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Pourquoi on ne fera jamais de politique autrement

Publié par MaRichesse.Com sur 6 Juin 2016, 06:22am

Catégories : #POLITIQUE

Pourquoi on ne fera jamais de politique autrement

Les Français ne font confiance ni à la droite ni à la gauche pour gouverner. Pire: 78% d’entre eux sont prêts à voter pour un candidat qui ne serait pas issu d’un parti politique en 2017. Le besoin de renouvellement est à son maximum. Et pourtant rien ne change.

Nice (Alpes-Maritimes)

En allant à la rencontre des jeunes militants politiques niçois ces dernières semaines, j’ai fait cette découverte étonnante: en réalité, les jeunes politiques sont déjà vieux. Dans leurs têtes, leurs ambitions, parfois même leurs discours et leurs costumes: tout, chez eux, respire le passé. Au mauvais sens du terme, le plus souvent, car il ne s’agit pas de faire du jeunisme pour le plaisir.

Ainsi Marine Brenier, élue députée dans la circonscription de son mentor Christian Estrosi dimanche 29 mai, ne jure que par le maire de Nice, dont elle est l’héritière décomplexée. Même ligne idéologique (à droite et gaulliste parfois), même façon d’arpenter le terrain, même cumul des mandats: rien ne change, ou presque, sinon une adhésion au mariage pour tous, symbole générationnel pour une jeune femme qui assume l’héritage sans exiger de droit d’inventaire.

À 29 ans, elle sera presque la benjamine de l’Assemblée nationale: il n’y a que Marion Maréchal-Le Pen qui soit plus jeune. Au FN, justement, Lionel Tivoli donne lui aussi l’impression d’être vieux avant l’heure. Il tient d’une main de fer la section départementale du Front national, y fait le ménage et gère tout ça «comme une entreprise». Dans les méthodes, rien de bien novateur, si ce n’est que l’homme a moins de 40 ans. C’est donc un«jeune» en politique...

Tous sentent la méfiance des électeurs pour des élus auxquels ils ne croient plus —en janvier 2016, le baromètre de la confiance politique, que produit le Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po) relevait que 65% des Français ne font confiance ni à la droite ni à la gauche pour gouverner. Mais rien dans leurs discours ne forme le début d’un appel à renverser la table du jeu politique.

 

Pourtant, s’il y a bien une frange de la population qui puisse défendre une autre façon de faire de la politique, c’est bien eux. Car reprocher à un sénateur de 80 ans de ne pas défendre la reconnaissance du vote blanc, le vote par internet ou la révocation des élus paraît presque absurde: les générations qui nous ont précédés ont connu une période où la politique était verticale, centralisatrice et dominée par des idées conservatrices; elles sont le produit de leur époque, une époque où le chômage n’existait pas, où l’abstention n’était pas aussi élevée qu’aujourd’hui et où les journaux se vendaient à plusieurs millions d’exemplaires; une époque qui tend à s’éteindre, certes, mais qui n’a pas encore laissé la place à un autre espace. À leur manière, ces jeunes corroborent l’intuition du sociologue Pierre Bourdieu: «La jeunesse n’est qu’un mot.»

Illusion d’une prise de conscience

Rien de surprenant à ce que la prédiction de Gramsci s’avère juste: un vieux monde se meurt, un nouveau monde n’est pas encore là. Et pendant ce temps-là, c’est le Front national qui enquille des voix. On me rétorquera que le FN n’est pas un monstre mais un parti normalisé qui n’est pas interdit et s’inscrit dans le cadre électoral démocratique. C’est vrai. Mais la beauté de la politique et l’histoire de notre pays voudraient qu’une résistance s’organise pour imaginer un nouveau paysage politique, afin qu’émergent des solutions nouvelles, démocratiques et en faveur du peuple.

