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Numérique: «Face à un mur, il faut savoir faire autre chose que se taper la tête contre»

Publié le 20 Mai 2016, 09:34am

Catégories : #TECHNOLOGIE, #INTERNET

Numérique: «Face à un mur, il faut savoir faire autre chose que se taper la tête contre»

La réorientation de la Quadrature du Net, une des associations les plus actives dans la défense des libertés en ligne, est révélatrice d'un malaise dans le dialogue avec les politiques.

La Quadrature du Net change de cap. Dans un communiqué publié le 17 mai, l'association de défense des libertés numériques estime que «face à un mur, il faut savoir faire autre chose que se taper la tête contre» et annonce qu'elle accordera désormais moins d'importance, dans ses actions, aux agendas politiques:

«Après des années de violence légale, de défaites et de recul des libertés fondamentales, face à une représentation politique dont la seule logique est sécuritaire, La Quadrature du Net refuse de perdre davantage de temps à tenter d'influencer rationnellement ceux qui ne veulent rien entendre et choisit de réorienter ses actions.»

Des mots durs pour dénoncer un ras-le-bol politique qui ne date pas d'aujourd'hui, nous explique la coordinatrice des campagnes de l'organisation, Adrienne Charmet. Et ce ras-le-bol, elle assure que de nombreuses personnes qui suivent l'association le ressentent:

«On n'a pas la prétention de faire une analyse généralisée de la société, mais dans les gens qui nous suivent, on l'a beaucoup senti. On a eu le sentiment qu'il y a eu un vrai ras-le-bol vis-à-vis de l'empilement des lois sécuritaires, notamment une vraie difficulté à savoir comment agir quand les méthodes traditionnelles ne fonctionnent plus. L'année dernière, au moment de la loi renseignement, de nombreuses personnes se sont engagées à nos côtés, mais on a eu beaucoup plus de mal à les réveiller sur la réforme pénale. Il y a un vrai ras-le-bol des bénévoles, des gens qui nous suivent, même ponctuellement, sur la façon dont ça se passe actuellement en politique.»

Un ressenti qui ne se limite pas à l'association: elle nous explique que lors des discussions que la Quadrature du Net peut avoir avec d'autres associations ou syndicats, elle a pu constater que le «ras-le-bol est partagé» –symbole de ce ras-le-bol partagé, le communiqué est sur le point de rentrer dans le top 10 des plus consultés de l'histoire de l'association.

Interrogée sur cette réorientation, la présidente de la Ligue des droits de l'Homme, François Dumont, assure la comprendre. «Leur recentrage est révélateur d'un malaise», estime-t-elle.

Pourtant, la Quadrature du Net est familière du mépris affiché par une partie de la classe politique française. En 2009, en plein milieu des débats sur la loi Création et Internet –qui accouchera notamment de la Hadopi–, le cabinet de la ministre de la Culture de l'époque, Christine Albanel, la qualifiait de «cinq gus dans un garage». En 2015, Jean-Jacques Urvoas, alors rapporteur du projet de loi sur le renseignement, avait surnommé les opposants –dont faisait entre autres partie l'association– des «exégètes amateurs».

Autant dire que tout n'a pas été toujours tout rose, mais ces derniers mois semblent avoir été la goutte d'eau de trop.

«Des décisions qui font hurler de rire ceux qui pratiquent»

Ce constat, le Parti pirate assure l'avoir fait il y a plusieurs années déjà, explique son porte-parole, Thomas Watanabe-Vermorel:

«On s'est organisés en force élective parce que le cynisme des personnes au pouvoir n'était pas un mystère pour nous. La Quadrature du Net arrive à une conclusion dont nous étions déjà convaincus. On partage complètement ce sentiment de ras-le-bol, d'impuissance et de quelque chose de l'ordre de l'injustice. En essayant d'être des citoyens motivés, qui sont capables de proposer, d'être constructifs, on se heurte à un mur qui oscille entre l'arrogance, la condescendance, et le mépris le plus total.»

