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Le naufrage de Port Talbot ou les limites du libre-échange

Publié le 9 Mai 2016, 09:49am

Catégories : #ECONOMIE

Le naufrage de Port Talbot ou les limites du libre-échange

L'ouverture des économies ne profite pas à tout le monde.

Le protectionnisme a de nouveau le vent en poupe. Populistes de gauche comme de droite, aux États-Unis comme au Royaume-Uni, font aujourd’hui le procès du libre échange. Bernie Sanders comme Donald Trump, Jeremy Corbyn comme Nigel Farage instruisent le même procès: l’ouverture sans restrictions aux importations chinoises (et au-delà des pays émergents) ont dévasté les industries locales, détruit des emplois bien payés et bien couverts socialement, accru les inégalités, miné des communautés, désertifié certaines régions, contracté la classe moyenne affaiblissant ainsi les bases mêmes de la démocratie.

La fable libre-échangiste selon laquelle l’ouverture des économies profite à tout le monde en faisant monter partout les eaux de la croissance, de la spécialisation et de la montée en gamme s’est révélée trompeuse: le travailleur de Détroit qui perd son emploi ne migre pas vers le high-tech, il sombre dans le chômage ou, au mieux, retrouve un emploi d’agent de propreté chez McDonald's.

Le libre échange ne va plus de soi

Plus singulier encore les économistes du commerce international comme Paul Krugman ou du développement comme Dani Rodrik en viennent à revisiter leurs théories: en insistant à présent sur le fait que l’ouverture commerciale fait des gagnants et des perdantsn que l’ouverture négociée dans le cadre de l’OMC a laissé se développer des stratégies prédatrices d’exportation, que des politiques progressistes de libre-échange sont envisageables à condition qu’on combine politiques de formation et de requalification à l’intérieur et politiques de protection de la propriété intellectuelle et politiques anti-dumping à l’extérieur.

Bref, le libre échange ne va plus de soi. Pire encore, les économistes et les politiques qui continuent à en vanter les mérites sont accusés d’avoir prêté la main aux multinationales qui ont maximisé leurs profits par les délocalisations, aux financiers qui ont poussé les feux de la déréglementation financière, aux professionnels et experts qui ont profité de la montée en gamme et de l’ouverture même partielle des marchés émergents.

Si, aux États-Unis, le débat porte sur les bénéfices de l'accord de libre-échange américain (Nafta), de l’entrée de la Chine dans l’OMC et sur les accords transpacifique (TPP) ettransatlantique (Tafta), au Royaume-Uni, le débat s’est cristallisé sur le naufrage de la sidérurgie britannique révélé par la décision de Tata Steel de céder ou de fermer ses activités sidérurgiques dans le pays.

La sidérurgie britannique en cause

Cette affaire est, pour les partisans du Brexit, l’illustration de la perte de maîtrise par le Royaume-Uni de son destin industriel au profit de Bruxelles, là où un Royaume-Uni souverain pourrait étendre ses échanges avec la Chine et le reste du monde (émergents et États-Unis).

L’argument est étrange car on ne voit pas comment une sidérurgie anglaise victime des surcapacités mondiales de production et d’une stratégie agressive d’exportation chinoise (doublement en 2015 à sept millions de tonnes) se porterait mieux après le Brexit. Pour les partisans du «remain» –rester dans l'Union européenne–, la même affaire illustre l’atout d’un Royaume-Uni inséré dans un puissant bloc commercial à même de négocier de meilleurs compromis multilatéraux. Mais l’argument est tout aussi étrange car on ne comprend pas pourquoi le gouvernement actuel a ralenti l’action anti-dumping européenne et a tout fait pour ne pas mécontenter la Chine.

Partisans et adversaires du Brexit instrumentalisent en fait un débat commercial alors que c’est l’état de la sidérurgie britannique qui est essentiellement en cause.

Là aussi le détour par l’histoire industrielle récente s’impose. Lorsque Tata Steel rachète le groupe Corus, issu de la fusion de British Steel et du Hollandais Hoogovens, l’homme malade est anglais. Et, malgré des investissements significatifs (cinq milliards pour les activités européennes reprises), et un déclassement d’équipements qui coûte deux milliards de livres à Tata en cinq ans, la partie anglaise rachetée ne trouve pas son niveau d’équilibre. Pire encore, la principale unité située dans le Pays de Galles, Port Talbot, perd 300 millions de livres par an.

