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Conseils, science, sante et bien-être


Faut-il faire visiter une morgue aux conducteurs ivres?

Publié le 9 Mai 2016, 10:15am

Catégories : #SCIENCE, #SANTE-BIEN-ETRE

Faut-il faire visiter une morgue aux conducteurs ivres?

La Thaïlande a décidé d’effrayer les conducteurs arrêtés pour alcoolémie excessive en leur faisant visiter des morgues. Mais personne ne sait si ça marche.

Le comté d’Orange, en Californie du Sud, ne plaisante pas avec les conducteurs alcoolisés, surtout s’ils sont mineurs[1]. En plus de tout l’arsenal de sanctions classiques –amendes, emprisonnement, retrait de permis et perte d’opportunités professionnelles–, un juge peut condamner l’auteur du délit à visiter une morgue pour lui offrir un sec rappel de la réalité.

Le programme Youth Drug and Alcohol Deterrence est né dans le comté à la fin des années 1980, à la suite d’une recrudescence d’arrestations de jeunes gens qui conduisaient après avoir bu. Les tribunaux, les hôpitaux et les morgues de la région –«ceux qui voyaient le pire», explique Sarah Tuckerman-Cluff, directrice du programme pour les tribunaux du comté– se sont réunis et ont décidé que le meilleur moyen d’empêcher ces jeunes de reprendre le volant après avoir bu était de leur mettre le nez sur les conséquences possibles de leurs actes.

«Collez-les devant un cadavre», proposa Tuckerman-Cluff. «Qu’ils sentent l’odeur du formol. Qu’ils tiennent quelques organes dans leurs mains, et qu’ils entendent l’histoire de ces gens et comment ils ont été tués par un conducteur ivre.»

Depuis les années 1980, des centaines de milliers de conducteurs sanctionnés dans tous les États-Unis pour avoir conduit avec une alcoolémie excessive (et d’autres ayant commis des délits liés aux drogues ou à l’alcool) ont visité des morgues dans le cadre de leur sanction pénale. J’ai commencé à regarder les programmes comme celui du comté d’Orange début avril, pour voir s’il existe des preuves de leur efficacité, après que la Thaïlande est devenue le premier pays au monde à imposer au niveau fédéral que les conducteurs ayant pris le volant après avoir bu travaillent dans des morgues.

«Est-ce que ça marche? Nous aimons le croire»

 

J’ai trouvé une multitude de programmes proposés par diverses municipalités dans tous les États-Unis (les États établissent un cadre de base des sanctions pour les conducteurs avec une alcoolémie illégale et beaucoup laissent les juges décider des amendes, durées d’emprisonnement ou travaux d’intérêt général). La durée et l’intensité des programmes sont variables. Certains dépassent à peine une heure et comprennent une visite de la morgue et une conversation avec un médecin légiste. D’autres s’étalent sur plusieurs jours et offrent des occasions de développer sa réflexion par le biais de discussions et de travaux écrits. Tous ces programmes avaient en commun un soutien total de la part des médecins légistes et des administrateurs qui les géraient. Ces gens sont convaincus qu’ils fonctionnent.

Le mot-clé ici est convaincus. La plupart de ceux qui les soutiennent s’appuient sur une évaluation basée sur le changement immédiat qu’ils constatent chez les adolescents et les adultes avec qui ils travaillent –et sur le fait qu’ils pratiquent rarement d’autopsies sur ceux qui ont participé au programme.

«Il est très rare de retrouver sur une de nos tables une personne passée par ce stage», rapporte Ed Winter, chef adjoint du Los Angeles County Department of Medical Examiner-Coroner. «Il fonctionne très bien.»

«Est-ce que ça marche? Nous aimons le croire», ajoute Orlando Portillo, adjoint du médecin légiste en chef de Lake County, dans l’Illinois. «Pour l’instant, aucun n’a fini sur notre table d’autopsie.»

Pour l’instant, aucun n’a fini sur notre table d’autopsie

Orlando Portillo, adjoint du médecin légiste en chef de Lake County (Illinois), à propos des personnes passées par le programme

Pourtant, peu d’entre eux sont capables de fournir des preuves objectives et scientifiques que les visites de morgues dissuadent vraiment les gens de reprendre le volant après avoir bu. Si certains programmes conservent des archives internes, aucune recherche extérieure n’a évalué si cette expérience empêche les auteurs de ces infractions d’en commettre d’autres, liées à l’alcool ou à la drogue.

