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La révolution sera californienne et technolibérale

Publié le 22 Mai 2016, 15:32pm

Catégories : #TECHNOLOGIE

La révolution sera californienne et technolibérale

Inspirée par la pensée libertarienne et la contre-culture des années 1960, la révolution internet participe aujourd’hui à la renaissance du capitalisme, autour d’un «modèle californien» à la fois collaboratif et libéral.

Il y a en France des «zadistes», de ZAD, zones à défendre. Ils sont violents, ils cassent le monde autour d’eux. Il y a à San Francisco des ZDCistes, de ZDC, zone de confiance. Ils construisent le monde de demain. Si on veut retrouver de l’espoir, un bel espoir, dans ce XXIe siècle qui s’ouvre, si on refuse de se laisser désespérer par le terrorisme, la stagnation séculaire, la corruption généralisée et la nullité politique, il faut lire Le Modèle californien, de la sociologue Monique Dagnaud (qui collabore par ailleurs à Slate; NDLR). Le sous-titre dit les choses: «Comment l’esprit collaboratif change le monde».

C’est une plongée dans la révolution internet qui nous mène à chacun de ses contours, l’origine libertarienne des années 1960, les forces, les dérives, les naïvetés, bref un livre-bilan d’étape qu’il faut lire à l’heure où, chacun le constate, le web a commencé à tout bouleverser, la vie économique, l’éducation, les loisirs, la sécurité, etc. Et cette révolution «n’en est qu’à ses débuts, la progression est inéluctable». San Francisco, résume l’auteur, citant Fernand Braudel, c’est comme Venise du XIVe siècle, la ville phare «d’où partent les forces dominantes qui recomposent les activités économiques d’une époque».

«Free»«Free Speech»«Free of Charge»: autonomie de l’individu, liberté de circulation, partage désintéressé. La révolution internet est profondément une philosophie politique. Elle remonte aux années 1960, au couple formé, d’une part, par les hackers, qui n’étaient pas les pirates d’aujourd’hui, mais «des franc-tireurs qui expérimentent», des amoureux de la machine-ordinateur et, d’autre part, par les hippies qui, au-delà du retour à la nature, bâtissent une société en réseaux et d’autonomie créatrice. Cette contre-culture californienne, qui s’exportera dans le monde entier, notamment à Paris en Mai 68, engendrera directement la cyberculture, note Monique Dagnaud, qui souligne le drôle de génie américain capable de marier les idéaux pacifiques et la rationalité des ingénieurs, les hippies et le Pentagone.

Il n’en demeure pas moins qu’internet, loin de la contestation du départ, participe du sauvetage du capitalisme, de sa renaissance. D’où les critiques fortes sur l’ultralibéralisme qui se cache derrière les puces, et sur la conversion au profit d’une élite superbranchée. Au-delà de cet étiquetage politique simpliste du néolibéralisme dotcom, le livre nous aide à mesurer les impacts de la révolution technolibérale de trois façons. C’est la partie la plus enrichissante.

«Réciprocité créatrice»

D’abord sur la psyché collective. Le réseau agit «comme un extenseur de la liberté individuelle», comme «un levier de créativité, y compris pour résoudre des problèmes collectifs». Le symbole de la construction de valeurs hors de la sphère commerciale est Wikipédia. De là, le développement d’une sphère non marchande et de conduites non marchandes d’engagement. Ensuite et surtout, sur la psychologie des individus. Internet valorise «l’expression de soi, le plaisir de l’échange, la quête de visibilité, le goût de la participation, la promotion de certaines valeurs, les prises de position morales». L’ambivalence est immédiate et grande, l’individu se met sous le regard des autres avec deux risques, celui d’encourager des comportements grégaires et celui de se mettre sous la dure pression de «s’inventer lui-même». Internet, c’est la foire aux vanités.

Internet, loin de la contestation du départ, participe du sauvetage du capitalisme, de sa renaissance

Enfin, et le plus profondément, le web provoque «une réorganisation cérébrale» dont on ne peut pas encore mesurer les conséquences: la place de l’image, le bruit musical et informationnel permanent font que les activités sensorielles prennent le pas sur l’analyse de la raison. Vaste changement. Ce qui se joue est loin d’être anodin et ceux qui voient naître un nouvel homme ne sont pas toujours rassurants. On lira sur ces sujets du transhumanisme le livre de Dominique Nora Lettre à mes parents sur le monde de demain.

Mais foin du négatif, le positif est grand. L’esprit collaboratif débouche selon Monique Dagnaud sur ce qu’elle appelle «la réciprocité créatrice», qui est la clef de ce qui manque dans notre époque en crise: la confiance. Au moment où les institutions rouillées font l’objet de critiques en légitimité, la place est ouverte pour les enfants de la révolution technologique et de la société civile. Il ne s’agit pas d’une économie du don ou d’une démarche purement altruiste mais bien d’un nouveau ressort social forgé dans la recherche de l’autoréalisation et de la satisfaction personnelle, «l’intérêt à» (la valeur pour soi) et «l’intérêt pour» (la valeur en soi). Ici encore, la transformation n’est pas anodine.

D’où un autre trait de l’ambivalence internet: l’économie collaborative favorise à la fois le bien commun et le capitalisme le plus brutal. Sous le peer to peer, le viol du droit de propriété mais aussi l’autopartage. Il en sort une meilleure utilisation du capital existant (Airbnb propose de louer une chambre vide ou son appartement quand on part en vacances), bien utile quand la productivité pique du nez, un engouement de la jeune génération pour le travail indépendant, apte à regénérer le tissu des entreprises et plus généralement l’entrepreneuriat comme projet politique. «Il y a toujours une solution, il suffit de s’y mettre à plusieurs»: le message est dynamique et positif.

Au bout d’un voyage riche, informé, et très nuancé, où l’auteur nous mène, internet présente des risques énormes, celui de porter des inégalités «abyssales» dans son sein, mais le web ouvre les portes et, ces jeunes ZDCistes ont bien raison de les franchir allégrement.

Cet article a d’abord été publié dans Les Échos.

Eric Le Boucher

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