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Conseils, science, sante et bien-être


Redécouvrez avec Prince ce que «l’addiction» veut vraiment dire

Publié le 14 Mai 2016, 09:22am

Catégories : #SCIENCE

Redécouvrez avec Prince ce que «l’addiction» veut vraiment dire

Le traitement médiatique de la mort de Prince révèle tout ce que nous ignorons de la gestion de la douleur chronique.

Si les circonstances exactes de la mort de Prince ne sont pas encore connues, un fait semble indéniable: pendant très longtemps, l’artiste aura été soigné aux analgésiques. Une overdose de ce type de médicaments est à l’origine de l’atterrissage d’urgence de son jet privé à Moline, dans l’Illinois, au matin du 15 avril. Et son décès, survenu six jours plus tard dans ses studios de Paisley Park, à Chanhassen, dans le Minnesota, est lui aussi très probablement lié à un abus d’antidouleurs. Mais si, dans les médias, le terme «addiction»revient très souvent, le traitement médiatique réservé à la mort de Prince révèle combien lephénomène est aussi redouté que piètrement compris.      

Car toute discussion rationnelle sur la mort de Prince –et de tant d’autres– ne devrait pas tolérer des termes et des formules comme «médecins de complaisance»«épidémie»d’opiacés et autres vagues images d’individus asservis par des substances censées atténuer leurs souffrances. Ce qu’il faut, au contraire, c’est comprendre le fonctionnement de ces médicaments: comment ils soulagent la douleur, comment ils peuvent tuer par overdose, comment des morts pourraient être évitées et comment nous devrions répondre, en tant que société, autant à leurs risques qu’à leurs bénéfices. Plus importante encore, la distinction à faire entre la dépendance physique, qui est un phénomène pharmacologique, etl’addiction, un mot possédant de multiples définitions, sans qu’aucune ne soit réellement satisfaisante.

Opiophobie

Nous pourrions commencer par une question simple: comment un médicament sait où aller? Ce que nous savons, c’est où nous voulons qu’il aille: l’aspirine sur une articulation douloureuse; des antibiotiques sur le site d’une infection; l’alcool, la caféine et le THC sur notre cerveau. Mais en réalité, les médicaments ne savent pas où aller: une fois arrivés dans la circulation sanguine, ils arrosent quasiment toutes les cellules du corps humain. Un médicament produit ses effets en s’attachant à une structure précise de la cellule, les récepteurs. Les récepteurs peuvent être très sélectifs, ne réagir qu’à un seul médicament et ignorer les autres. Les opiacés se fixent à des récepteurs du cerveau et de la moelle épinière afin d’atténuer notre expérience de la douleur. Mais il y a d’autres récepteurs opiacés. Il y en a dans les intestins, et les opiacés peuvent donc causer de la constipation. Mais les plus inquiétants, ce sont les récepteurs d’une zone très primitive du cerveau, le bulbe rachidien. Quand les opiacés inhibent son activité, la respiration s’en voit ralentie et peut même s’arrêter totalement. Jusqu’à la mort.

L’information a beaucoup circulé: le 15 avril, à sa descente de l’avion, Prince se serait vu injecter une «piqûre d’urgence» de naloxone, une substance plus connue sous sa dénomination commerciale, le Narcan. Ce médicament est administré dans les cas de détresse respiratoire causée par des opiacés. Le naloxone fonctionne en déplaçant les opiacés de leurs récepteurs. En spray nasal, il fait partie de l’équipement de base des policiers ou des secouristes et, de plus en plus souvent, on le prescrit à tous ceux qui prennent des opiacés, que ce soit pour raisons médicales ou de manière illicite. Malheureusement, on oublie souvent que le naloxone n’est efficace que trente à soixante minutes après administration, tandis que la morphine et ses semblables agissent bien plus longtemps: la détresse respiratoire, potentiellement mortelle, peut revenir si la prise de naloxone n’est pas renouvelée. 

