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Marichesse.com

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Conseils, science, sante et bien-être


Sur Tinder, sous les bombes

Publié le 17 Mai 2016, 10:06am

Catégories : #TECHNOLOGIE, #INTERNET

Sur Tinder, sous les bombes

Grâce à la fonction délocalisation de Tinder, j’ai zappé en Irak.

«Heureux de constater qu’il y a des gens sur Tinder dans l’endroit le plus pourri du monde.» Omid* a 27 ans et cette phrase c’est la bio de son profil Tinder. «L’endroit le plus pourri du monde» c’est Alep, ville assiégée, épuisée, cœur de l'affrontement entre le régime et l'opposition, en Syrie.

Tinder Plus, une option payante de Tinder, permet de se connecter où l’on veut partout sur la planète. Il suffit de rentrer le nom de la ville et zou, tu zappes à New York, Londres, Téhéran. En plus d'Alep, en Syrie j’ai tenté Raqqa –où l'armée française a frappé le 15 novembre 2015, deux jours après les attentats de Paris– ou Mossoul, en Irak, toutes deuxsous le siège de l'Etat Islamique. Evidemment ça moulinait dans le vide, personne.

Je me suis baladée ailleurs dans le monde: au Bangladesh ou au Botswana, mais mes échanges n’ont pas pris, la conversation s'essoufflait en trois messages chrono. A Alep, j'ai discuté longuement avec Omid. Sur ses photos, il boit des coktails de fruits sur des rooftops, éclate de rire face à un coucher de soleil grandiose sur une plage turque, pas exactement comment je m’imagine la vie dans un pays en guerre.

«Il y a des moments où on oublie», explique-t-il. Il a recyclé une batterie de voiture pour pouvoir rester connecté quand les coupures se prolongent. «La vie est horrible ici, mais pas aussi difficile que ce que tu vois à la télé».

Mais l'homme qui a vraiment retenu mon attention, c'est Sleman. Il vit dans la capitale du Kurdistan en Irak, Erbil, et il a 31 ans. 

 

Erbil est située à 80 petits kilomètres de Daesh, de Mossoul. Moins que la distance entre Marseille et Avignon.

Le Kurdistan est une région autonome d’Irak. Sleman est Kurde mais vivait à Mossoul, avant, pour travailler dans une raffinerie de la région. Il est venu à Erbil quand l’Etat islamique a pris la ville en 2014. Depuis l’offensive de Daech à Mossoul qui a fait fuir Sleman, le Kurdistan est en conflit direct avec les islamistes.

Je passe mes journées au bureau à traîner sur Internet, entre Facebook et Youtube

Sleman

Les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne fournissent une aide aérienne et logistique à l’armée kurde. Sleman fait partie d’une minorité qui, dans son malheur, est privilégiée. C’est un réfugié de luxe: il vit dans une résidence sécurisée avec à disposition, supermarché et piscine. «Heureusement parce que pour un Kurde je supporte très mal la chaleur, haha». Il me dit qu’il a retrouvé un «bon job» en tant qu’ingénieur dans une compagnie pétrolière. Mais comme le prix du baril de pétrole ne cesse de dégringoler, la raffinerie où il travaille en pâtit sévère. Du coup Sleman est au chômage technique: «Je passe mes journées au bureau à traîner sur Internet, entre Facebook et Youtube», regrette-il. «T'as des youtubeurs à me conseiller?» 

Danielle Miterrand, et la mort au kilomètre

Nous avons échangé nos numéros et beaucoup discuté sur Whatsapp. Son profil avait immédiatement retenu mon attention. Déjà, parce qu’il est franchement pas dégeu. Il a une petite barbe de trois jours et la mâchoire carrée, une petite chemise à carreau façon hispter irakien.

Et puis parce qu'il a appliqué le filtre «drapeau français» proposé par Facebook après les attentats du 13 novembre sur sa photo de profil. Je lui raconte ce que j'ai ressenti après ces attentats.