La prédiction de Gramsci s’avère juste: un vieux monde se meurt, un nouveau monde n’est pas encore là. Et pendant ce temps-là, c’est le Front national qui enquille des voix

Après le choc des régionales, en décembre 2015, les politiques ont entretenu l’illusion d’une prise de conscience, en ressortant la méthode Coué de la «politique autrement». Le message était clair. Puissant. En région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marion Maréchal-Le Pen, dont le pedigree politique se résume en grande partie à son patronyme et à quelques mois à l’Assemblée nationale –c’est-à-dire assez peu d’expérience pour diriger une des plus grandes régions de France–, est parvenue à glaner plus de 40% des voix au premier tour, reléguant loin derrière elle le maire LR de Nice, Christian Estrosi, qui fait désormais figure de dinosaure politique comparé à la jeunesse de Marion Le Pen.

Qu’a-t-on entendu après ces régionales? L’intriguant Michel Vauzelle, par exemple, président socialiste sortant du Conseil régional, qui a réussi l’exploit de faire disparaître la gauche de l’hémicycle: «Je pense qu’il est désormais temps de résister en faisant de la politique autrement, en inventant un nouveau modèle politique. Nous ne sommes plus à l’époque de “Papa” ou de “Pépé”, quand il suffisait d’être dans un parti pour être tranquille. Aujourd’hui, à l’heure de Twitter et de la démocratie participative: place à la politique citoyenne!» Une belle phrase pleine de bonnes intentions, pour un homme qui fut président de la région pendant dix-huit ans, Garde des sceaux en 1992 (j’avais 3 ans) et qui a remporté son premier mandat municipal en... 1977 à Arles. Une longue expérience qu’il aurait pu mettre à profit pour rénover les pratiques politiques et bousculer certaines pratiques. Pourquoi n’a-t-il pas eu cette idée merveilleuse avant? Le mystère demeure.

L’adjointe au maire de Cannes, Françoise Bruneteaux, élue en quatrième position sur la liste de Christian Estrosi, s’est lancée dans un plaidoyer: «Il y a un travail que nous devons continuer. Je reste persuadée que le vote FN est un vote contestataire. À nous de faire de la politique autrement, à rendre compte aux gens de ce qu’on fait.» Toujours en région PACA, le député LR Bernard Deflesselles lançait, après la victoire: «Ce soir c’est la fête mais dès demain il faut qu’on fasse de la politique autrement.» Xavier Bertrand, transfiguré par sa victoire face à Le Pen, s’était lui fait presque christique: «Je n’oublierai jamais ce que j’ai vécu lors de cette campagne, cela changera à jamais ma façon de faire de la politique. […] L’ensemble de la classe politique, dont je fais partie, explique qu’elle a reçu le message, qu’elle a tout compris, que plus rien ne sera comme avant. Et pourtant, qu’a-t-elle fait cette classe politique?» Comme disait feu Charles Pasqua, les promesses n’engagent...

Car, bien vite, que s’est-il passé? Jean-Yves Le Drian est redevenu président de la région Bretagne en restant ministre, explosant la règle (peut-être mauvaise et adaptable pour un homme qui doit gérer des guerres à l’étranger, certes) de non-cumul des mandats édictée par François Hollande, réduisant encore un peu plus l’autorité du chef de l’État. Quant à Claude Bartolone, courageux mais pas téméraire, il a remis sa présidence de l’Assemblée nationale en jeu... à l’applaudimètre. Il avait pourtant subi un revers assez important en perdant une région acquise à la gauche depuis dix-huit ans. Mais qu’importe. Les conséquences n’existent pas, la politique «autrement» attendra, quel que soit le choc subi. Un autre aphorisme italien, celui du Guépard de Lampedusa: il faut que tout change pour que rien ne change.

Avec près de 6,82 millions de voix au second tour (plus qu’à la présidentielle), la poussée du vote FN n’exprimait plus seulement une protestation: c’était un désir de voir le Front national exercer le pouvoir. Il aura fallu l’alliance de la carpe et du lapin dans le Nord et dans le Sud pour que Xavier Bertrand et Christian Estrosi l’emportent face aux Le Pen. Une bien curieuse façon de faire de la politique, à l’ancienne, justement, et à l’opposé du sentiment dominant qui voulait voir émerger de nouvelles idées... à ses risques et périls! En agissant ainsi, les partis traditionnels ont remis une pièce dans la machine, faisant bouillir un peu plus la cocotte-minute de l’exaspération citoyenne.

