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Conseils, science, sante et bien-être


L’homme qui enregistre le monde sauvage depuis 50 ans

Publié par MaRichesse.Com sur 9 Juillet 2016, 06:28am

Catégories : #ANIMAUX, #SCIENCE, #ENVIRONNEMENT

L’homme qui enregistre le monde sauvage depuis 50 ans

Vous faites comme on vous a dit, vous mettez le casque. Vous entendez quelques cris d’oiseaux, puis des hululements lointains. Vous pensez d’abord que c’est le vent. Mais les hululements enflent, se multiplient, emplissent vos écouteurs.

Ce sont des loups. En vous, remontent des images – pans de montagne boisés, traces profondes dans la neige –, dont vous ne savez plus bien si vous les avez vues en vrai ou dans des films.

Page d'accueil du site
Page d’accueil du site « Le Grand Orchestre des animaux » - capture d’écran

Ecouter des loups

Une voix décrit une piste de gibier, dans l’Algonquin, dans le sud du Canada, au petit matin – entre deux meutes de loups si proches qu’on distingue les reflets jaunes-verts de leurs yeux. La voix est tranquille :

« Enfant, j’ai entendu puis lu de nombreuses anecdotes sur les dangers des animaux sauvages. Mais au fil des ans j’ai appris que si l’on est respectueux et toujours à l’écoute de ce qui nous entoure, il n’y a rien à craindre, et certainement pas les loups. »

Celui qui parle, c’est Bernie Krause (sa voix en français est celle de la chanteuse Camille). Musicien, sound designer, bio-acousticien (du nom de la science qui étudie les sons du vivant), il a commencé à enregistrer le monde sauvage dans les années 1960.

Aujourd’hui, il possède des milliers d’heures d’enregistrement. Dans une culture dominée par le visuel, il défend la couche sonore du monde, ce qu’elle nous dit de l’environnement et de ses richesses.

Un cerf et des loups
Un cerf et des loups - Comfreak/Piwabay/CC0

Dans vos écouteurs où les loups hurlent de plus en plus fort, il poursuit  :

« J’ai alors remarqué un son que je n’avais jamais entendu. J’ai d’abord cru que c’était le vent, j’ai ensuite réalisé qu’il provenait de la meute derrière moi, ce qui m’intriguait beaucoup. Ce son, on pourrait le décrire comme un hurlement chuchoté. Après quelques minutes, les meutes ont repris leur voix normale et nous avons alors compris que ce “hurlement chuchoté” avait été l’invitation des deux meutes à se réunir. »

La Fondation Cartier, qui lui consacre une exposition, s’est associée à l’agence Upian pour créer un site, « Le Grand Orchestre des animaux », qui sert d’introduction au travail du maître, qui le décrit comme «  la meilleure et la plus claire explication de mon travail disponible en ligne  ».

Ecologie sonore

Le travail dont il parle, c’est l’œuvre de sa vie. Pourtant, au début, il était parti pour être musicien.

Né à Détroit en 1938, il étudie le violon puis la composition classique. Avec le musicien Paul Beaver, il introduit les premiers synthés dans la pop et au cinéma, enregistre avec Brian Eno, les Doors ou bosse sur la BO d’« Apocalypse Now ». Il se met en tête d’enregistrer des sons naturels pour les utiliser dans ses compositions – et tombe dans un vortex qui va changer sa vie.

«  Dans ce monde merveilleux de la fin des années 1960, tout était encore vierge  », écrit-il dans le petit livre qui accompagne la sortie de l’exposition. Vierge et luxuriant peut-être mais pas commode à capter.

Aujourd’hui, n’importe qui peut faire des enregistrements décents avec des enregistreurs qui tiennent dans la poche. Mais à l’époque, il faut traîner un barda énorme et peu fiable. Les micros, conçus pour des salles de concerts ou des studios d’enregistrement, tombent en rade au bout de quelques minutes dans la jungle. Les magnétophones peuvent peser jusqu’à 14 kilos et il faut traîner avec soi des bobines de bandes magnétique qui peuvent mesurer jusqu’à 18 cm de diamètre.

Mais Bernie Krause est un passionné. Il a découvert un monde qui le fascine En 1981, il obtient un doctorat de bioacoustique et continue de se rendre un peu partout dans le monde, dans les montagnes, les plaines, les pampas et les pôles, à la recherche des sons de la nature. Le matos est de plus en plus léger et performant et sa curiosité à lui ne cesse de grandir :

« Chaque jour que je passe à explorer un peu plus cet univers, j’ai cette excitation que les astronautes doivent ressentir lorsqu’ils découvrent une nouvelle et lointaine galaxie. »

L’orchestre de la nature

C’est un aperçu de cette galaxie – le monde de « l’écologie sonore » – que le site conçu par Upian propose.

Traditionnellement, les enregistrements de sons naturels s’intéressent à un son précis : on enregistre le chant d’un oiseau, le rugissement d’un lion (si on court vite).

