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«Il n’y a plus de grands penseurs en France»

Publié par MaRichesse.Com sur 14 Juillet 2016, 05:50am

Catégories : #FRANCE

«Il n’y a plus de grands penseurs en France»

L’historien israélien Shlomo Sand s’est fait connaître par sa relecture critique de l’histoire d’Israël, du nationalisme et de l’identité juive. Formé à l’école historique française, il est aussi un observateur de la vie intellectuelle parisienne. Son dernier ouvrage consacré au déclin de ce milieu qu’il admirait autrefois aboutit à un sombre diagnostic.

Le Temps: A la fin de votre livre, vous écrivez, à propos d’une tribune de Michel Houellebecq publiée au lendemain des massacres du 13 novembre 2015 accusant les autorités de laxisme, qu’elle peut être vue comme «la fin tragicomique d’un long cycle d’engagement moral des intellectuels parisiens dans les affaires publiques. D’un J’accuse à l’autre, de Zola à Houellebecq, tout ce qui avait fait la noblesse de l’«intellectuel français» semble s’être définitivement évaporé.» Pourquoi?

Shlomo Sand: Je parle de noblesse dans le sens d’affirmation d’une morale, d’établir un rapport de force avec le pouvoir, une tradition qui commence au siècle des Lumières avec Voltaire, Rousseau ou Diderot et qui se termine plus ou moins avec Bourdieu et Foucault. Le philosophe ou l’intellectuel se plaçait du côté des sans-pouvoir. Cette tradition a décliné en France avec l’affaiblissement de l’intelligentsia parisienne. Il est difficile de comparer Alain Finkielkraut à Bourdieu, Bernard-Henri Lévy à Foucault. Quelque chose s’est perdu en France.

– En quoi Houellebecq incarnerait-il cette déchéance intellectuelle?

– Quand l’intellectuel fait l’éloge de la police, de l’armée, des forces de l’État, cela détonne avec l’histoire de la France depuis Voltaire. Houellebecq accuse le gouvernement de ne pas être suffisamment militariste. Comment imaginer qu’un intellectuel, un écrivain, un artiste se dresse contre le pouvoir pour dire qu’il n’est pas assez musclé? Il est étonnant d’observer que les intellectuels qui dominent le débat aujourd’hui sont contre les immigrants, contre les étrangers, contre les plus faibles. C’est nouveau. Il y a eu par le passé des Drumont, des Barrès, des Céline ou Drieu La Rochelle, mais ils n’étaient pas hégémoniques.

– En quoi la France se distingue-t-elle de l’Allemagne, des Etats-Unis ou d’Israël, où vous vivez?

– La France se distingue par la radicalité du changement. Cela tient à une spécificité française où les intellectuels sont concentrés dans un théâtre restreint: Paris. Plutôt que d’intellectuels français, je préfère parler d’intellectuels parisiens. Par ailleurs, la place de l’intellectuel dans la culture française est particulière. Ce néoconservatisme est un signe des temps. On l’a observé autrefois à New York avec une génération entière qui avait basculé vers le conservatisme. Cela s’inscrit dans un contexte plus général de la fin des utopies du XXe siècle, de la défaite du communisme, des mouvements de libération nationale dans le tiers-monde. La corruption des idées révolutionnaires et la terreur qu’elles ont engendrée ont refermé les fenêtres qui ouvraient sur un avenir différent. Mais il y a une spécificité parisienne.

Des intellectuels allemands ou britanniques sont devenus plus conservateurs mais il n’existe nulle part ailleurs de phénomène «Houellebecq». Son dernier roman, Soumission – que je considère comme islamophobe – n’a pas d’équivalent en Europe. L’islamophobie est un phénomène général, mais en France cela s’accompagne d’un rejet de la diversité et du pluralisme culturel. Il y a bien des signes de xénophobie en Grande-Bretagne, mais, dans le même temps, Londres élit un maire d’origine musulmane qui ne cache pas ses convictions. C’est impensable à Paris. La France n’est pas plus raciste, mais elle a hérité d’une conception autoritaire, collectiviste, jacobiniste de la nation.

C’est ce qui explique cette fascination en France pour le maoïsme, la mouvance la plus autoritaire de la gauche radicale des années 1970, la plus bête aussi dans le culte de la personnalité et du tiers-mondisme. Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, André Glucksmann (décédé l’an dernier), et bien d’autres intellectuels qui occupent la scène médiatique sont d’anciens maoïstes. Ce n’étaient pas des libertaires ou des trotskistes. Est-ce un hasard? Je ne crois pas.

– L’islamophobie que vous dénoncez est-elle emblématique de la défaite de l’intellectuel parisien?

