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Conseils, science, sante et bien-être


Pourquoi autant de jeunes Belges vont combattre en Syrie

Publié le 30 Avril 2016, 10:36am

Catégories : #GUERRE

Pourquoi autant de jeunes Belges vont combattre en Syrie

Parmi les auteurs des attentats parisiens et bruxellois, ou parmi leurs complices, plusieurs avaient rejoint l’État Islamique dans son fief, à Raqqa. La Belgique serait le pays européen à l’origine du plus grand nombre de départs vers la Syrie. Tentatives d’explications.

Des combattants-terroriste de Daech auraient à nouveau été envoyés vers l’Europe. Et parmi eux, on compterait des citoyens européens partis en Syrie se former ou se battre en Syrie. On pense, par exemple à Younes Abaaoud, le frère d’Abdelhamid. C’est l’information qu’a livrée l’Organe belge de coordination pour l’analyse de la menace (Ocam).

Pourquoi la Belgique est-elle le pays d’origine d’autant de combattants partis grossir les rangs de Daech en Syrie? Au sein de la cellule terroriste franco-belge qui a frappé Paris, puis Bruxelles, le rôle de ces «returnees» –donc de ceux qui reviennent de Syrie– était central. On pense à Abdelhamid Abaoud, Mohamed Abrini, Najim Laachraoui.

Ces trois kamikazes de nationalité belge ou belgo-marocaine ont en commun d’avoir rejoint, sur le terrain, l’État islamique. Brahim Abdeslam, mort au comptoir Voltaire, après avoir actionné sa ceinture d’explosifs, avait été intercepté en Turquie alors qu’il tentait de suivre la même route, tout comme Ibrahim El Bakraoui, kamikaze à l’aéroport de Zaventem.

Et puis il y a les autres, moins connus du grand public, qui ont quitté Bruxelles, Vilvoorde ou Anvers pour la Syrie. En Belgique, l’organe de coordination pour l’analyse de la menace (Ocam) estimait en janvier à 269 le nombre de résidents belges présents en Syrie, auprès de l’État islamique ou d’autres groupes impliqués dans le conflit.

Un phénomène reconnu

Depuis le début de la guerre, des chiffres variables circulent. La Belgique aurait été le point de départ de 440 à 470 «combattants étrangers» en Syrie.

Il n’y a pas de définition commune de ce qu’est un combattant étranger et les façons de  compter diffèrent d’un pays à l’autre. Dans certains pays, les mères de famille et les enfants ne sont pas comptés

Rik Coolsaet

En valeurs absolues, la France est, de loin, le principal pays européen pourvoyeur de combattants. On parle de 1.200 à 1.700 départs. Ce phénomène n’est évidemment pas propre à la Belgique ni à la France. Il est européen et s’est accéléré en 2014 lorsqu'Abou Bakr Al Baghdadi a proclamé son califat, étendu de contrées irakiennes à des territoires syriens. Il s’agit d’un des problèmes les plus saillants pour les polices européennes, comme le rappelle Europol depuis plusieurs années.

Même si l’enjeu est européen et qu’il ne concerne qu’un pourcentage très faible de la population, la Belgique est considérée comme le pays qui, au prorata du nombre d’habitants, serait «la» source majeure européenne du contingent de combattants étrangers en Syrie.

Bien sûr, ces classements sont soumis à caution.

«Il est très difficile d’effectuer des comparaisons, explique Rik Coolsaet, professeur en relations internationales et auteur d’une étude récente au sujet des combattants étrangers. Il n’y a pas de définition commune de ce qu’est un combattant étranger et les façons de  compter diffèrent d’un pays à l’autre. Dans certains pays, les mères de famille et les enfants ne sont pas comptés, dans d’autres ils le sont. De plus, les services de renseignement belges ont commencé très tôt à recenser ce phénomène.»

Ces réserves étant faites, le professeur gantois ne peut pas tergiverser: «Oui, les Belges sont bien représentés dans les rangs de Daech.»

Quel est le «terreau» favorable qui a poussé ces jeunes gens à partir et, pour certains, à revenir avec l’intention ferme de tuer des innocents? Le débat agite la Belgique, entre ceux qui dénoncent la communautarisation, le repli identitaire, l’influence salafiste et ceux qui soulignent l’importance cruciale du contexte d’exclusion sociale sur lequel prospèrent les haines et la violence.  

Peu d’explications religieuses?

Parmi ceux qui mettent l’accent sur l’environnement social, économique et relationnel comme facteurs explicatifs de ces départs, on trouve Rik Coolsaet.

Dans son texte, il analyse à partir de diverses sources –procès-verbaux d’instructions judiciaires, articles de journaux, livres, témoignages– le parcours des djihadistes belges et européens. Il compare cette vague de départs, qui a débuté en 2012, aux trois vagues précédentes de combattants étrangers djihadistes. La première ayant été celle de la lutte contre l’Union soviétique en Afghanistan, la seconde concernait les conflits bosniaque, tchétchène ou philippin et la troisième avait suivi l’invasion américaine de l’Irak. Une vague qui permit à une citoyenne belge, Muriel Degauque, d’acquérir une certaine notoriété en devenant la première femme européenne auteure d’un attentat-suicide au nom de l’islam.

