérité matérielle la plus ostentatoire côtoie-t-elle la plus grande des misères?

Ceux d'en haut considère que les autres sont des nuisibles, alors que ceux-ci ont une utilité indispensable. Sans eux, il n'y aurait pas de chantiers à Pékin. Rien ne fonctionnerait. A cela vient s'ajouter le fait que ceux qui ont connu une ascension sociale refusent désormais de considérer les derniers arrivés - qui leur rappellent leur passé, et toutes les misères qu'ils ont pu traverser. Dans les villes chinoises explosent la pollution, la circulation et la population ; les citadins considèrent que ces nouveaux arrivants sont en trop.

Comment les Chinois modestes appréhendent-ils la politique anti-corruption menée par l'Etat?

Le «peuple des rats» voit Xi Jinping comme un héros. Les Chinois considèrent à tort ou à raison que les dirigeants sont pourris au bas et au milieu de l'échelle de responsabilité. Mais que plus on progresse vers le haut, plus on est vertueux. Ils croient dans les bienfaits de cette lutte anti-corruption et perçoivent d'un bon œil le fait qu'il s'attaque aux plus hauts dirigeants. La corruption est insupportable dans la vie quotidienne des Chinois. J'ai rencontré un homme qui vivait dans les sous-sols, et dont la fille, brillante, savait qu'elle n'aurait pas une place à l'université car son père n'avait ni relations ni argent à donner pour corrompre le fonctionnaire qui décide de l'attribution des places à l'université. Le fait que Xi s'attaque à ce système le rend populaire auprès des classes modestes qui ne s'informent qu'auprès des canaux officiels du pouvoir. Dans la propagande d'Etat, s'il existe des problèmes, le régime fait toujours de son mieux pour les résoudre… ce qui est très loin de la réalité.

Le confort matériel des couches favorisées endort-il leurs velléités démocratiques?

Tous les Chinois sont obsédés par l'idée qu'ils doivent à tout prix vivre mieux que leurs parents. Ils ont mis entre parenthèses toutes leurs aspirations démocratiques. Les grandes familles et les clans du parti se partagent des pans entiers de l'économie, divisée en monopoles. Ces clans sont la cible de la campagne anti-corruption menée par Xi. Ce carcan bloque l'innovation qui pourrait être menée et gaspille les crédits de l'Etat central. Il est difficile de s'attaquer frontalement à ces clans: c'est la raison pour laquelle est utilisée l'arme de la lutte anti-corruption.

Le président Xi est à la fois dans le système et en dehors. Il préserve son clan et s'attaque à tous les autres. C'est pour cela que certains parlent de purge politique pour évoquer ce combat. Il cherche ainsi à faire de la place pour ses proches. Son mandat s'achève fin 2017: pour se faire reconduire, il doit faire désigner des proches au sein du Comité permanent du bureau politique du Parti Communiste Chinois (PCC), le saint des saints du pouvoir. Un seul des sept plus hauts dirigeants du pays, rassemblés au sein du comité permanent, lui est totalement acquis.

Observe-t-on des changements en matière de contrôle des populations depuis l'arrivée au pouvoir de Xi Jinping?

Depuis que Xi est pouvoir, la répression et le contrôle des personnes se sont renforcés - dissidents, avocats, journalistes, Internet sont ciblés. Une loi gouvernementale a interdit en septembre 2013 de propager des rumeurs sur Weibo, le Twitter chinois. Une «rumeur» partagée 500 fois ou vue 5000 fois entraîne une sanction. Il est possible de contourner la censure de Facebook, Twitter, Wikipedia et de nombreux sites interdits, en utilisant des VPN (Virtual Private Network). Mais seules les élites y ont accès et les censeurs du gouvernement combattent de plus en plus férocement les VPN, pour les rendre inopérants.

Les plus riches se préservent une porte de sortie au cas où la situation politique tournerait mal: ils envoient leurs enfants étudier dès leur plus jeune âge en Europe ou en Amérique du Nord, ils investissent dans de l'immobilier là-bas. D'autres s'inquiètent nettement des mauvaises conditions de santé dont ils bénéficient en Chine, entre la forte pollution et les scandales alimentaires. D'autant plus que de nombreuses professions sont dévalorisées et mal payées: un professeur dans le secondaire est souvent moins bien payé qu'un ouvrier. Enfin le système des retraites est mal organisé, tout le monde n'y a pas droit et certains perçoivent des sommes dérisoires.

Emerge-t-il un mouvement de protestation de la part du «peuple des rats»?

Contrairement aux employés des grandes usines du sud du pays, des mines de charbon, logés dans des dortoirs communs et où les liens sociaux sont très forts, ou encore chez les paysans, qui se révoltent contre leurs conditions de travail ou contre l'expropriation de leurs terres, il n'y a pas de mouvement de révolte chez le peuple des rats. Ils sont très isolés et la solidarité est très rare chez eux. Par ailleurs, ils ont le sentiment de profiter de la croissance. Il n'y a pas, comme cela peut exister en Occident, d'appauvrissement des classes moyennes ou modestes. Tout le monde s'enrichit, mais à des degrés variables. Les pauvres voient leur niveau de vie progresser et se disent que leurs conditions de vie finiront par s'améliorer. Le Parti fait tout pour préserver ce contrat social, selon lequel le peuple ne renversera pas le régime tant que le niveau de vie progressera. Mais à Pékin, l'écart entre les très pauvres et les très riches, entre les miséreux qui vivent sous terre et ceux qui roulent en Ferrari, est particulièrement flagrant. Il y a, dans cette absence de volonté revancharde, cette acceptation des disparités économiques quelque chose de très chinois, qui tient du confucianisme. Ils se disent que par la force du travail eux aussi ont une chance de pouvoir changer leur destin comme le leur enseigne Confucius.

C'est le retour en force des valeurs confucéennes qui supplantent l'idéologie communiste. Le PC lui-même encourage l'apprentissage de la pensée de Confucius, que les enfants apprennent dans les écoles du parti! Avant, ils apprenaient le Petit livre rouge de Mao par cœur… Il y a de tout chez Confucius: entre autres qu'il faut observer un respect absolu de l'autorité et de sa hiérarchie. La valeur travail est également extrêmement valorisée. Les instituts Confucius qui se sont répandus dans le monde entier sont devenus de puissants instruments du soft power de Pékin. Un des objectifs est de démontrer que la démocratie, au sens occidental du terme, n'est pas forcément le meilleur des régimes, et qu'un régime autoritaire peut offrir un contre modèle crédible efficace.

A chaque fois qu'une révolte s'est produite en Chine, elle a été suivie d'une guerre civile, associées à de grandes catastrophes, désastreuses pour la condition économique des Chinois. Notamment en ce qui concerne le contrôle de l'eau, puisque ce sont souvent les digues et les barrages qui font les frais des destructions engendrées par le désordre civil. C'est pourquoi les couches modestes sont extrêmement méfiantes envers tout ce qui touche à un mouvement brutal de réappropriation de la démocratie. Tous seraient favorables à plus de démocratie, mais à condition que cela se fasse sans heurts, sans révolution. 

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