A mesure que je «zappe» parmi les profils au Kurdistan, je suis interloquée par le nombre de personnes arborant ce drapeau français en photo de profil. Les Kurdes ont vu grignotée leur indépendance au fil des guerres contre Saddam Hussein entre 1991 et 2003 et sont maintenant en première ligne dans la guerre contre l’Etat islamique. En même temps ils patinent grave dans une crise économique aiguë et accueillent des milliers de réfugiés ayant fui de l’Etat islamique. La dernière chose à laquelle je m’attendais donc est que certains d’entre eux aient même le temps d’être désolés pour nous, de poster des photos de la tour Eiffel quand Paris est la cible d’attentats et de se rappeler du nom du Carillon.

«C’est parce que nous adorons la France», explique Sleman. «Vous nous avez aidés quand Saddam Hussein nous a attaqué avec des armes chimiques», ajoute-t-il.

Les armes chimiques dont il parle, ce sont celles utilisées par le régime Irakien de Saddam Hussein pour accomplir un génocide qui exterminera 200.000 Kurdes en 1988, pendant l'opération «al Anfal» (butin de guerre). L'épisode le plus tragiquement connu est celui du massacre de Halabja du nom de la ville où, du 16 au , alors que se déroulait encore la guerre Iran-Irak, 5.000 Kurdes périrent dans des attaques au gaz, conduites sous les ordres d'«Ali le Chimique», cousin du dictateur. 

A l'époque où se déroule le génocide, le monde ne s’en émeut guère, mais Danielle Mitterrand engage depuis la France une campagne internationale pour sensibiliser au sort des Kurdes. Deux ans plus tard: guerre du Golfe. C’est là que Danielle Mitterrand joue un rôle prépondérant et pousse la France à saisir le Conseil de sécurité de l’ONU, qui adopte une résolution prévoyant la protection des populations civils kurdes et leur retour dans une zone de protection sécurisée. «Ici on appelle Danielle Mitterrand la ‘mama kurde'», s’amuse Sleman. Quand elle est morte, le Kurdistan a même décrété un jour de deuil national. Elle s’était rendue près d’une dizaine de fois sur zone et avait même assisté à la mise en place en 1992 d’un gouvernement d’union nationale du Kurdistan.

Vous n’êtes pas habitués. Ni à la guerre, ni à la mort

Sleman

Vous connaissez le nom d’une seule compagne de responsable politique kurde, vous? Le nom d’un seul café à l’étranger où a été perpétré un attentat? Moi non plus. La loi du mort au kilomètre n'a pas l'air de s'appliquer de la même manière en France et ailleurs. On n'a pas le même rapport à la géographie, à l'espace. Quand il y a des attentats à Bruxelles les Parisiens se sentent visés. Sleman réussit à faire la fête dans sa piscine à une heure de voiture de l'Etat Islamique. Et il connaît Danielle Mitterrand et le Carillon.

Je m’excuse auprès de lui de ma méconnaissance, et de l’avoir en plus tartiné de messages sur notre trauma post-attentats: «C’est normal Judith, me répond-il. C’est parce que vous, vous n’êtes pas habitués. Ni à la guerre, ni à la mort.»

«La guerre me donne tout le temps envie de baiser»

J’interroge mon correspondant: «Ça veut dire quoi, être habitué à la guerre? Comment tu as changé, toi?»

«Tu t’endurcis et à la fois tu t’assagis. Tu apprends la patience. J’espère que nous serons tous assez forts pour tenir le coup. Les islamistes me foutent une putain de peur. Heureusement qu’on peut compter sur nos peshmergas [les soldats kurdes]. Nous sommes un peuple solide. Je garde espoir. L’année prochaine ça ira mieux.»

Plusieurs fois dans nos conversations, Sleman glisse ces quelques mots: «L’année prochaine, cela ira mieux». Presque autant de fois je lui demande: «Pourquoi est-ce que ça ira mieux l’année prochaine?» sans que jamais il ne réponde à la question. Il n’y a aucune raison objective que tout aille mieux l’année prochaine. Il se le répète juste pour se rassurer et s’accroche à cette prophétie.