Pour l’expert gantois, cette attirance pour le conflit syrien et le discours de Daech, qui touche des jeunes plus jeunes qu’auparavant, est démultipliée par l’implication de réseaux amicaux ou familiaux.

En se focalisant sur les motivations individuelles, on déculpabilise la société, comme s’il n’y avait pas de racisme, pas de problème avec la jeunesse

Rik Coolsaet

Mais, toujours selon Rik Coolsaet, ce qui la distingue des trois vagues précédentes, c’est que la «narration religieuse» aurait, finalement, un rôle assez marginal pour expliquer ce phénomène: «La motivation des individus qui partent est de moins en moins religieuse, ou même peu politique pour des jeunes assez individualistes, voire narcissiques», dit-il. Le professeur gantois met plutôt l’accent sur le développement d’une sorte de sous-culture «no future» qui prospère sur un terrain socio-économique dégradé. Des sortes de punks djihadistes, narcissiques et sans crêtes sur la tête.

Le «croissant pauvre»

Rik Coolsaet se réfère sans cesse au «contexte»: «En se focalisant sur les motivations individuelles, on déculpabilise la société, comme s’il n’y avait pas de racisme, pas de problème avec la jeunesse. Oublier le contexte, c’est oublier qu’une partie de la jeunesse n’a pas de perspective de vie.» Un contexte familial, scolaire et, bien sûr, socio-économique qui rendrait certains jeunes plus sensibles aux discours extrémistes.

Il est clair que la situation socio-économique est dégradée en Belgique, et particulièrement à Bruxelles, où le taux de risque de pauvreté atteignait les 32,5% en 2014 selon le rapport bruxellois sur l’état de la pauvreté. Une pauvreté qui touche de plein fouet les quartiers du centre-ouest, de l’ouest et du nord, dans ce que l’on appelle le «croissant pauvre» de Bruxelles. Un croissant où résident des populations immigrées ou d’origine immigrée et où les taux de chômage dépassent parfois l’entendement, comme ces graphiques du site «monitoring des quartiers» le démontrent.

Dans certaines zones de Molenbeek ou d’Anderlecht le taux de chômage dépasse les 40% et, lorsqu’il s’agit des jeunes, il flirte avec les 55%. Si l’on ajoute le système scolaire belge francophone, qui, selon les études comparatives Pisa, est non seulement un champion de l’inégalité mais organise une véritable ségrégation entre élèves issus de l’immigration hors union européenne et les autres, alors le tableau est complet.

Groupuscules extrémistes, un cocktail détonant

Voilà pour le contexte d’une Belgique divisée. Dans cet environnement, Rik Coolsaet a constaté que deux catégories de personnes sont parties en Syrie, bien que dans la plupart des cas il s’agisse de jeunes d’environ 20 ans, souvent d’origine immigrée sans grande culture religieuse.

Un groupe composé d’individus déjà bien mouillés dans la criminalité et la délinquance, qui, selon le criminologue de l’université de Liège, Michaël Dantinne,«sont des gens qui baignent dans une contre-culture déviante, avec une propension à la violence. Certains se laissent séduire par le djihad comme s’ils allaient rejoindre un nouveau terrain de jeu en plein air, le tout couvert par un vernis religieux, un mobile spirituel qui justifie cette violence. Puis ils reviennent auréolés d’une expérience dangereuse sur un terrain socio-économique pas facile. C’est un cocktail détonant.»

Quant à l’autre groupe recensé par Rik Coolsaet, il est fait de jeunes gens exclus, sans liens avec la délinquance, mais sans perspectives de vie. Des jeunes aux parcours personnels abîmés, prêts à tourner le dos à une société qui ne leur offre aucun avenir.

Des groupuscules extrémistes ont identifié, de manière précise et délibérée, les personnes vulnérables

Rik Coolsaet

Face à ces jeunes désoeuvrés, souvent en quête de sens, il existe une «offre»radicale. «Il y a eu des réseaux qui ont agi comme un trait d’union entre ce contexte local et le terrain syrien. Des groupuscules extrémistes ont identifié, de manière précise et délibérée, les personnes vulnérables», rappelle Rik Coolsaet. Le groupe le plus emblématique est certainement Sharia4Belgium qui a œuvré légalement en Belgique de 2010 à 2012 et dont le leader extrémiste, Fouad Belkacem, ne reculait devant aucune provocation –menaces de mort et incitations à la haine–tout en rêvant d’une Belgique soumise à la Sharia.

En 2012, le premier «convoi» de combattants belge à faire le trajet pour la Syrie était constitué de membres de Sharia4Belgium. Dans le même genre, la commune de Schaerbeek, à Bruxelles, abritait le «resto du Tawhid», dirigé par un prédicateur violent, Jean-Louis Denis, dit «le soumis» qui, tout en offrant des repas aux plus pauvres, recrutait pour aller combattre en Syrie.