Trois paris simultanés

Comment expliquer un tel effondrement? En reprenant Corus, Tata Steel fait trois paris simultanés. D'abord, celui la sidérurgie hollandaise qui est compétitive et profitable fournit les bases d’une exploitation européenne équilibrée. Ensuite, en maîtrisant l’ensemble de la chaîne qui va du minerai de fer à l’acier spécial, Tata entend dupliquer le modèle Arcelor Mittal qui passe alors pour un succès. Enfin, en rationalisant l’outil britannique et en le modernisant (le déficit d’investissements remonte à l’ère pré-thatchérienne), Tata fait le choix du maintien d’une activité de production proche de ses clients.

Ce pari se révélera perdant. D’abord parce que la moindre croissance des émergents et la grande récession occidentale ont contracté le marché. Ainsi, le minerai de fer qui cotait 136 dollars la tonne en 2013 a atteint 41 dollars la tonne en 2015 entraînant une hausse de la production de la part de groupes miniers qui ne voulaient pas perdre de parts de marché. Ensuite, parce que les investissements stratosphériques chinois (plus de la moitié de la capacité mondiale soit près de un milliard de tonnes) ont accru les surcapacités mondiales et le déversement d’acier chinois sur l’Europe. Enfin, parce que dans un tel contexte les prix se sont effondrés.

Une équation impossible

Des installations anciennes, une production de commodités sidérurgiques, des prix qui s’effondrent, et des importations qui grimpent, l’équation économique de la vieille sidérurgie britannique devenait simplement impossible.

La réaction du gouvernement de Sa Majesté a été hésitante, embarrassée, pusillanime. Dans un premier temps, alors que le gouvernement américain, confronté au même problème, activait les procédures anti-dumping, le gouvernement britannique ralentissait une administration européenne déjà étonnamment lente. Comme l’a rappelé publiquement Emmanuel Macron, les tarifs anti-dumping européens sont notoirement insuffisants: 20% pour les laminés à froid alors que le taux américain est de 300%.

La musique de fond britannique est d’une facture libre-échangiste: ce qui compte, ce n’est pas le destin des aciéries mais la capacité à créer de nouvelles richesses notamment dans les services aux entreprises, l’économie britannique a davantage besoin de salariés, formés, qualifiés, équipés pour la nouvelle croissance que de salariés protégés sur des marchés en contraction. Et enfin les importations bénéficient aux consommateurs et aux producteurs qui font baisser leurs coûts grâce aux composants importés.

Toutes les options sont ouvertes

Après l’annonce de Tata Steel et les réactions des autorités politiques locales au risque de disparition de milliers d’emplois notamment au Pays de Galles, le gouvernement annonce que «toutes les options sont ouvertes» et qu’il sera vigilant sur le processus de vente et sur la stratégie économique et sociale des acquéreurs.

Enfin la nationalisation, fermement rejetée dans un premier temps, fait une timide apparition sous la forme d’une stratégie de portage par le Trésor britannique en attendant que des acquéreurs satisfaisants soient trouvés ou qu’une solution de reprise interne soit montée.

Au total, le naufrage de Port Talbot soulève trois types de problèmes. Laissée à elle-même la sidérurgie britannique peut disparaître. Peut-on considérer que les pays développés peuvent renoncer à terme à la production sur leur sol de commodités sidérurgiques? La politique anti-dumping européenne, même si elle a été mobilisée contre les pratiques prédatrices des exportateurs chinois, s’est montrée lente et insuffisante. Les engagements chinois de supprimer à 100 à 150 millions de tonnes de surcapacités ne sont pas tenus et l’acier chinois parvient aujourd’hui en Europe à un prix inférieur au coût des ferrailles. Enfin, la filière sidérurgique européenne représente aujourd’hui 320.000 salariés et la montée en gamme ne protège pas même des acteurs comme Thyssen-Krupp. Faut-il repenser l’extension des chaînes de valeur, cesser de réfléchir global et se donner les moyens d’agir au niveau de la région européenne?

Elie Cohen et Telos

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