– Dans mon livre, j’insiste sur le fait qu’il n’y a pas eu une affaire Dreyfus mais deux. Durant trois ans, jusqu’auJ’accuse de Zola, en 1898, la scène médiatique est dominée par des intellectuels qui ressemblent à ceux d’aujourd’hui. Durant trois ans, de Drumont à Barrès, en passant par tous ces journalistes judéophobes, il n’y a presque aucune voix pour Dreyfus. On est anti-dreyfusard, Jaurès inclus. A ce moment-là, la haine grandit contre les immigrés dans un contexte d’incertitude économique. Il y a un certain parallélisme avec ce qui se passe aujourd’hui même si on ne peut pas identifier les deux phénomènes. Chaque fois qu’il y a une crise économique, on observe une montée de la xénophobie.

Dans les années 1890, il y a une judéophobie, mais aussi une italophobie au sud de la France. Dans les années 1930, on observera une cathophobie, beaucoup de mineurs originaires de Pologne étant très pratiquants. Mais la haine des juifs restait la plus forte. Aujourd’hui, on fait face au phénomène qu’on appelle musulman. Or je crois que la plupart des gens qu’on appelle musulmans ne le sont pas. Ce sont des pseudo-musulmans car ils ont perdu la culture arabe ou berbère de leurs parents même s’il est plus simple pour eux de se déclarer musulmans alors qu’ils ne sont ni croyants ni pratiquants.

Voyez la superficialité de la croyance des terroristes. Il y a une génération française de jeunes «musulmans» qui ont une identité vide, tout comme l’identité de certains intellectuels parisiens qui se déclarent juifs est une identité vide. Aujourd’hui, c’est l’islamophobie qui est dans l’air du temps et cela m’inquiète. L’islamophobie n’est pas qu’une crise identitaire, c’est aussi un symptôme de la dégradation de l’économie et des problèmes sociaux.

– Cette peur est partagée en Europe face à l’afflux de réfugiés. Les intellectuels finalement s’imprègnent de l’air du temps.

– D’un point de vue politique, c’est une tendance générale: les forces se cristallisent derrière l’extrême droite et le rejet des réfugiés. Entre 1880 et la Seconde Guerre mondiale, 2,5 millions d’immigrés juifs sont arrivés de Russie et de l’Europe de l’Est (cela équivaudrait aujourd’hui à dix millions de migrants). Eux aussi étaient considérés comme une menace même si beaucoup d’entre eux continuaient leur route vers les Etats-Unis. On sait comment cela s’est terminé en Allemagne. Aujourd’hui, la France est à l’avant-garde dans la xénophobie.

– D’autres pays en Europe de l’Est sont bien moins tolérants…

– C’est une autre histoire. Si le nationalisme ouest-européen est parfois totalitaire comme en France ou insuffisamment tolérant, il n’en est pas moins inclusif. La tradition de l’Europe de l’Est est par contre un nationalisme exclusif, ethnocentrique, ethnoreligieux ou ethnobiologique. C’est la même base que le mouvement sioniste, le mouvement national juif. Ce qui est beaucoup plus inquiétant.

– La France, qui prétend toujours porter un discours universaliste, fondé sur les valeurs, devient-elle inaudible?

– La prétention française à l’universalisme était possible lorsqu’elle avait de grands penseurs. Il n’y en a plus. Quelque chose est terminé. Houellebecq – dont le dernier livre n’a aucune valeur littéraire alors qu’il a écrit autrefois des choses intéressantes – n’est l’objet d’aucun séminaire universitaire aux Etats-Unis ou même en Israël. La vraie menace contre la culture française ne vient pas des vagues d’immigration mais plutôt du champ médiatique et de sa mondialisation. Prenez les séries policières qui ont envahi les programmes télévisés: ce sont de pures imitations des séries américaines. La France subit la mondialisation, elle réagit maladroitement, avec une image totalitaire de sa culture traditionnelle. Mais elle ne produit pas de nouvelle symbiose.

– On pourrait dire que la France se normalise.

– Elle se normalise dans le mauvais sens. Il y a bien évidemment des gens très intelligents dans les universités françaises, mais, depuis 40 ans, on assiste à une spécialisation du savoir et dans le même temps la capacité de synthèse a diminué. On peut se poser la question: l’université ne retourne-t-elle pas à une fonction qu’elle avait jusqu’au XVIIIe siècle lorsqu’elle s’occupait surtout de théologie et de sciences? Les Lumières ne sont pas sorties de l’université mais des salons parisiens.

– Faut-il plutôt chercher les grands intellectuels en Allemagne (Habermas, Sloterdijk) ou ailleurs en Europe?

– Comme historien, je me sens aujourd’hui plus d’affinités avec les Britanniques ou les Américains qu’avec les Français, quand bien même j’ai été formé à leur école historiographique. J’admire la France, j’ai grandi dans cette culture intellectuelle, mais comme je vis en dehors, j’ai cette capacité critique. En 1975, quand j’ai commencé mes études, j’hésitais entre l’Allemagne et la France. J’ai choisi la France. Aujourd’hui, j’écris ce livre car j’ai pris un certain recul, celui de l’ancien amoureux. 

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