«Ah et la guerre me donne tout le temps envie de baiser, aussi, encore plus qu’avant, haha», ajoute-il avec des émojis hilares. L'éternelle battle de la pulsion de vie contre la pulsion de mort:

«Quand t’es pas sûr de vivre demain, forcément, t’as très envie de vivre intensément aujourd’hui. Mais c’est très difficile ici d’avoir une petite amie. Tu ne peux rien faire avant le mariage ou alors faut te cacher dans les endroits les plus discrets du monde faut surtout pas que sa famille l’apprenne. Tu ne peux pas te promener dans la rue avec ta petite amie ou aller au restaurant, il faut que vous soyez mariés, et puis de toutes façons, maintenant, c’est trop dangereux. Moi j’ai grandi dans cette culture, alors je trouve ça bien d’attendre. Mais j’ai passé plusieurs années aux Etats-Unis pendant mes études d’ingénieur, et là-bas je trouvais ça bien de pas attendre, haha!»

Il me raconte que les jeunes amoureux en Irak passent des heures et des heures tous les soirs sur Whatsapp à échanger, se raconter leurs journées, avant éventuellement de se demander en mariage et enfin, de se pécho:

Dans ta gueule Daesh

Sleman

«J’ai un ami qui devait se marier l’été dernier mais lui et sa fiancée n’avaient pas le coeur à faire la fêteMais ils viennent tout juste de fixer une nouvelle date pour le mariage, parce qu’au contraire, il ne faut surtout pas s’arrêter de vivre. Il ne faut surtout pas s’arrêter de prendre du plaisir, de profiter. J’essaie moi de me nourrir intensément de chaque petit bonheur, chaque petit instant de plaisir pour garder espoir dans un futur meilleur. Dès que je suis un peu heureux, que je passe un bon moment en famille, entre amis, que je me relaxe dans un jacuzzi haha, je me dis que je n’ai pas encore perdu, je me dis “dans ta gueule la crise économique, dans ta gueule la guerre, dans ta gueule Daesh.»

Sleman et moi prenons l’habitude de nous écrire de temps en temps, de nous raconter nos quotidiens, de nous draguer aussi un peu. 3.600 kilomètres et de son appli à la mienne le désir passe aussi vite que s'il était à Oberkampf.

Ce dimanche soir, nous nous racontons nos week-ends. Il a passé le sien à la piscine, avec ses amis, parce qu’il fait «beaucoup trop chaud.» Je suis de mon côté fatiguée car je suis allée danser en club vendredi et samedi. «Putain, t’as tellement de chance. Tu ne peux pas savoir combien ça me plairait d’aller clubber tous les week-ends, de m’amuser. Ici à Erbil il y a bien quelques boites, mais les filles ont peur d’y aller, du coup il n’y a que des mecs, tu te croirais à la mosquée, haha!» 

Sleman espère rejoindre l’Allemagne où vit déjà son frère, à Leipzig. Parmi les 1,5 millions de réfugiés accueillis l’année dernière en Allemagne faut compter le grand frère de Sleman. Un médecin. Je le taquine: 

–Tu as de la chance que l’Allemagne soit le pays le plus open avec les réfugiés, ils prennent le clubbing très au sérieux
Ah oui? Tu viendras avec moi alors, parce que je serai perdu. Tu me diras comment m’habiller et tout!... Tu sais j’imagine souvent comment se passerait ma première soirée avec toi. Est-ce que je te ferai rire, quelle odeur ont tes cheveux… J’imagine aussi plein d’autres choses mais je préfère pas le dire...
– Ah oui, quoi? Raconte-moi.

Parce que dans ta gueule la guerre.

1 — Tous les prénoms ont été modifiés Retourner à l'article

Judith Duportail

 
 
 

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