De la même façon, en 2005, les électeurs s’étaient prononcés contre le Traité constitutionnel européen... voté en 2008 par les parlementaires via le Traité de Lisbonne. Qu’on le veuille ou non, le second tour des régionales a donné l’image d’une droite et d’une gauche qui s’entendent pour faire barrage au FN par tous les moyens. C’était d’ailleurs l’intention du Premier ministre Manuel Valls. «Il est hors de question de laisser le Front national gagner une régionjurait-il. Donc tout devra être fait pour l’empêcher.» Résultat: le sentiment qui domine chez certains électeurs, c’est que les dés sont pipés. N’ayant pas réussi à convaincre les électeurs du bien-fondé de leurs propositions, les socialistes se sont donc contentés d’opposer un front républicain comme seule réponse politique.

Mouvement citoyens

Les partis traditionnels ont remis une pièce dans la machine, faisant bouillir un peu plus la cocotte-minute de l’exaspération citoyenne

Au milieu de ce joyeux bordel, des mouvements citoyens émergent depuis plusieurs mois. Ils sont nombreux: La Primaire des FrançaisLa Transition, sans compter ceux qui traversent les clivages politiques tout en étant issus d’élus plus traditionnels (et notamment de gauche), comme La France insoumise, de Jean-Luc Mélenchon, et Mouvement commun, du député frondeur Pouria Amirshahi, qui a quitté le PS après avoir grondé en interne pendant des mois, qui rêvent de constituer un nouveau Podemos à la française. «Je quitte le PS et le monde des partis en général, rhizomes d’un système institutionnel à bout de souffle. Ils sont devenus des machines électorales sans grande conviction, sans promesse d’avenir heureux pour le pays», lâchait Amirshahi dans Le Monde, pour justifier son départ, lui qui quittera aussi la députation pour revenir à une vie professionnelle, ce qui est assez atypique pour être souligné. Il regrettait encore: «Les partis semblent ne pas pouvoir faire grand-chose quand ils ne sont pas carrément dans le renoncement ou la complicité.» Sauf que cet «élan» citoyen peine à porter ses fruits. La Primaire des Français a réuni«seulement» près de 72.000 signataires.

Si les partis sont discrédités dans l’opinion publique et servent d’abord et avant tout de marchepied aux ambitions personnelles, ils n’en restent pas moins indispensables pour organiser la vie démocratique. Comme souvent, l’argent est bien le nerf de la guerre: impossible, par exemple, de se présenter aux législatives sans parti et espérer remporter le scrutin, car c’est au candidat d’avancer les frais pour imprimer ses bulletins. D’où l’importance d’une investiture...

Ensuite, les mouvements «citoyens» cachent mal leur disparité et parviennent difficilement à masquer qu’eux aussi rejoignent, en partie, les clivages traditionnels. Nous Citoyens, par exemple, créé par l’entrepreneur Denis Payre, s’est clairement situé à droite de l’échiquier politique et n’a pas innové dans sa façon de concevoir la gestion des ressources humaines. Des brouilles internes ont ainsi rendu impossible son émergence réelle dans l’opinion, quand bien même l’espoir était grand.

Quant à la naissance d’un Podemos à la Française, de nombreux intellectuels ont détaillé les raisons pour lesquelles celle-ci n’a pas eu lieu: faible poids des syndicats en France, influence forte du FN comme réceptacle du vote contestataire, manque de mobilisation des classes populaires et absence d’une véritable politique d’austérité comme il en existe en Grèce ou en Espagne... On est loin d’une «révolution citoyenne», comme le plaidait Jean-Luc Mélenchon en 2012, dont le score n’était pourtant pas ridicule. Peut-être aussi parce que cette fameuse«révolution» par les urnes était trop clairement marquée à gauche.

