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Comment se fait-il que personne ne veuille détruire les ordinateurs ?

Publié par MaRichesse.Com sur 4 Juin 2016, 09:59am

Catégories : #TECHNOLOGIE

Comment se fait-il que personne ne veuille détruire les ordinateurs ?

Dans les années 1980, David Noble, historien des techniques, observe avec stupéfaction les effets de l’informatique sur le travail.

« Après cinq décennies de révolution informatique, les gens travaillaient plus qu’avant, dans des conditions dégradées, subissaient plus de stress et d’anxiété  ; ils avaient perdu en savoir-faire, en sécurité, en pouvoir, en protection sociale et en rémunération. »

Pourquoi, se demande-t-il, les travailleurs ne se rebellent pas contre ces techniques  ? Pourquoi les gens continuent-ils à accueillir à bras ouverts une technologie qui, leur dit-on, va bientôt les mettre au chômage ou du moins sérieusement déqualifier leur emploi  ?

« Le Progrès sans le peuple », qui vient de paraître aux éditions Agone, tente de répondre à cette question.

Le texte date des années 1980, mais à bien des égards, il amène de l’eau au moulin de la critique de l’innovation et à la réflexion sur le progrès technique – toujours aussi valides aujourd’hui.

Ned Ludd, personnage mythique

David Noble est un historien des techniques américain, mort en 2010, qui a mené pendant des décennies une réflexion sur l’histoire des techniques d’automatisation dans le travail. Ses positions politiques très à gauche l’ont empêché toute sa vie d’avoir un poste fixe dans des universités prestigieuses.

Il commence donc sa réflexion en historien, en se demandant  : pourquoi, au XIXe siècle, quand les ouvriers voient débarquer les machines à vapeur qui automatisent une partie du travail, ceux-ci se révoltent-ils, mais ne voit-on rien de tel un siècle plus tard avec l’arrivée de l’ordinateur  ?

Car l’arrivée des machines, au début du XIXe siècle, soulève d’importantes protestations chez les ouvriers. Là où on leur parle de progrès technique, les ouvriers voient tout de suite ce que ces machines vont changer dans leur conditions de travail. Ils anticipent les nouveaux rapports sociaux qu’elle amène  : l’automatisation d’une partie du travail dévalue automatiquement une partie des savoir-faire des artisans et va créer de nouvelles exigences de productivité et de sujétion à leurs patrons.

Dans les premières décennies du siècle, plusieurs mouvements d’ouvriers décident alors de s’en prendre directement aux machines, en les sabotant ou en les détruisant à la masse. Ils se réclament d’un personnage mythique, Ned Ludd, qui donne son nom au mouvementluddiste.

Pas contre les machines mais ce qu’elles entraînent

Noble insiste : les ouvriers ne sont pas contre la technologie en soi – mais contre ce qu’elle va changer.

Par exemple, des ouvriers agricoles qui se rebellent contre les batteuses mécaniques dans la région de Swing, dans les années 1830, ne sont pas contre les machines – mais contre l’élimination du travail hivernal, la menace du chômage et la prolétarisation du travail.

A la même période, des tisserands anglais déclarent que le principal avantage des métiers mécaniques, c’est

« de faciliter l’exécution d’une quantité de travail avec davantage de contrôle et de surveillance, de lutter contre le détournement de matériel et non de réduire les coûts de production. »

Mais ces tisserands ne disent pas « débarrassons-nous des métiers mécaniques », mais ils proposent une taxe sur les métiers mécaniques et des lois pour protéger les moyens de subsistance des tisserands – ce que Noble appelle « une politique sociale de la technologie ».

D’ailleurs, leur opposition aux machines trouve des sympathisants dans toutes les couches de la société. Des économistes comme David Ricardo ou Stuart Mill leur donnent raison. Mais un nouveau concept permet de justifier ces destructions au nom d’un horizon lumineux  : celui du progrès technique et de ses bienfaits.

Horizon radieux indiscutable

Le mythe du progrès technique comme un synonyme de progrès social qui est en train de se former va être crucial pour saper les revendications des ouvriers et associer définitivement le terme « luddiste » à l’idée de conservatisme passéiste.

La bourgeoisie intellectuelle, alliée aux industriels et aux scientifiques, développe et propage l’idée que le progrès technique amène mécaniquement le progrès social.

« Les concepts politiques de justice, équité, liberté, égalité et raison, qui étaient au cœur de la conception du gouvernement de l’époque des Lumières et des révolutions bourgeoises, cédèrent le pas à la notion mécaniste d’“amélioration sociale”. »

Une nouvelle façon de penser la technique s’impose, élaborée loin des lieux de travail, et balayant les premières critiques des ouvriers au nom d’un horizon radieux indiscutable (richesse, progrès social pour tous).

De son côté, le mouvement ouvrier se concentre sur la lutte des classes et délaisse le conflit autour des machines.

Fétichisation de la technique

Naît alors ce que Noble appelle la « fétichisation de la technique » : une vue abstraite portée par les élites bourgeoises et les cadres du mouvement ouvrier qui part du principe que le développement technologique est bon en soi. Ses conséquences concrètes et immédiates sont évacuées :

« Le développement technologique a fini par être perçu comme un phénomène autonome, indépendant de la politique et de la société, doué d’une destinée propre devant nécessairement se confondre avec la nôtre. »

L’idée a d’autant plus de force qu’une conjonction s’opère alors entre la science et l’industrie  : le terme «  innovation  » fait son apparition, fruit de la rencontre entre des scientifiques qui cherchent des marchés où développer leurs recherches et des industriels désireux de légitimer leurs choix technologiques et leur entreprise.

