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Au Brésil, sur les réseaux sociaux, la parole démolie d’une victime

Publié par MaRichesse.Com sur 4 Juin 2016, 03:50am

Catégories : #FAITSDIVERS, #BRESIL

Au Brésil, sur les réseaux sociaux, la parole démolie d’une victime

Des hommes rigolent, l’un soulève une jeune femme inconsciente puis montre son vagin et son anus ensanglantés.

Sur les réseaux sociaux, la vidéo de 39 secondes a été partagée massivement, depuis le 25 mai, avec des commentaires graveleux : « Ils ont creusé un tunnel dans la meuf haha ! »

Le Brésil entier est sous le choc. Des femmes se mobilisent, multiplient les manifestations, dénoncent les violences sexuelles dans un pays où une femme est violée toutes les 11 minutes. Et puis les premières questions apparaissent sur les réseaux sociaux. Qu’est-ce qu’elle faisait là ? Qui est-elle ?

Manifestation à Rio de Janeiro le 1er juin 2016, contre le sexisme et le viol collectif de la jeune femme
Manifestation à Rio de Janeiro le 1er juin 2016, contre le sexisme et le viol collectif de la jeune femme - Luiz Souza/NurPhoto

C’est une jeune femme de 16 ans qui « aime les bandits », a eu un enfant à 13 ans, consomme régulièrement de la drogue, lit-on dans les médias... Depuis son appartement voisin, elle fait souvent le mur pour se rendre aux bals funk de la favela contrôlée par les trafiquants duComando Vermelho. Sur les réseaux sociaux, ces informations alimentent une entreprise de démolition.

 

« Si son père l’avait mieux éduqué »

Sur une page Facebook spécialement créée pour l’occasion, un aspirant acteur, Romullo J.Totti, remet en cause la version de la jeune femme. La page a rassemblé 17 000 personnes en deux jours. Il explique que :

« [Une] série d’indices montrent qu’elle était consentante. Il semble même qu’elle aurait fait cela plusieurs fois. Je suis sûr que si cette vidéo n’était pas sortie dans les médias, elle serait déjà en train de coucher avec les mêmes types. »

Des écoutes téléphoniques entre les trafiquants, dont la véracité n’est pas attestée, sont publiées sur cette page et contrarient la version de la jeune femme.

Avec cette réputation, beaucoup en sont sûrs, le viol n’a pas eu lieu. Ou alors elle l’a bien cherché, sinon mérité. Un internaute, sur Facebook :

« Elle traîne avec les trafiquants, elle prend de la drogue... Si son père l’avait mieux éduqué, elle n’en serait pas là. »

En 2014, un sondage a montré que 58,5% des Brésiliens étaient d’accord avec la phrase « si les femmes savaient se comporter, il y aurait moins de viols ».

D’autres internautes sont certains qu’il n’y a pas eu crime parce dans les favelas dominées par le trafic, « si tu violes dans la communauté, tu meurs ». Mais si ce sont les trafiquants qui violent ? Certains des accusés font en effet partie du Comando Vermelho, l’un des principaux gangs de Rio de Janeiro.

 

« Le viol est une chose horrible, mais... »

Le journal « Extra » a reçu des centaines de mails critiquant la couverture de l’événement ; les lecteurs y affirmaient qu’il n’y avait pas crime.

Le quotidien a du se fendre d’une note explicative pour tenter de répondre à leurs doutes point par point. Mais ce n’est pas suffisant. Nombres de commentaires en ligne commencent par justifier « je suis évidemment contre le viol, mais... »

C’est ce « mais » qui incommode la militante féministe Bruna Leão, interrogée par téléphone :

« Nous avons développé une culture du viol. Dans aucun autre type de crime, on ne cherche la faute du côté de la victime. Jusque dans les années 40, il existait un terme juridique spécifique :  “femme honnête”. En cas de viol, on cherchait simplement à définir si la femme était “honnête”, si elle avait bu, si elle avait plusieurs amants... Aujourd’hui cela n’existe plus dans le code pénal mais cela a laissé des traces. C’est exactement ce qui arrive à cette jeune fille, sauf qu’elle n’est plus jugée par un tribunal mais par la population. »

Le code pénal brésilien a mis du temps à évoluer. Jusqu’en 2005, par exemple, si un violeur se mariait avec sa victime, il ne pouvait être poursuivi.