Enfin, Nicolas Hulot a, lui, opté pour une autre technique afin d’influencer les candidats. En 2007, la signature de son pacte écologique fut un grand moment d’ivresse médiatique. Pour quel résultat? Peu de choses, sinon un Grenelle mené par Sarkozy qui ne remplit pas toutes ses promesses... Inspiré par les méthodes de l’activiste cathodique mais désireux de s’en détacher, l’écrivain Alexandre Jardin espère lui aussi peser sur les candidats en 2017. Pour ça, il plaide une politique des «Faizeux», qui agissent plutôt qu’ils parlent. Mais le bonhomme prévient: il ne donnera pas un blanc-seing aux candidats pour qu’ils fassent ensuite ce qu’ils veulent de ses propositions. Il demandera d’abord des gages et une assurance que ses «outils» pour «réparer le pays», glanés à travers la France via des centaines de citoyens, seront bien mis en place.

Manque de volonté politique

Tous, en tout cas, ont en tête le même chiffre, lancinant, qui les pousse à défendre une autre façon de faire de la politique: 78% des Français seraient prêts à voter pour un candidat qui ne serait pas issu d’un parti politique en 2017, selon un sondage Elabe pour Atlantico en février 2016. Témoignage d’un «climat particulièrement dégradé» pour les partis, selon les mots d’Yves-Marie Cann, politologue et directeur des études politiques chez Elabe, ce chiffre énorme et inquiétant gonfle la motivation de ceux qui veulent faire de la politique«autrement». Mieux: pour 59% des Français, le programme serait l’élément-clé pour leur vote en 2017. Preuve en est que des mesures efficaces pour révolutionner le milieu politique pourraient être mis en œuvre, soutenues par l’opinion publique.

La France n’est pas adaptable: c’est un pays jacobin et monarchiste, qui coupe la tête des rois mais cherche toujours l’homme providentiel

Faire de la politique autrement, ce serait «rendre compte» de son action aux citoyens. Mais jusqu’ici, c’est surtout la volonté politique qui a manqué. Pourquoi des politiques défendraient-ils la révocation des élus? Ils en seraient les premiers impactés. Faire de la politique autrement, ce serait donner la parole aux citoyens, pour qu’ils se sentent concernés par des débats de société. Pourquoi les élus tenteraient-ils d’instaurer, comme en Suisse, un modèle où les citoyens votent constamment, sur tous les sujets, de la laïcité à l’installation d’une crèche dans leur quartier? Ils perdraient un pouvoir dont ils vivent aujourd’hui. Et puis, la France n’est pas adaptable: c’est un pays jacobin et monarchiste, qui coupe la tête des rois mais cherche toujours l’homme providentiel.

Faire de la politique autrement, ce serait réduire le train de vie des députés, et pourquoi pas en réduire le nombre ou tirer les sénateurs au sort. Mais pourquoi les élus couperaient-ils la branche sur laquelle ils sont assis? Enfin, faire de la politique autrement, ce serait accepter que l’offre politique ne satisfait plus les électeurs (l’abstention ne cesse de grimper, forçant les partis à y voir, à chaque fois, un «signal d’alerte»...), et pourquoi pas reconnaître le vote blanc. Mais ce serait prendre le risque qu’il soit majoritaire, et qu’il faille alors tout recommencer. Qui prendrait ce risque aujourd’hui?

Un chiffre laisse un mince espoir, dans le baromètre du Cevipof: si 82% des sentiments exprimés sur les politiques sont négatifs, les Français sont 56% à s’intéresser à la politique. Et 74% à la présidentielle (celle où ils ont l’impression que tout se joue, ce qui est de plus en plus faux). Aujourd’hui, le vieux monde est encore là: les politiques sont installés et ne veulent pas bouger. Le nouveau monde n’est pas né: Nuit debout et les mouvements citoyens sont embryonnaires, et peu suivis par les couches populaires, qui s’en désintéressent. On a le choix: espérer enfin un changement. Ou voir cette révolution arriver lorsque nous serons dans le mur. Avec Marine Le Pen au deuxième tour en 2017, le «choc»sera-t-il suffisant?

Jérémy Collado

 

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