Un des moyens de mesurer le succès de ce genre de programmes consiste à regarder les taux de récidive montrant le nombre de conducteurs qui reprennent le volant avec une alcoolémie illégale après avoir déjà été sanctionnés. On ne dispose pas aux États-Unis de grande base de données sur la récidive dans ce domaine, mais une étude de 2014 conduite par la National Highway Traffic Safety Administration estime que le taux de récidive aux États-Unis tourne autour de 30%.

En comparaison, moins de 2% des conducteurs arrêtés pour alcool au volant qui ont visité la morgue du comté d’Orange récidivent dans les dix-huit mois qui suivent, se réjouit Tuckerman-Cluff. Dans le comté de Clark, au Nevada, l’État de Las Vegas, environ 12% des conducteurs qui ont fait le stage à la morgue sont de nouveau arrêtés, expose John Fudenberg, le médecin légiste du comté. À Santa Clara, en Californie, où le même genre de programme a été organisé de 1998 à 2008, moins de 20% des personnes concernées ont récidivé, explique Ingo Brauer, l’avocat à l’origine du programme. Si ces faibles taux de récidive se maintiennent à long terme, ils peuvent laisser penser qu’une visite à la morgue pourrait être un moyen relativement rapide et efficace de combattre l’alcool au volant.

Bien sûr, ce n’est pas parce que quelqu’un n’est pas condamné une deuxième fois qu’il n’a pas repris le volant après avoir trop bu; de la même manière que ce n’est pas parce qu’on ne finit pas à la morgue qu’on ne recommence pas à conduire en état d’ébriété (on estime que seulement 1% des 112 millions d'occurrences de conduite en état d'ivresse débouchent sur des arrestations). Les détracteurs de la méthode protestent que faire défiler des gens dans les morgues peut distraire les médecins légistes de leur travail, augmenter le risque de maladie ou traumatiser les personnes qui voient les cadavres (les conseillers de ces programmes soulignent qu’ils respectent des règlementations de sécurité pour éviter ces situations).

«Comparer des pommes et des oranges»

D’autres s’inquiètent à l’idée que cette pratique ne soit qu’un moyen de terrifier les contrevenants –une tactique qui ne débouche que rarement sur des changements de comportement. Plusieurs personnes comparent les visites à la morgue aux programmes Scared Straight, qui emmènent de jeunes délinquants visiter des prisons pour leur montrer où ils finiront s’ils ne choisissent pas le droit chemin. Les recherches montrent que ces programmes sont inefficaces; il est même possible qu’ils augmentent les risques que les adolescents qui y participent continuent de commettre des délits.

Mais pour Brauer, cela revient à «comparer des pommes et des oranges.»Simplement parce que, contrairement aux programmes Scared Straight, les visites de morgues ne tendent pas à instiller une peur de la mort, mais plutôt à faire prendre conscience de la valeur de la vie.

«Plus vous accordez de valeur à la vie, plus votre comportement en tient compte. Venir dans nos bureau et voir des morts inattendues vous aide à donner davantage de valeur à la vie», expose Fudenberg, le médecin légiste du Nevada.

J’ai décrit les visites à la morgue à Hy Malinek, psychologue et expert médico-légal de Beverly Hills (Californie), souvent amené à témoigner du rétablissement de délinquants violents. Il s’est montré impressionné par le faible taux de récidive rapporté par la morgue, tout en soulignant que les participants devraient être suivis plus longtemps –dix ans, peut-être– pour faire la preuve de changements de comportement à long terme.

Il a également expliqué que les programmes de visite de morgues concordaient avec ce que nous savons sur la manière dont les auteurs de ce genre d’infraction peuvent se réformer. Les changements de comportement nécessitent deux éléments. Le premier est qu’il faut comprendre que vos actes ont réellement provoqué des dégâts –«prendre la mesure de la perte de vie, les dégâts que la conduite a occasionnés», explique Malinek. Le deuxième est un élément émotionnel, qui pousse à compatir avec la victime et à intérioriser sa souffrance au point de s’en souvenir lorsqu’une nouvelle occasion de boire de l’alcool se présente.

