Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Marichesse.com

Marichesse.com

Conseils, science, sante et bien-être


Lagavulin, une vieille distillerie, un jeune whisky et l'âge du capitaine

Publié le 20 Mai 2016, 09:15am

Catégories : #ALCOOL

Lagavulin, une vieille distillerie, un jeune whisky et l'âge du capitaine

La vénérable distillerie d'Islay fête son bicentenaire avec un single malt audacieux à bien des égards. Si seulement ça pouvait donner des idées aux autres...

Il y a les années qu'on brandit fièrement en étendard et celles qu'on tait avec embarras, qu'on préfère cacher. À l'exact opposé de l'homme, le whisky aime pérorer sur son âge avancé mais écrase discrètement sa jeunesse, gêné aux entournures avant sa majorité, fixée à 12 ans par une règle non dite. Las, les stocks de malts adultes peinant à se reconstituer face à l'ampleur de la demande mondiale, une déferlante de flacons muets sur leur âge, mais aux sobriquets étudiés (le dictionnaire du gaélique commence à s'épuiser) s'est installée durablement en rayons.

Il n'en a pas toujours été ainsi. «Quand j'ai commencé à écrire sur le whisky, au tout début des années 1980, l'industrie considérait encore qu'un vieillissement prolongé au-delà de 10 à 12 ans risquait de faire plus de mal que de bien», s'amuse Charles MacLean, historien du malt bien connu des amateurs. Trente-cinq ans plus tard, cette dangereuse limite est devenue un pré-requis dont les consommateurs peinent à s'affranchir.

Bizarre, vous avez dit bizarre? «La crise de surproduction des années 1980, qui a poussé à la fermeture bon nombre de distilleries, a généré des stocks colossaux,reprend MacLean. Et il s'est avéré plus simple de les écouler en les rassemblant par catégories d'âge. Mais, à l'époque, en réalité, le whisky était toujours plus vieux que ce qu'il affichait.» L'âge est souvent un mirage.

Vingt dizaines de cierges

En 1887, Alfred Barnard, le Charles MacLean du XIXe siècle, de passage sur l'île d'Islay pour recenser les distilleries d'Écosse, goûte un Lagavulin assez âgé qui lui fait forte impression. «L'un de ces rares whiskies qui méritent d'être bus seuls», c'est-à-dire en single malt, écrit-il. Assez âgé? Oui, 8 ans: que de rides pour l'époque. En parlant de rides... Personne ne lui donnerait son âge. La bienséance interdit qu'on chatouille une lady sur sa date de naissance, mais celle-ci a décidé de le crier sur les toits. Deux cents ans. Bon, bien plus en vérité.

Combien parmi les dizaines de distilleries à surgir ces dernières années seront toujours debout en 2216?

 

La distillerie Lagavulin souffle vingt dizaines de cierges, marquant 1816, cette année qu'on dit sans été où elle est sortie des ombres de l'illégalité. Mais de fait, les alambics clandestins ronflaient sur la baie depuis la fin du XVIIe. Deux cents ans. Et l'on se cramponne dans le vertige: combien parmi les dizaines de distilleries à surgir ces dernières années seront toujours debout en 2216? L'âge est toujours un miracle. 

Et des miracles, la longue histoire du scotch en a sans doute authentifié davantageque l’Ancien et le Nouveau Testaments réunis, Islay à elle seule explosant les records de Lourde –je ne parle même pas des cas de guérison spontanée au whisky tourbé, lot quotidien sur ces côtes déchiquetées par la voracité des vagues.Oui, ce trop-plein d’années est un miracle dans l’histoire du malt écossais jalonnée de croix et de silence. Bowmore bien avant Lagavulin, puis Ardbeg et Laphroaigl’an dernier, ont célébré leur bicentenaire. Mais combien de disparues sur l'île?Lochindaal, Octomore, Port Ellen, Malt Mill, Ardenistiel...