 

« J’avais peur d’être jugée »

Pour Lizandra, une trentenaire choquée par la divulgation de la vidéo, dans la culture du viol, il y a l’idée que l’homme ne peut pas gérer sa libido.

« Dans l’imaginaire collectif, le viol est lié à la sexualité. On pense que la femme doit bien se comporter pour ne pas réveiller le désir incontrôlable de l’homme. Lorsqu’il y a viol, on cherche toujours à savoir si la femme n’a pas provoqué cette “ punition ”. Au final, les gens cherchent plus à en savoir sur elle que sur les agresseurs. »

Avec son passif de femme de bandits, elle a perdu son statut de victime potentielle aux yeux d’une partie de la population.

Photo de la victime circulant sur les réseaux sociaux
Photo de la victime circulant sur les réseaux sociaux

D’ailleurs la jeune victime en est bien consciente.

Dans un post sur son Facebook, elle remercie les femmes qui ont manifesté dans les rues de différentes villes brésiliennes : «  Merci pour les soutiens de tout le monde, j’avais vraiment peur d’être jugée... »

Reste qu’au sortir du commissariat où elle est allée déposer, la jeune fille a préféré cacher son visage quand l’un des accusés était tout sourire, les deux pouces en l’air.

 

« Les féminazis et leur blablabla »

Selon l’avocate de la victime, l’inspecteur chargé de l’affaire a mis en doute ses déclarations. Il aurait eu une attitude « machiste et misogyne » en cherchant à culpabiliser l’adolescente.

Une habitude dans les commissariats où les affaires de viols sont souvent traitées à la va-vite, sans prendre le témoignage de la victime au sérieux.

Sur les réseaux sociaux, des policiers de Rio de Janeiro n’ont pas hésité à dégrader l’image de la jeune femme en la comparant à une chienne notamment. Le post, qui a circulé dans les médias et où l’on voit une dizaine de chiens traînant dans la rue, a pour légende :

 « Images inédites du cas dont les médias parlent le plus en ce moment. Je vous demande de ne pas partager, les images sont choquantes. »

Dans un second temps, le policier en charge de l’investigation a été éloigné. Remplacé par une femme qui annonce directement à la presse que « le viol est prouvé. Reste à démontrer l’ampleur du crime. » Les détracteurs crient au complot féministe. Ce changement d’inspecteur a révolté Romullo J.Totti :

« Ils l’ont éloigné parce que ses investigations ne suivaient pas la morale féministe. Elles mettent la pression sur les médias qui sont obligés d’adopter leur version sous peine d’être taxés de machistes.(..) Ce sont des extrémistes. »

Comme beaucoup de personnes, Romulo n’aime pas les féministes, des « féminazis » comme on les surnomme ici. Bruna Leão s’en étouffe presque,

« c’est ridicule de dire qu’on a de l’influence sur les médias, on y a à peine accès ! Notre espace médiatique, on se l’est créé sur le Net. »

 

La jeune femme a quitté la ville

Pour Lizandra, cette haine du féminisme s’explique parce que « notre société n’assume pas le machisme qu’elle perpétue. »

La jeune victime a dû quitter la ville. Menacée de mort, elle est entrée dans le programme de protection des témoins et a changé d’identité. Les trafiquants n’ont pas apprécié le débarquement massif des policiers dans la favela. Pour eux, elle est coupable d’avoir parlé, elle aurait dû se taire.

En somme, garder sa souffrance pour elle et choisir l’attitude que beaucoup de femmes victimes de violences sexuelles se résignent à adopter. Par peur du jugement des autres. 

 Source

 

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