L’écologie sonore part du principe, au contraire, qu’on doit écouter les sons de la nature comme les instruments d’un orchestre : chaque son existe en interaction avec les autres, et c’est l’ensemble qui fait la richesse de la composition.

Bernie Krause distingue trois grandes familles de sons, mises en évidence sur le site à partir d’un enregistrement exubérant dans le Yukon Park, aux Etats-Unis :

  • la biophonie, « les sons de la vie » : tout ce qui a une voix (sauf l’homme) ;
  • la géophonie, « les sons de la terre » : les vents, les sons naturels non biologiques (des torrents, du vent, de la glace, de la lave...) ;
  • l’anthropophonie  : tous les bruits dont la source est humaine (une voix, de la musique, des moteurs, des avions).
Capture d'écran du site
Capture d’écran du site « Le grand orchestre des Animaux »

Le monde sonore se partage des fréquences, comme il l’explique à partir d’un son enregistré au Zimbabwe. C’est au petit matin, l’heure de réveil des animaux. Il se tient immobile dans les herbes, et il écoute :

« On entend les sons délicats des insectes, quelques oiseaux et par-ci par-là les aboiements des babouins qui s’éveillent. Il fait à présent presque jour et tous les animaux se mettent à vocaliser.

On a d’abord l’impression que leurs voix se mêlent,qu’elles s’embrouillent dans une cacophonie chaotique. Alors qu’en fait il se passe quelque chose de très particulier, comme si chaque espèce animale occupait son propre territoire sonore. »

« Les insectes produisent les sons les plus graves, les oiseaux et les grenouilles sont juste un peu plus graves et à l’extrémité grave du spectre chantent la plupart des mammifères. »

Quand trop de sons existent sur une même fréquence, les animaux peuvent même modifier leur fréquence pour se faire entendre : c’est le cas d’une espèce de mésange qui a changé sa fréquence squattée par des bruits de moteurs...

La dégradation sonore

Bernie Krause a accumulé en plus de 50 ans plus de 5 000 heures d’enregistrement, sur lesquelles on peut entendre plus de 15 000 espèces. Suffisamment pour avoir une des plus riches bibliothèques de sons sauvages au monde, mais aussi assez pour avoir des preuves à n’en savoir que faire de la dégradation continue du tissu sonore du monde  :

« Près de 50% des habitats figurant dans mes archives sont désormais si gravement dégradés, si ce n’est biophoniquement silencieux, que beaucoup de ces paysages sonores naturels, naguère si riches, ne peuvent plus être entendus que dans cette collection. »

A cause du réchauffement climatique, de l’extraction des ressources, de la transformation des territoires, de la pollution de l’air et de l’eau, les sons du monde s’appauvrissent.

Voici par exemple, un enregistrement réalisé par Bernie Krause avant une coupe claire de forêt au Costa Rica. On entend distinctement une multitude d’oiseaux :

Au même endroit, sept ans plus tard, la diversité sonore n’est toujours pas revenue. Le son est clairement plus pauvre.

Parfois ce sont les sons produits par les hommes qui dérangent l’orchestre du monde. Les baleines quittent des baies où les bateaux sont trop bruyants pour elles, et dans le parc de Yellowstone, aux Etats-Unis, les bruits des véhicules et des jet-skis créent des taux de stress dangereux chez les loups.

« Nous perdons la voix du monde sauvage »

Bernie Krause prévient :

« Nous perdons à une allure croissante et préoccupante la voix du monde sauvage. »

Pourtant, dit-il, l’attention à la dimension sonore du monde est essentielle, qu’il s’agisse de peser mieux l’impact des hommes sur l’environnement, de préserver la biodiversité ou de renouer un lien complet à la nature.

Les paysages sonores peuvent aussi guérir, dit-il : certains hôpitaux expérimentent avec diverses ambiances sonores pour calmer leurs patients, et au Japon, par exemple, on soigne certains malades par des« bains de forêt », des promenades dans la forêt.

Aujourd’hui, avec la démocratisation des outils numériques, moins chers et plus légers, avec la diffusion des sons sur Internet aussi, il espère que de plus en plus de gens voudront se lancer dans la collecte des sons, partant de plus en plus loin pour trouver des lieux non affectés par l’homme.

Mais pour ça, il faut reprendre l’habitude de l’écoute. On peut commencer par l’écoute du site « Le Grand Orchestre des animaux », ou par une visite à la Fondation Cartier, qui a installé au sous-sol une très belle salle d’écoute, où des images des ondes sonores défilent sur un mur et où l’on peut s’étendre sur des coussins au sol. Et là, se laisser aller :

« Mon objectif est de nous encourager à plonger dans les entrailles du monde sauvage, au-delà du prosaïque et du simple visuel, car la nature est à la fois plus complexe et plus fascinante que ce qu’elle dévoile à nos yeux.  »

L'installation au sous-sol de la Fondation Cartier
L’installation au sous-sol de la Fondation Cartier - Rue89/Claire Richard

 

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