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Conseils, science, sante et bien-être


Péril sur le Haut conseil des biotechnologies ?

Publié le 21 Mai 2016, 10:10am

Catégories : #SCIENCE

Péril sur le Haut conseil des biotechnologies ?

On comprend que Christine Noiville tente de sauver le Comité économique, éthique et social du HCB, mais ce qu’elle présente comme une « suspension » ressemble plus à une décision ferme de quitter le HCB pour les représentants de ces ONG (Les Amis de la Terre, la Confédération paysanne, la Fédération Nationale de l’Agriculture Biologique, France Nature Environnement, Greenpeace, le Réseau Semences Paysannes et l’Union Nationale de l’Apiculture Française) tandis que d’autres (semenciers, coordination rurale, syndicats de salariés, syndicats agricoles, associations de consommateurs) font le choix d’y rester. Et si, dans leurcommuniqué commun, elles affirment être «prêtes à travailler dans un cadre réellement démocratique et transparent, où les décisions ne sont pas prises avant même que les débats ne soient entamés, où les positions divergentes puissent être entendues et retransmises», leur présentation du HCB comme une «instance, aux mains des lobbyistes de l’agrochimie et des OGM» ne laisse guère de place à une telle perspective. Comme l’accusation de «mascarade» lancée sur la discussion en cours au HCB sur les nouvelles techniques de modification génétique, le sujet apparent de la discorde, mais qui pourrait bien n’être qu’un prétexte à une crise plus profonde.

Une démission préparée

C’est ce que laisse penser le timing des démissions et cette phrase révélatrice issue d’un courriel d’un des membres démissionnaires du HCB, qui aurait dû n’être connu que du groupe des ONG démissionnaires, mais envoyé par erreur à un autre destinataire : « Notre démission collective a créé une grosse vague,  bien préparée en amont avec notre suspension puis la démission de Patrick, tout ça avec une bonne reprise médiatique. » Cette phrase avoue que le détail des arguments avancés pour justifier cette démission – la mauvaise gestion du temps de rédaction d’un texte destiné au gouvernement puis la démission  d’Yves Bertheau du CS , puis celle de Patrick Kochko (réseau semences paysannes) de son poste de vice président du CEES avaient un rôle précis : « préparer en amont », la démission collective des représentants de 7 ONG du CEES du HCB. Aussi, quelques remarques s’imposent :

► Le déroulement chronologique de la rédaction de ce qui n’est plus maintenant qu’un « rapport provisoire » du Comité scientifique et un autre « rapport provisoire » du CEES,  sur les nouvelles technologies de modification génétique, illustre une tension générale entre la volonté du monde industriel ou agricole d’utiliser le plus rapidement possible des technologies émergentes et la durée nécessaire à l’examen de leurs potentialités et des risques (sanitaires, environnementaux, économiques ou sociétaux.

L’ironie de l’affaire, c’est que le gouvernement n’a pas été capable de saisir de manière correcte le HCB de la question des nouvelles techniques de manipulation génétique… tout en opérant des pressions pour qu’il rende un texte utilisable dans les discussions entre Etats de l’Union Européenne dans le cadre du calendrier initial. C’est ainsi que les membres du CS se sont lancés dans des échanges de courriels en pleines vacances de Noël, afin de finaliser le texte pour début janvier. Ironie au carré : tout cet empressement fut en pure perte. La Commission finissant par repousser toute prise de décision, tant le dossier – faut-il ou non (plaident les entreprises de l’agroalimentaire) considérer comme des OGM les futures semences fabriquées par des manipulations de leur propre génome mais sans introduction de gènes d’une autre plante  – provoque de dissensions entre les Etats. Le HCB s’est donc pressé pour rien et aurait pu éviter le pataquès permettant à Yves Bertheau de crier à la « censure » de son opinion.

Cette tension temporelle entre le temps de l’expertise scientifique et la volonté d’occuper le plus vite possible une place profitable sur les marchés ne peut se régler par une analyse uniquement scientifique. Elle repose sur une évaluation à large spectre des avantages et inconvénients d’une nouvelle technique, de l’urgence ou non d’y recourir. La seule chose que l’on peut exiger des décideurs finaux – les pouvoirs politiques élus – est d’expliciter leurs choix et de ne pas faire dire aux expertises scientifiques ce qu’elles ne disent pas. Autrement dit de respecter les avis des agences d’expertises mises en place, tout en les incluant dans une évaluation plus large.