Nous deviendrons tous, sans exception, physiquement dépendants aux opiacés si nous y sommes exposés pendant un certain temps et selon un dosage suffisant

Le désir de réduire les décès liés aux opiacés en restreignant l’accès à ces médicaments est compréhensible. Mais il faut aussi avoir conscience de ses effets indésirables. En 1985, feu John Morgan, médecin et professeur de pharmacologie, écrivait que les médecins américains soignaient mal la douleur, sur la base d’une peur irrationnelle et factuellement infondée selon laquelle un usage inapproprié des opiacés pouvait transformer les patients en toxicomanes. Morgan avait baptisé cette peur «l’opiophobie». Dans les années qui suivirent, la profession médicale allait reconnaître que beaucoup d’Américains vivaient et mouraient dans la douleur, notamment à cause du cancer. Pour y remédier, les prescriptions de morphine et de médicaments similaires comme l’oxycodone et l’hydrocodone, les principes actifs du Percocet et de la Vicodin, allaient augmenter. Sans aucun doute, ces prescriptions ont pu réduire le fardeau général de la douleur. Mais pour la seule année 2014, les opiacés prescrites et l’héroïne ont été impliquées dans plus de 28.000 décès. En mars 2016, en réaction à cette «épidémie», les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies publiaient des directives enjoignant à davantage de restrictions sur l’accès aux opiacés. La mort de Prince relèvera sans doute d’un argument supplémentaire en faveur de ce genre de régulation. 

Dépendance physique

Les rumeurs voulant que Prince ait été sur le point d’entrer en cure de désintoxication pour son addiction aux analgésiques –qu’elles soient fondées ou non– illustrent combien la différence entre dépendance physique et addiction est généralement très mal comprise. Bon nombre d’amis et de connaissances de Prince, à l’instar de sa partenaire artistique de longue date, Sheila E., ont témoigné des difficultés et des douleurs physiques qui affligeaient Prince depuis des années, des troubles osseux et articulaires dus à des décennies d’acrobaties scéniques. Mais face à de telles douleurs chroniques, beaucoup de patients peuvent se voir prescrire des opiacés jusqu’à la dépendance physique pendant très longtemps et ce sans autres effets secondaires, pour une qualité de vie grandement améliorée. (Reste à savoir si l’absence de suivi médical –certainement accessible quand vous êtes doté des moyens et du statut social d’un Prince– a pu contribuer à la mort de l’artiste.) De fait, nous deviendrons tous, sans exception, physiquement dépendants aux opiacés si nous y sommes exposés pendant un certain temps et selon un dosage suffisant. Avec la dépendance physique, des changements adaptatifs se mettent en place dans le cerveau: à l’arrêt de la substance, une myriade de signes et de symptômes se font jour, c’est le syndrome de sevrage aux opiacés –un phénomène définissant la dépendance physique.

Contrairement à la dépendance physique, définir l’addiction est une entreprise bien plus ardue. Pour les neuroscientifiques, il s’agit d’une maladie cérébrale. D’autres y voient simplement un choix ou un manque de volonté. Je préfère dire que l’addiction est un état comportemental caractérisé par une envie et une recherche compulsives et incontrôlables de drogue. Beaucoup de malades soignés pour des douleurs chroniques ne vont pas développer de dépendance physique. Et chez les physiquement dépendants, seule une petite fraction développera une addiction, et une proportion encore plus restreinte connaîtra une overdose. Laisser entendre que la dépendance physique est un trouble bénin serait parfaitement cavalier; le mieux, c’est de l’éviter. Mais nous devons aussi combattre l’idée voulant que le traitement de la douleur chronique crée des «drogués». Les personnes souffrant de douleurs chroniques ne désirent ni ne recherchent compulsivement une substance. Ce qu’ils veulent, c’est soulager leurs douleurs.

C’est en partie à cause de cette stigmatisation des analgésiques que ceux qui souffrent de douleurs chroniques peuvent en être effectivement réduits à se tourner vers des «médecins de complaisance», dans une quête infinie de soins adéquats. Ils peuvent tomber sur un professionnel de la médecine, formé à la gestion de la douleur. Mais le plus probable, c’est qu’ils rencontrent une «machine à ordonnances», un médecin peu scrupuleux qui gagne sa vie à prescrire des opiacés. Pire encore, ils peuvent s’en remettre au marché noir, où l’héroïne et le fentanyl, une substance particulièrement dangereuse, sont disponibles à des prix souvent moindres que ceux des médicaments sur ordonnance. Les racines de la véritable addiction sont multiples et souvent entremêlées: la prise de risque adolescente, la pauvreté, l’absence de logement, d’amour, d’espoir ou d’emploi. Ses potentiels remèdes sont tout aussi complexes. Mais une chose est certaine: aucun toxicomane ne sera sauvé par des lois nocives pour le plus grand nombre.

Jerrold C. Winter

 
 
 

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