Certains responsables politiques le reconnaissent bien volontiers. Frédric Toutain, attaché parlementaire de la députée apparentée écologiste Isabelle Attard –qui a souvent partagé les combats de la Quadrature du Net– estime ainsi que cette arrogance, cette condescendance et ce mépris sont «une évidence dans les débats au sein de l'hémicyle», et ce notamment sur les sujets qui touchent au numérique:

«Ils pensent mieux savoir que tout le monde, ou ils essaient de faire semblant pour que ça ne se voie pas qu'ils ne sont pas au point sur des bases techniques, et derrière ils se permettent de légiférer sur des sujets. Alors, forcément, il y a des décisions qui font hurler de rire ceux qui pratiquent. Ça montre bien à quel point un grand nombre de lois qui ont été votées sur la surveillance lors de cette législature relèvent plus du théâtre sécuritaire que de la sécurité en tant que telle.»

Face à l'empilement de lois (renseignement, réforme pénale, loi numérique), Adrienne Charmet admet un sentiment d'impuissance. Mais elle n'est pas la seule. La présidente de la Ligue des droits de l'Homme reconnait que ce sentiment est partagé par beaucoup de monde, notamment depuis ce qu'elle qualifie de «virage sécuritaire et autoritaire» pris par le gouvernement.

«Ils vont revoter l'état d'urgence, parce qu'ils sont incapables de dire "stop"»

En plus de tous ces problèmes, les deux associations reconnaissent que si certains parlementaires comprennent «ce qu’on dit en privé, [ils sont] incapables de l’assumer politiquement»comme le raconte Adrienne Charmet à Rue89. Elle nous a donnés quelques exemples de ce manque de courage politique:

«Sur l'état d'urgence, je ne pense pas qu'il y a beaucoup de parlementaires qui sont convaincus qu'il est indispensable pour assurer la sécurité des Français et lutter contre le terrorisme. Et pour autant, ils vont le revoter, parce qu'ils sont incapables de dire “stop”.

 

Au moment de la loi renseignement, des parlementaires nous disaient qu'ils savaient que cette loi était grave pour les libertés fondamentales mais ils se demandaient ce qu'ils allaient dire à leurs électeurs s'il y avait un attentat le lendemain. Ça devient inutile d'aller essayer de leur faire voter des choses intelligentes parce qu'au final, soit ils ont la pression du vote du groupe, soit ils n'ont pas le courage de s'opposer au gouvernement, dans la logique de surenchère sécuritaire, et ils votent des choses auxquelles ils ne croient absolument pas.»

Elle qualifie notamment la récente réforme pénale présentée par Jean-Jacques Urvoas de«l'un des pires dialogues que la Quadrature a pu avoir avec des parlementaires. Il n'y avait aucune ouverture. C'était un vrai rouleau compresseur. Il n'y a pas d'actions vraiment possibles.» De son côté, Françoise Dumont a l'impression que parfois les discussions sont simplement impossibles, et ce alors qu'elle reconnaît aisément «n'avoir jamais été très entendue»:

«On a vraiment l'impression de ne plus avoir d'interlocuteurs avec qui discuter.»

«Leur demander de se pousser quand ils sont sur le chemin»

Face à tout cela, la Quadrature du Net a donc décidé de se recentrer pour agir là où elle peut encore réussir à influencer le débat. La décision date d'il y a quelques semaines déjà. Au programme, note-t-elle dans son communiqué, «moins de suivi législatif français, davantage d'action européenne commune aux mouvements qui émergent aussi dans d'autres pays. [...] Moins de travail avec le monde politique, et davantage avec les individus volontaires pour nous accompagner sur ce terrain. Nous nous consacrerons à plus de sensibilisation de fond, plus de participation, de décentralisation de nos actions, d'engagement des bénévoles, plus d'indépendance face aux agendas imposés».

Frédric Toutain nous a racontés que lors d'un débat sur l'accès à la fibre en milieu rural auquel participait Isabelle Attard, le 19, Benjamin Bayart, le fondateur de French Data Network, «a commencé son discours en expliquant les politiques ne servent à rien, et qu'il faut travailler avec eux dans l'idée de leur demander de se pousser quand ils sont sur le chemin»:

«Il a tout à fait raison sur le fait que la solution passe par une reprise en main du pouvoir par les citoyens.» 

Grégor Brandy

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