La quête d'identité

Cette analyse minimisant la dimension religieuse ne fait pas l’unanimité. Certains, comme Didier Leroy, de l’université libre de Bruxelles et de l’école royale militaire, pensent qu’il ne faut pas écarter une forme de «rage sunnite liée aux conflits au Proche-Orient».

Toutefois, ce dernier rappelle qu’il existe bien, à Bruxelles, une « jeunesse frustrée, en quête d’identité, qui ne se sent pas belge en Belgique, pas marocaine au Maroc. Parmi eux, certains se raccrochent à une “Oumma fantasmée” (Oumma: communauté de croyants musulmans), ils rejoignent un projet d’État islamique, une sorte de grande famille qui les accepte tels qu’ils sont.» Mais le professeur de l’ULB et de l’école militaire va plus loin. Il pointe aussi la tolérance, en Belgique notamment, à l’égard de l’idéologie wahhabite, donc salafiste (courant fondamentaliste de l’islam), véhiculée par certains pays du golfe dont l’Arabie saoudite.

C’est là l’un des grands schisme entre les différents «experts» qui s’expriment sur ces questions en Belgique et qui n’est pas sans rappeler les débats français entreOlivier Roy et Gilles Kepel.

Le discours salafiste prépare le terrain pour de futurs recruteurs de groupes terroristes, car cela crée les conditions d’une désaffiliation sociale

Felice Dassetto

Pour certains, comme Corinne Torrekens, spécialiste belge de l’Islam, le lien entre une grande majorité de la mouvance salafiste et l’appartenance à un groupe terroriste comme l’État Islamique est plus que ténu. L’idéologie salafiste, bien que critiquable, est majoritairement constituée de croyants «quiétistes», rappelle-t-elle, qui vivent en repli par rapport à la société occidentale. Leur «projet» serait donc différent de ceux qui prônent la violence comme mode d’action du djihad, bien que puisant  leur inspiration idéologique à la même source.

Le salafisme et le terreau favorable…

Pour d’autres, si l’islam bruxellois, en partie influencé par le salafisme (on pense en premier lieu à la Mosquée du parc du cinquantenaire à Bruxelles, gérée l’Arabie saoudite depuis 1967 et pour… 99 ans) n’appelle pas directement à la haine, il contribuerait à la création d‘un terreau fertile au passage à l’action violente.

C’est toute la question de «l’offre religieuse» qu’il faut prendre en considération, comme le rappelait encore récemment Guy Haarscher, philosophe belge, ancien doyen de la faculté de philosophie et de lettres de l’ULB, au micro de l'émission radio «Face à l’info»«Très souvent, on a travaillé sur la demande de justice, on a totalement sous-estimé le fait qu’on a laissé sur notre territoire une influence, et presque une domination des salafistes sur certains quartiers.» Salafistes qui, selon Guy Haarsher «ont été éduqués sur une haine de tout ce que nous considérons comme nos acquis, l’égalité homme/femmes, les droits des homosexuels, la liberté de conscience».  

Une théorie que défend le sociologue de l’université catholique de Louvain (UCL), spécialiste de l’islam, Felice Dassetto:

«Le discours salafiste, mais aussi celui des frères musulmans, créent un terreau favorable au djihadisme. Lorsqu’il existe une telle dose d’interdits, lorsqu’on distingue les groupes “purs” des groupes “impurs”, cela ne peut que susciter le malaise, enfermer la jeunesse dans une vision négative de la société dans laquelle elle vit. Cela prépare le terrain pour de futurs recruteurs de groupes terroristes, car cela crée les conditions d’une désaffiliation sociale.»

En premier lieu, les responsables des attentats restent les individus qui les commettent

Un débat complexe

Selon lui, on trouve dans ce terreau favorable, et probablement aussi dans des«ruptures familiales», les principaux facteurs du basculement vers le radicalisme religieux violent. «L’explication socio-économique est un facteur parmi d’autres. S’il s’agissait d’un facteur déterminant, des milliers de gens partiraient combattre en Syrie, tant les inégalités sont importantes», ajoute Felice Dassetto.

Aujourd’hui, le sociologue de l’UCL estime que c’est surtout «à la communauté musulmane de faire quelque chose». Alors que, de son côté, Rik Coolsaet est convaincu qu’il est nécessaire de distinguer l’analyse de la participation de jeunes belges à des mouvements terroristes du débat sur l’islam: «Ce débat sur le ou les salafismes, sur l’islam de Belgique doit avoir lieu, mais sans le lier au débat sur le radicalisme. Sans se débarrasser de cet “amalgame”, la discussion risquerait de tourner à l’aigre, de durcir les positions et de fragiliser un peu plus l’équilibre social.» Mais ce que rappellent Rik Coolsaet comme Guy Haarscher et bien d’autres, c’est une évidence: en premier lieu, les responsables des attentats restent les individus qui les commettent.

Cédric Vallet

 
 
 

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