«On ne survit pas deux cents ans si on n'est pas bon, si on n'est pas spécial,martèle Nick Morgan, qui veille sur le portefeuille des malts de Diageo, la maison mère de Lagavulin. Lagavulin doit beaucoup à Peter Mackay, l'un de ses propriétaires, excentrique patenté mais surtout obsessionnel de la qualité du whisky, le premier à avoir créé, en 1920, un laboratoire de recherche consacré au malt.»

L'âge, un gage de…

Nick Morgan, historien de formation, fin connaisseur des arcanes et des archives du scotch, est sans doute l'un des types les plus passionnants à interviewer sur le whisky. Mais une question le fout immanquablement en rogne ces derniers temps: cette paresse journalistique qui consiste à s'interroger sur l'âge du whiskyplutôt que du capitaine«Si le spiritueux est bon, cela devrait suffire.»

«C'est bien là le problème, remarque Charles MacLean. La plupart des nouveaux NAS* arrivés sur le marché sont d'une qualité inférieure aux whiskies qu'ils remplacent, mais commercialisés à des prix souvent supérieurs.» Et le consommateur, cet imbécile prompt à relier les deux infos, se sent parfois un tantinet abusé. Retournons le problème: si le spiritueux est bon, pourquoi ne pas donner son âge, fût-il proche du berceau? Octomore tamponne ses 5 ans et les quille s'arrachent à peine débarquées. Gordon & MacPhail embouteille dès 8 ans certains malts sans qu'on songe à les déprécier. Et c'est à peu près tout mais...

Gros pied de nez

Mais pour fêter ses 200 ans avec audace, à rebours de l'air du temps, Lagavulin se pointe en grenouillère avec une édition limitée estampillée 8 ans. Ah! Un pied de nez au marché? «Peut-être», répond laconiquement Nick Morgan. Un pavé dans la bataille des âges? «Peut-être. Ce qui est certain, c'est que seule une distillerie comme Lagavulin pouvait se le permettre.» Une vieille dame qui n'a plus rien à prouver peut se livrer à toutes les provocations, surtout si elles ont du sens.

On n'avait pas envie de faire un “whisky de placard”, on voulait que les gens ouvrent la bouteille et la boivent

Georgie Crawford

Ce 8 ans renoue avec les temps jadis d'Alfred Barnard, et jadis était hier. Embouteillé à 48%, il colle au caractère de la distillerie comme une épure, avec un premier nez vert dans tous les sens du terme, vif, herbacé, qui mute sur le foin coupé, un peu terreux, avec une vrille de tourbe légère puis de bacon. Parfaitement équilibré en bouche, bien que plus phénolique, il brasse des notes fruitées, d'agrumes surtout, de pomme pincée de ce qu'il faut de vanille, en rondeur, en douceur. Les huit années en fûts de chêne américain refill ont respecté la devise de Laga: dompter le feu mais garder la chaleur. Une vraie réussite, lâchée à moins de 50 livres Outre-Manche. «On n'avait pas envie de faire un “whisky de placard”, on voulait que les gens ouvrent la bouteille et la boivent», insiste Georgie Crawford, qui dirige la distillerie. L'âge est parfois un hommage.

En France, malheureusement, le code barre a pris une claque et frôle les 80 euros. Dommage. Mais ma foi, un collector bon, jeune, (relativement) pas cher et accessible au plus grand nombre: voilà bien un anniversaire plein de panache. Plus tard, encore plus tard, vous le trouverez sur les sites d'enchères à un tarif prohibitif qui vous donnera envie d'acheter le 16 ans officiel comme un doigt d'honneur. Ce jour-là, sortez la deuxième bouteille que vous aviez achetée au cas où, faites péter le liège, portez un toast. Et rappelez-vous son âge.

* — NAS pour No Age Statement, whisky sans compte d'âge Retourner à l'article

Christine Lambert

source

Commenter cet article

Archives