Les programmes de sevrage alcoolique ou de drogue comme les méthodes à douze étapes fonctionnent selon le même principe; la différence est que l’expérience émotionnelle y est administrée doucement, par partage progressif et au fil de discussions autour d’expériences traumatisantes. Malinek estime que les visites à la morgue peuvent obliger les délinquants à comprendre et à intérioriser les conséquences de leurs actes, s’ils sont prêts à les assimiler.

Niveau d'ouverture de la personne

La question est donc de déterminer si une seule visite suffit. Là encore, difficile de le savoir.

«Ça dépend de la personne et de sa volonté de vraiment considérer tout ça –de son niveau d’ouverture, d’intérêt, de capacité à regarder les conséquences et à les laisser la toucher», dit Malinek.

Les gens qui font une expérience de mort imminente subissent souvent un changement de personnalité

Si la personne est prête, alors la visite peut vraiment la transformer. Les gens qui font une expérience de mort imminente ou qui simplement imaginent leur propre mort en détail –comme pourrait le faire un automobiliste arrêté en état d’ébriété qui visiterait une morgue– subissent souvent un changement de personnalité. Ils apprennent à accorder de la valeur à leur propre vie, à assumer la responsabilité des dégâts qu’ils ont causés et peuvent même se mettre à se conduire de façon plus altruiste. Le pouvoir de transformation de la confrontation avec la mort est une piste de recherches relativement nouvelle, mais les résultats reflètent le genre de transformations que les médecins légistes constatent chez les conducteurs concernés qui visitent leurs morgues, et peuvent contribuer à expliquer la faiblesse impressionnante des taux de récidive à court terme.

On ne peut pas affirmer que les programmes de visite de morgues sont aussi efficaces que le prétendent les professionnels. Mais l’alcool au volant a tué près de 10.000 personnes aux États-Unis en 2014[2] –ce qui représente environ un tiers du total des morts sur la route– et il est clair que le système actuel n’arrête pas les 40% de récidivistes qui, selon les recherches, sont impliqués dans un nouvel accident (même s’ils ne sont pas arrêtés).

La peur fonctionne-t-elle?

Dans le New York Magazine, Cari Romm écrit que les visites à la morgue se basent sur la peur (tout comme les programmes Scared Straight) et que par conséquent elles ne fonctionnent pas. Selon elle, nous devrions nous concentrer à la place sur ce que nous savons réduire l’alcoolémie au volant –comme l’application des lois existantes et l’installation de technologies qui empêchent les conducteurs ayant déjà été condamnés de conduire sans avoir soufflé dans un éthylotest.

Son argument est valable; les nouvelles technologies tout particulièrement sont pleines de promesses pour réduire l’alcoolémie au volant, et ont déjà prouvé leur efficacité à certains endroits. Mais une meilleure application des lois demande que ces tests soit appliqués à tous les conducteurs, ce qui rencontre une forte opposition, ou un renforcement des effectifs policiers, ce que les budgets permettent rarement.

Et, plus fondamentalement, Romm se trompe au sujet des visites de morgue. Quand elles sont organisées de manière intelligente, elles ne se résument pas à une sanction basée sur la peur. Elles peuvent avoir un pouvoir de réhabilitation –offrir une opportunité d’arrêter le problème à sa source. Les récidivistes souffrent souvent de problèmes psychiatriques et utilisent l'alcool comme une forme d’automédication. Les sanctions sociales et judiciaires existantes ne les arrêtent pas; ils ont besoin qu’on les aide, pas qu’on les punisse davantage. En outre, si cela s’avère un électrochoc efficace pour provoquer une prise de conscience des addictions, tant mieux –il n’existe pas non plus de remède miracle pour ce problème. Pourquoi ne pas explorer cette option?

Au vu des premières données obtenues, il vaut la peine d’examiner si les programmes de visite de morgues sont vraiment différents des infructueux programmes Scared Straight. Il semble que la Thaïlande soit l’endroit idéal pour commencer. J’espère que leur récolte de données va être fructueuse.

1 — L’âge légal de consommation d’alcool est de 21 ans aux États-Unis, mais est il possible de conduire dès 16 ans, ndt. Retourner à l'article

2 — En France, selon les chiffres officiels, l'alcool au volant coûte la vie à plus de 1.000 personnes par an, soit près d'un tiers de la mortalité routière. Retourner à l'article

Hannah Waters

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