Procès d’intention

► Pour justifier leur départ, les représentants des ONG ressentent le besoin de « monter le son ». Et donc d’accuser les membres du CS du HCB d’être les agents, voire stipendiés, de l’agrochimie. A l’appui de cet argument, ils avancent quelques rares éléments piochés dans les déclarations de conflits d’intérêts de certains membres. C’est vraiment peu convaincant, la plupart étant salariés d’organismes de recherche ou d’Universités, et dont les revenus ne dépendent pas d’éventuels contrats de recherche impliquant des industriels. Plus intéressante est l’idée que le CS ne serait, à l’exception du seul démissionnaire, composé que de « partisans » des OGM et de l’agrochimie. Le problème c’est qu’il s’agit là d’un procès d’intention, maladroitement repoussé par plusieurs membres du CS qui assurent ne travailler qu’en fonction « de la science », comme s’il leur était aisé de s’abstraire de toute conviction à cet égard… et alors même qu’ils soupçonnent leur collègue Yves Bertheau d’être soumis à sa propre idéologie.

Il est plus raisonnable de se tourner vers les spécialités scientifiques des membres du CS pour y répondre. Et si l’on y trouve des chercheurs ayant, dans leur carrière, participé à des travaux liés aux technologies utilisées pour les PGM, ils ne sont que rarement impliqués dans leur développement direct. Plus encore, on y trouve, par exemple, Bruno Chauvel, un agronome qui travaille sur des « systèmes de culture plurispécifiques durables basés sur la lutte intégrée des adventices », autrement dit sur des systèmes visant l’exclusion de l’usage des herbicides comme l’illustre cette étude de long terme de l’INRA. Ou le statisticien Marc Lavielle, de l’INRIA, dont on ne voit guère comment et pourquoi il se transformerait en agent de l’agrochimie ou en thuriféraire des plantes génétiquement modifiées au regard de son activité professionnelle.

Or, des membres du CS assurent vouloir aboutir à des avis consensuels. Et donc d’échanger entre eux des arguments afin que cette discussion permette d’exclure des textes des jugements hâtifs, à l’emporte-pièce, non soumis à la critique collective. Est-ce possible ? Seulement si l’on se souvient que le CS n’a pas à émettre de recommandations, mais doit réaliser une expertise du savoir acquis et des questions sans réponses afin d’éclairer les décisions prises par les gouvernements. Mais c’est là que la corde s’est tendue, et a fini par casser, entre un groupe de scientifiques probablement sincères dans leur volonté de limiter leur propos à des connaissances acquises et trop agacés par un collègue dont ils perçoivent les objections comme une volonté systématique d’opposition et non comme un échange d’arguments standards.

Réponse de Normand

► Allons au fond. L’application des biotechnologies à la production agricole, tant pour les PGM déjà utilisées que pour les futures techniques – est elle un bien ou un mal ? La réponse contrastée que suggère l’analyse de cette question débouche sur une conclusion de Normand : ça dépend. Et cette réponse nuancée est valable déjà avec les PGM commercialisées.

Ainsi, il est démontré que l’usage de semences de coton transgéniques, résistants aux insectes ravageurs, a permis une diminution des épandages d’insecticides et une augmentation des populations d’insectes auxiliaires (coccinelles, araignées, chrysopes) prédateurs des ravageurs dans un paysage agricole typique de vastes régions de la Chine. En outre, ces semences, dites « Bt » car utilisant un transgène venu de la bactérie bacillus thurengiensis ayant été produites par des instituts publics ou des entreprises chinoises et non par un trust multinational comme Monsanto, cet exemple ruine l’argument selon lequel cette technologie passe nécessairement par ce type d’entreprise privée. A l’inverse, les semences rendues tolérantes aux herbicides à base de glyphosate (récemment classé cancérigène probable par le CIRC) ont conduit à l’augmentation de l’usage de ce produit, et à la captation de parts de marché et de profits importants pour Monsanto, réduisant encore la possibilité d’une réorientation des pratiques agricoles vers des itinéraires techniques renonçant en partie ou en totalité aux herbicides chimiques. Le paradoxe, c’est que le refus des opposants aux PGM d’opérer cette distinction a facilité la tache des semenciers qui ont proposé des produits mêlant les deux transgènes (Bt et tolérance à un herbicide au glyphosate).

