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Conseils, science, sante et bien-être


Les premiers pas de l’utérus artificiel

Publié le 14 Mai 2016, 09:17am

Catégories : #SCIENCE

Les premiers pas de l’utérus artificiel

Des biologistes britanniques annoncent pouvoir cultiver in vitro des embryons humains au-delà de la frontière des quatorze jours. Faut-il interdire ou faire confiance aux servants de la science et de la technique? On peut aussi (re)lire «Le Meilleur des mondes».

Une frontière est sur le point d’être franchie, une frontière biologique, historique, symbolique. Dirigée par Anna Hupalowska et Magdalena Zernicka-Goetz, de l’Université de Cambridge, une équipe de biologistes vient d’annoncer être parvenue à cultiver in vitro des embryons humains jusqu’à un stade jamais atteint: treize jours. Ces biologistes auraient pu poursuivre leur culture. Mais ils ont choisi de ne pas franchir le seuil des quatorze jours, frontière mise en place il y a une quarantaine d’années et, depuis, jamais dépassée.

La publication scientifique de ce travail est disponible dans la revue Nature Cell Biology. Elle est, parallèlement, commentée dans Nature par trois spécialistes américains de bioéthique.

Recherche sur les embryons humains

Cette première nécessite le rappel de quelques données. Qu’ils soient soit artificiellement obtenus, in vitro, ou naturellement créés au sein des voies génitales féminines, les embryons humains doivent, pour continuer à se développer, s’implanter dans la paroi interne de l’utérus vers le septième jour suivant leur fécondation. C’est ainsi que les équipes de procréation médicalement assistée doivent impérativement procéder à leur implantation utérine cinq jours après la fécondation obtenue in vitro. Ils peuvent aussi les conserver en bloquant leur développement par congélation –avant de procéder à une implantation ultérieure, de les détruire ou de les utiliser à des fins de recherche.

À la fin des années 1970, les premiers succès britanniques de fécondation in vitro et d’obtention de «bébés éprouvettes» soulevèrent une question inédite: celle de la limite à partir de laquelle il ne serait plus éthiquement admissible de poursuivre leur culture à des fins de recherches. C’est ainsi que fut définie la «règle des quatorze jours». Cette frontière se fonde notamment sur des arguments embryologiques: cette date correspond à l’apparition d’éléments de symétrie et d’ébauches neurologiques. C’est aussi le moment où l’embryon «s’individualise», ne pouvant plus, en se dissociant, donner naissance à de «vrais jumeaux».

 

 
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La «règle» fut d’abord simplement proposée en 1979 par une structure éthique du gouvernement américain, puis approuvée en 1984 au Royaume-Uni par un comité ad hoc et, dix ans plus tard, outre-Atlantique. Aujourd’hui, une douzaine de pays se sont dotés de dispositifs législatifs ou de directives encadrant ce domaine d’activité et interdisant un développement embryonnaire in vitro au-delà de quatorze jours. C’est notamment le cas des États-Unis, de la Chine, de l’Inde, du Royaume-Uni, de l’Australie, de l’Espagne, du Danemark ou des Pays-Bas. Loin d’interdire la recherche sur les embryons humains, cette règlementation définit bien souvent un espace temporel où cette recherche devient, de fait, permise.

En France, ces recherches furent longtemps prohibées avant d’être partiellement autoriséedans le cadre d’une loi du 6 août 2013. Les chercheurs autorisés peuvent travailler à partir d’embryons «surnuméraires» –embryons conçus dans le cadre d’une fécondation in vitro que les parents choisissent de donner à la recherche. Ces travaux de recherche sontstrictement encadrés par l’Agence de la biomédecine, qui s’assure à chaque étape de leur conformité avec le cadre légal et les règles éthiques. À la différence du Royaume-Uni, il est notamment interdit, en France, de créer des embryons humains aux seules fins de mener, sur eux, des recherches.

Premiers instants de la vie

Pour l’heure, il s’agit de travaux qui portent sur les mécanismes du développement de l’embryon humain; des travaux qui pourraient permettre d’améliorer les chances de réussite des tentatives de fécondation dans le cadre d’une assistance médicale à la procréation. Il faut aussi compter avec l’obtention, à partir de ces embryons, de
«cellules souches embryonnaires», qui pourrait contribuer au développement de nouvelles voies thérapeutiques régénératrices. En Chine, des travaux sont aussi menés depuis peu sur des embryons humains dont on modifie le patrimoine héréditaire à partir de la nouvelle technique, révolutionnaire, de «réédition du génome humain» (CRISPR). Cette possibilité expérimentale vient d’autre part d’être officiellement autorisée en Grande-Bretagne.

Aujourd’hui, la publication britannique de Nature Cell Biology vient bouleverser la donne scientifique et le consensus international élaboré depuis trois décennies. La question est désormais ouvertement posée, au nom du droit à la connaissance, de laisser à des biologistes de la reproduction la possibilité de pouvoir cultiver des embryons humains au-delà de la frontière des quatorze jours. Il s’agirait, là encore, de mieux comprendre les processus moléculaires et cellulaires (normaux et pathologiques) des premiers instants de la vie humaine, de progresser dans les connaissances fondamentales et de mettre au point de nouvelles thérapeutiques contre l’infertilité.