Le sursaut des années 1960

La révolte contre les machines entre alors en sommeil pour un bon bout de temps. Il faut attendre les années 1960 pour retrouver une vague de contestation des techniques «  par la base  », par les gens qui sont directement concernés.

L’automatisation et les machines programmables qui débarquent dans la métallurgie, l’automobile, l’industrie pétrolière, la chimie etc., suscitent de nouveau de fortes résistances.

Une fois de plus, les nouvelles machines menacent les anciennes règles de travail, les conditions de travail et la sécurité de l’emploi. Un peu partout dans le monde, peut-être aussi portés par un climat général de révolte et de remise en cause des institutions, les ouvriers entament des grèves et des sabotages.

A Detroit, sur un site de production de moteurs automobiles, le sabotage s’organise par roulement sur l’usine entière  : les ouvriers produisent délibérément des moteurs défectueux, jusqu’à ce que le taux de rebut de 75% provoque la fermeture de l’usine.

Les éphémères actions du Clodo

« Le véritable enjeu, c’est finalement de déterminer ce que nous autres travailleurs considérons comme un “progrès”. »

Ce tract écrit en 1971 des dockers en grève de San Francisco résume bien les revendications des mouvements de l’époque.

Mais ces révoltes ne donneront pas grand-chose. Syndicats et experts sont dépêchés par le patronat pour régler les conflits. En 1970, une loi en France est votée contre « toute personne instiguant, organisant ou participant délibérément à un acte de sabotage ».

En Scandinavie, des « accords sur la technologie » sont signés dans quelques entreprises, sans grand impact.

L’introduction des ordinateurs dans les années 1980 se fera sans grandes vagues. Noble cite tout de même quelques sabotages  : en France, il y aura les éphémères actions du Clodo («  Comité pour la liquidation ou le détournement des ordinateurs  »), ou un sabotage mené à Toulouse en 1980 dans les centres informatiques de Philips Data Systems et Honeywell-Bull qui sont attaqués.

Un officiel déclarera à un magazine américain  :

« Ils savaient exactement comment effacer les logiciels des disquettes, comment détruire les systèmes de saisie électronique. »

Mais ces actes sont isolés et sans suite. Comme nous le disait François Jarrige, historien des technocritiques, le mouvement luddiste est aujourd’hui au point mort.

« Demain sera meilleur qu’aujourd’hui... »

Pourtant, on ne peut pas dire que l’introduction de nouvelles technologies ne menace plus le travail et ses conditions. 

L'astronaute Dave Bowman débranche l'ordinateur meurtrier de
L’astronaute Dave Bowman débranche l’ordinateur meurtrier de « 2001, l’Odyssée de l’espace » - Stanley Kubrick - 1968

Ubérisation du travail, digital labor et automatisation, dont différentes études prédisent qu’elle entraînera une destruction massive d’emplois dans les années à venir : des chercheurs ont ainsi estimé [PDF] que 47% des emplois américains seraient menacés, et les peu gauchistes économistes de Davos ont prédit, pour leur part, la disparition de 5 millions d’emplois dans le monde. Les Echos résumaient récemment :

« Selon une étude, près d’un expert sur deux estime que l’essor de l’automatisation va détruire des emplois et augmenter les inégalités de revenus. »

Ou, comme le dit le « conseiller innovation » d’Hillary Clinton, Alec Ross,

« Demain sera meilleur qu’aujourd’hui mais pas pour tout le monde. »

Alors que faire ? Noble propose des pistes de réflexion pour retrouver une pensée politique des techniques, où celles-ci sont évaluées non pas comme un bien en soi mais comme une série d’outils disjoints dont il faut regarder les conséquences au cas par cas.

Contre la « fétichisation » de la technique, il propose quelques critères pour refuser l’introduction de certaines technologies  :

  •  si elles disqualifient les individus ou diminuent leur liberté et capacité de maîtrise sans qu’ils reçoivent des compensations manifestes ;
  • si leur viabilité technique et économique est ambiguë mais qu’elles posent de sérieux problèmes sociaux ;
  •  si elles sont clairement viables techniquement et économiquement, mais également clairement destructrices pour la société dans son ensemble ;
  • ou si le patronat y voit de trop grands avantages...

Avant de le prendre pour un dangereux marxiste, notons que des scientifiques de haut vol proposent déjà de refuser certains développements techniques.

Ainsi, Stephen Hawking (qui a déjà mis en garde contre les risques de l’intelligence artificielle pour l’humanité), mais aussi Noam Chomsky, Elon Musk et bien d’autres ont déjà appelé à un moratoire sur ledéveloppement des robots tueurs, par exemple.

Ensuite, Noble appelle à élaborer les alternatives techniques, sans perdre de vue un changement social qui ne soit pas seulement technologique.

«  La politique étant l’art des possibles, et la technologie étant politique, alors cette dernière devrait être à son tour ouverte aux possibles.  »

Surtout, ce qui est plus que jamais d’actualité, c’est cette phrase :

« Quand on vous dit progrès, demandez-vous  : “progrès pour qui  ?” “ 

 Source

 

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