Pour les nouvelles technologies de manipulations des génomes, présentées dans ce rapport provisoire du CS du HCB, (ici: cs_1), la même réponse de Normand s’impose. Les conséquences des plantes ainsi modifiées, tant pour l’agronomie, l’environnement, la santé ou les systèmes économiques agraires, vont dépendre des caractéristiques des plantes et du cadre socio-économique. Sur ce dernier point, il est assez amusant de voir certains militants suivre, de façon inconsciente probablement, les préceptes du matérialisme historique revu et simplifié à outrance par Staline : les technologies façonnent les sociétés. En réalité, ces biotechnologies sont compatibles avec n’importe quelle organisation socio-économique, d’une agriculture hyper capitaliste où le vivant est soumis aux brevets (une décision politique) à une agriculture de petits paysans indépendants où le droit, et la politique, interdiraient la confiscation privée du savoir comme des semences. Le succès de la lutte contre les plantes transgéniques en Europe de l’ouest n’a en rien atténué l’évolution du monde agricole vers la concentration des exploitations et la captation de la valeur crée par les agriculteurs par les géants de l’agroalimentaire et de la distribution.

Quel modèle agraire ?

Les opposants radicaux aux nouvelles technologies de manipulation génétique les présentent comme des OGM « cachés » et exigent que les plantes ainsi modifiées soient soumises aux mêmes précautions, espérant ainsi les bloquer. Le problème, c’est que les arguments utilisés pour justifier ces précautions avant la mise sur le marché pour les OGM fabriqués en introduisant un gène étranger ne peuvent pas s’appliquer à toutes ces nouvelles techniques. C’est l’une des raisons pour lesquelles ces militants ont décidé de jouer le « clash », espérant ainsi créer un mouvement d’opinion pour obtenir gain de cause. Le problème d’une telle tactique, c’est qu’elle évite de se concentrer sur la vraie question : quel modèle agraire pour quelles productions voulons-nous ?

Partir de cette question permet d’abord de vérifier que des choix irréconciliables existent qui opposent des intérêts économiques et des visions de la société.  Même si les gouvernements passent des compromis, leur ligne de visée est bien une adaptation toujours plus forte du monde agricole à un modèle capitaliste où la concentration des exploitations constitue le fil conducteur des politiques. Ils sont appuyés dans cette visée par une part décisive, et très puissante, du monde agricole, à la FNSEA notamment. Cette vision concurrentielle de l’activité agricole, pour les marchés national, européen et mondial explique l’essentiel des politiques agraires et agricoles depuis des décennies.

On vient d’en voir une illustration frappante avec la levée des quotas laitiers, et la déferlante de faillites qui s’en est suivie chez les éleveurs – y compris en Allemagne, présentée comme la gagnante de cette concurrence exacerbée, alors qu’elle a produit outre-Rhin une nouvelle étape de concentration vers des fermes à plusieurs milliers de vaches (lire sur ce sujet le livre de mes collègues Elsa Casalegno et Karl Laske).

Partir de cette question permet également de considérer autrement les biotechnologies et de s’interroger sur leur usage. Aucune de ces techniques n’est mariée à un modèle agraire ou à une politique agricole et environnementale. En revanche, leurs produits peuvent l’être d’autant plus aisément qu’ils ont été justement conçus comme des outils pour agir au service d’intérêts économiques et financiers et non pour favoriser tel ou tel objectif social et environnemental. Tirer sans nuance sur une technologie générique revient à se priver d’outils qui pourraient aider une autre politique… sans garantir que les produits dont on ne veut pas, comme les semences tolérantes aux herbicides, seront écartés. La décision de certaines ONG de quitter le HCB, l’un des lieux où ces choix peuvent être explicités, montre plutôt que leur choix tactique d’origine n’était pas nécessairement le meilleur de ce point de vue sur le long terme.

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