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Conseils, science, sante et bien-être


Le déni, une affaire d’autruches?

Publié par MaRichesse.Com sur 14 Juillet 2016, 10:23am

Catégories : #IMPORTANT, #CERVEAU

Le déni, une affaire d’autruches?

«Leur stupidité n’est pas moins singulière: elles s’imaginent, avec un corps si grand, que lorsqu’elles ont caché leur tête dans les broussailles on ne les voit plus.» On est quelque part dans l’Empire romain, au Ier siècle après J.-C. Militaire de carrière et érudit aux intérêts éclectiques, Gaius Plinius Secundus, dit Pline l’Ancien, consigne en quelques lignes de son Histoire naturelle(Livre 10) tout ce qu’il sait sur les autruches. Autant dire pas grand-chose. «Leurs pieds sont semblables à ceux du cerf, fourchus; elles s’en servent pour combattre, saisissant des pierres, qu’elles lancent contre ceux qui les poursuivent. Dévorant tout indistinctement, elles ont la singulière faculté de tout digérer; mais leur stupidité…»

L’ouvrage de Pline, voué à rassembler les connaissances romaines au sujet de la nature et de l’usage humain de celle-ci, sera redécouvert au Moyen Age, imprimé une première fois en 1469 et régulièrement remis sous presse jusqu’à nos jours (l’édition Pléiade date de 2013). Autant dire que la diffamation de l’autruche contenue dans ces lignes antiques aura eu de beaux jours devant elle, et que le dénigrement de l’animal en sera devenu proverbial. C’est ainsi, par exemple, que le mystérieux oiseau auquel Dieu «a refusé la sagesse», selon l’Ancien Testament (livre de Job, 39, 13-18), sera identifié à l’autruche par la tradition chrétienne (à tort, sans doute; selon une étude publiée en 2005 par le théologien canadien Arthur Walker-Jones, il s’agirait plutôt d’une espèce de ganga ou de syrrhapte – mais qui connaît ces oiseaux-là?).

 

Tête dans le sable 
et privilège

Pour expliquer, au moins en partie, les origines de la calomnie, il faut dire que l’autruche enfonce effectivement sa tête dans le sol pour se nourrir, pour avaler des gastrolithes (c’est-à-dire des cailloux qui servent à broyer la nourriture dans son gésier), ou pour prendre soin de ses œufs enfouis dans un trou. Tout cela peut donner une mauvaise impression à un observateur pressé (ou prudent, car l’autruche peut tuer un quidam qui la menace, l’éventrant avec les griffes de son pied). Lorsque, face au danger, le meilleur choix ne lui semble être ni la fuite (70 km/h, tout de même), ni le combat, l’autruche se couche de tout son long, faisant littéralement profil bas pour passer inaperçue.

L’oiseau, mésestimé depuis l’Antiquité, est devenu ainsi l’emblème du penchant humain pour le déni, assimilé à une forme de stupidité. Cette assimilation prête à discussion, sociologiquement comme anthropologiquement. Sur le plan sociologique, on remarquera qu’un déni excessif de la réalité semble moins lié à un déficit cognitif qu’au statut social. On citera, par exemple, l’étude conduite au Brésil et en Suède par Taciano L. Milfont et al. (à paraître en août 2016 dans la revue Personality and Individual Differences), portant sur le refus de croire aux causes humaines du changement climatique: chez les sujets étudiés, la variable qui détermine la propension pour ce déni paraît être leur situation de «dominance sociale». La tête dans le sable et le privilège semblent ici aller de pair.

 

D’autres «Sapiens» 
avant nous?

Que dit l’anthropologie? Allons-y: une très grande partie de ce qu’on observe dans le monde humain – comportements, culture, institutions – aurait pour origine et pour but l’entretien du déni le plus fondamental, celui de notre mortalité. L’anthropologue états-unien Ernest Becker exposait cette thèse dans son ouvrage majeur, The Denial of Death, en 1973. En 2013, le biologiste Ajit Varki et le généticien Danny Brower vont un pas plus loin. Dans le livre Denial: Self-Deception, False Beliefs, and the Origins of the Human Mind, les deux chercheurs se demandent ce que serait devenue une espèce qui aurait développé une conscience d’elle-même aussi étendue que la nôtre, incluant la connaissance de sa finitude, mais qui n’aurait pas été dotée d’un mécanisme neuronal lui permettant le déni de sa mortalité.

Il se pourrait bien, notent les auteurs, que dans les profondeurs perdues de l’histoire évolutive, plusieurs espèces aient fait ce grand bond en avant vers une cognition élargie, «mais qu’elles aient ensuite échoué à survivre, à cause des conséquences immédiates, extrêmement négatives». En effet, «loin d’être utile, la peur débordante qui en résulterait représenterait une barrière évolutive insurmontable, entravant les activités et les fonctions cognitives nécessaires pour la survie et pour l’aptitude à la reproduction».

Sélectionnée par l’évolution comme une innovation efficace, notre faculté de déni s’est étendue de la question de la mortalité à toutes sortes d’autres choses, comme on le sait. Avec des résultats spécialement encombrants dans le domaine du climat. Une étude menée avec des participants suisses, publiée dans la revue Global Environmental Change en juillet 2001, se demandait «pourquoi les individus érigent des barrières les empêchant de s’engager personnellement en faveur de l’atténuation du changement climatique, tout en exprimant de l’anxiété à ce sujet». Eh bien, grâce au déni, faculté résolument humaine plus qu’«autruchienne». (A part cela – le saviez-vous? – l’écureuil qui cache ses noix et qui les oublie, ce n’est pas vrai non plus…) 

 Source

 

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