Assurer in vitro l’ensemble des fonctions physiologiques normalement assurées par le placenta et l’utérus entrera progressivement dans le champ des possibles

Concrètement, les biologistes britanniques expliquent avoir mis au point de nouvelles techniques de culture et une forme de matrice imitant l’environnement utérin. Respectueux de la règlementation, ils se sont limités à treize jours mais demandent à pouvoir poursuivre. La professeure Magdalena Zernicka Goetz a confié à la BBC l’immense plaisir que lui a procuré l’obtention de ce résultat, dont elle vante par ailleurs les potentialités scientifiques. De commentateurs évoquent d’ores et déjà une nouvelle voie de compréhension de pathologies comme l’autisme, une méthode d’analyse de la toxicité des substances chimiques présentes dans l’environnement… L’horizon des nouveaux possibles s’élargit en même temps que la menace d’une réification de l’embryon humain.

Au Royaume-Uni, le Nuffield Council of Bioethics (qui a joué un rôle de premier plan dans l’acceptation de la création de «bébés à trois parents») vient de faire savoir qu’il examinera sous peu les nouvelles questions éthiques soulevées par ce travail. En France, le Comité national d’éthique ne manifeste encore aucun intérêt particulier pour ce sujet, pas plus qu’il ne semble s’intéresser aux développements de l’usage chez l’homme de la technique de réédition des génomes.

Locations et greffes d’utérus

En vérité, le résultat des chercheurs britanniques soulève de manière très concrète la somme des questions théoriques (et parfois fantasmatiques) inhérentes au concept d’utérus artificiel. Les premières phosphorescences sur le sujet datent d’un siècle, quand le biologiste et généticien (britannique) John Burdon Sanderson Haldane élabora le projet d’un dispositif permettant chez les mammifères une grossesse extracorporelle, la croissance d’un embryon puis d’un fœtus en dehors du corps d’un organisme femelle. Développé sous forme d’anticipation par Haldane en 1923 dans Daedalus, or, Science and the Future (traduit en français sous le titre Dédale & Icare, éd. Allia, 2015), le concept d’ectogenèse inspirera bientôt à Aldous Huxley la clef de voûte de son chef d’œuvre: Le Meilleur des mondes (1932).

Un siècle plus tard, la nouvelle perspective de l’utérus artificiel dans l’espèce humaine survient alors que se développe à l’échelon international la pratique, controversée, des locations d’utérus et celle, encore confidentielle, des greffes d’utérus. En France, toutes les questions ici soulevées avaient été développées par le médecin, écrivain et philosophe Henri Atlan dans L’utérus artificiel (Seuil, 2005):

«Après la pilule contraceptive, l’insémination artificielle, la fécondation in vitro, une prochaine étape sera l’utérus artificiel. Sans doute cette technique aura-t-elle d’abord des fonctions thérapeutiques, remplaçant les incubateurs actuels pour maintenir en vie les grands prématurés. Mais personne n’est dupe. Les techniques de procréation, initialement développées avec des finalités médicales de traitement de la stérilité ou d’avortements à répétition, débordent inévitablement ces indications strictement thérapeutiques. Comme les inséminations artificielles et les fécondations in vitro, les utérus artificiels seront utilisés pour des “désirs d’enfant” que la procréation naturelle, non médicalisée, ne permet pas de satisfaire.»

«Grossesse artificielle»

Dans le sillage de la location d’utérus, le sujet de la «grossesse artificielle» n’est plus ni un tabou ni un simple fantasme. Assurer in vitro l’ensemble des fonctions physiologiques normalement assurées par le placenta et l’utérus entrera progressivement dans le champ des possibles. On n’est ici, toute proportion gardée, qu’à un degré supérieur de complexité par rapport à celle du rein artificiel.

Pour Henri Atlan, ancien membre du Comité consultatif national d’éthique, l’acceptation de cette pratique se fera en deux temps. La première phase sera thérapeutique: prévenir les conséquences des naissances très prématurées, en proposant une fin de gestation hors du corps maternel, sans mise en œuvre de la fonction pulmonaire. La seconde phase verra ensuite dans le recours à des utérus artificiels efficaces une nouvelle possibilité de donner la vie.

Comment, et en invoquant quels arguments, pourra-t-on interdire à des femmes, à des couples, d’avoir recours à cette possibilité dès lors qu’ils souhaiteront échapper de la sorte aux risques, aux contraintes et aux souffrances de la grossesse et de l’accouchement? L’émergence d’une machinerie utérine dans le champ du possible ou du probable nous permet de rendre plus lisible l’opposition fondamentale entre les féministes radicales (ou«libertaires») et celles qui le sont moins. Les premières plébisciteront les multiples potentialités offertes par l’ectogenèse. Les secondes jugeront cette technique inacceptable.

«Les enfants nés d’une machine auront des organes génitaux mais pas d’ombilic, avait expliqué, lors d’un congrès de bioéthique organisé en 2004, Rosemarie Tong, féministe et spécialiste de bioéthique (université de Caroline du Nord). Ils seront de simples créatures du présent et des projections dans l’avenir, sans connexions signifiantes avec le passé. C’est là une voie funeste et sans issue.» L’utérus artificiel est-il autre chose que la porte ouverte de manière irréversible vers la création de corps définitivement post-humains?

Jean-Yves Nau

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