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Miitomo, l’appli qui nous montre que les réseaux sociaux resteront narcissiques

Publié le 21 Avril 2016, 09:44am

Catégories : #TECHNOLOGIE

Miitomo, l’appli qui nous montre que les réseaux sociaux resteront narcissiques

Sous ses airs d’appli mobile gentillette, la création de Nintendo nous maintient fixés sur nos propres désirs.

Dimanche 3 avril, une nouvelle collègue coiffée d’une paire d’oreilles de chat est passée me dire bonjour. Je lui aurais bien offert un verre; hélas, je n’avais rien sous la main. J’ai voulu la présenter à mon chat, mais il était introuvable. De toute façon, elle n’est restée que quelques minutes, le temps de m’entretenir agréablement du dernier volet des séries Fire Emblem et Galaxy Quest. Avant que j’aie eu le temps de répondre, elle a fait volte-face et elle est repartie.

Pour être clair, ma collègue n’est pas venue dans ma maison de Washington D.C. –je crois qu’elle ne sait même pas où j’habite. En fait, elle –ou plutôt son double numérique– est venue dans mon appartement secondaire virtuel de Miitomo, la première appli pour smartphones de Nintendo. Lancée le jeudi 31 mars, Miitomo a été téléchargée des millions de fois presque immédiatement. Et malgré cela, la nature de la chose n’est pas encore tout à fait claire, ce qui a suscité la création de guides pour les perplexes et autres célébrations de sa bizarrerie.

 

Voilà ce que c’est que de s’amuser avec Miitomo| doublecompile via Flickr CC License by

À la base, Miitomo est une expérience de médias sociaux qui propose une vision prophétique inquiétante de l’avenir des réseaux sociaux, dans laquelle nous déléguons largement aux réseaux eux-mêmes le travail bien réel d’interaction avec les autres. Dans le monde de Miitomo, les connexions et les communications obéissent au bon vouloir d’algorithmes qui restent majoritairement obscurs au yeux du commun des mortels. Sous cet angle, l’appli intensifie ce que font déjà Facebook et consorts, et rend en passant d’autant plus visible la qualité toujours plus structurée des interactions en ligne.

Appli kafkaïenne

Voici les grandes lignes de son fonctionnement: quand vous démarrez l’appli, on vous incite à créer un avatar genre dessin animé, un «Mii» dans le jargon qu’utilise Nintendo depuis 2006. Ensuite vous cherchez des amis, soit en synchronisant physiquement vos téléphones, soit en connectant Miitomo à vos comptes Facebook et Twitter. Si vous voulez frimer un peu devant vos connaissance, vous pouvez affubler votre Mii de vêtements achetés avec de la monnaie virtuelle ou gagnée grâce des machines à sous à peine interactives. Bien que l’on ne soit pas du tout obligé de se plier à cette étape vestimentaire, le fait que le tape-à-l’œil soit un des atouts de l’appli devient de plus en plus évident à mesure que l’on s’y frotte.

Miitomo a des points communs Neko Atsume, qui consiste à collectionner les chats, sauf qu’en lieu et place de matous errants vous y amassez des infos sur vos amis

S’il s’agissait vraiment d’un jeu –et beaucoup vous diront que ce n’en est pas un, malgré l’entreprise qui l’a créé–, on pourrait le rebaptiser «20 millions de questions». On passe la majeure partie de son temps à répondre à des questions que nous pose notre Mii. «Quelle est ta nourriture préférée?» vous demande-t-il, avant d’affirmer qu’il a les mêmes goûts. «Quelle tenue n’oserais-tu jamais porter?» va-t-il s’enquérir, avant de déplorer chez lui les mêmes limites vestimentaires. Quel que soit le contenu ou la tournure de vos révélations, votre Mii va obligeamment les partager avec vos potes d’appli et vous rapporter leurs réponses.

Soulignons que ces demandes surgissent sans le moindre contexte ni explication. Elles semblent obéir aux caprices des concepteurs de l’appli plutôt qu’être générées par vos vraies interactions. De même, vous n’avez quasiment aucun moyen de contrôler lesquelles des remarques de vos amis vont vous parvenir, et ce, d’autant plus que ceux-ci sont plus nombreux. Ces caractéristiques donnent au processus un élément vaguement onirique dans la mesure où les interactions y sont détachées des lois ordinaires de la causalité sociale. Dans sa critique de l’appli sur Quartz, Mike Murphy lui attribue une qualité kafkaïenne à cause de la qualité à la fois structurée et arbitraire de son univers. En revanche, Simon Parkin, d’Eurogamer, la décrit comme «une plateforme de médias sociaux généralement agréable» dans la mesure où elle propose une manière«constructive plutôt que destructrice... d’apprendre des choses sur les autres.»

L’accent que Parkin met sur les qualités sociales de l’application est pertinent mais, si Miitomo n’est pas tout à fait un jeu, il s’inspire quand même de principes de ludification et satisfait notre faim de likes et autres favoris en distribuant des pièces virtuelles lorsqu’on répond aux questions ou que l’on écoute les réponses de ses amis (quand on veut acheter les tenues les plus chères, un costume d’ours ou de pirate par exemple, il faut sans doute allonger de la vraie monnaie). Miitomo a des points communs avec les «jeux» passifs, comme Neko Atsume, qui consiste à collectionner les chats, sauf qu’en lieu et place de matous errants vous y amassez des infos sur vos amis. Là aussi on touche à la limite ultime du jeu, d’une illusion ludique aux couleurs vives qui ne présente en réalité que peu de vraies occasions de s’amuser.

Partir en sucette

La casquette rouge de Mario dans Miitomo | Modesto del Río via Flickr CC License by

Sur le long terme, les médias sociaux jouent probablement un rôle très secondaire dans les objectifs réels que Nintendo cherche à atteindre avec Miitomo. Connu pour ses consoles et ses appareils portables, Nintendo semble vouloir créer une nouvelle plateforme d’accès à ses personnages et ses jeux maison. Il y a un indice d’ailleurs dans l’un des premiers costumes dont le jeu fait cadeau aux joueurs assidus: c’est la fameuse casquette rouge de Mario. Au fil du développement de Miitomo, il deviendra probablement davantage une plateforme, une rampe de lancement pour d’autres jeux et d’autres titres.

Si cela fonctionne toutefois, ce sera parce que Nintendo a vraiment bien compris les médias sociaux. Même en ces premiers jours de vie encore déroutants de l’appli, Miitomo fonctionne sans accroc. Stuff loue ses initiatives sociabilisantes car «vous n’êtes pas obligé de penser de manière active à des sujets de post» et observe que vos réponses peuvent déclencher de vraies conversations –vous pouvez répondre aux commentaires de vos amis ou leur envoyer un «cœur», comme avec un post Facebook. En fait, le jeu pousse même au dialogue en récompensant les utilisateurs qui, en répondant aux questions, suscitent des réponses multiples chez leurs amis.

Le monde de Miitomo est donc plutôt bon enfant, mais ça ne veut pas dire que tout y est aseptisé: on peut partir en sucette dans Miitomo, et beaucoup l’ont déjà fait, en utilisant le selfie de l’appli pour créer des images bizarres, parfois limite pornographiques. Il n’y pas grand-chose non plus pour vous empêcher de dire des grossièretés ou de dérailler en répondant aux questions. Comme l’écrit Jonathan Ore dans sa critique parue dans CBC, «Miitomo n’est décent que dans la mesure où vous et vos amis décidez de l’être».

Philosophie aimable

Le piratage d’images et les Miis grossiers choquent avant tout parce qu’ils enfreignent clairement les intentions de Nintendo, son style graphique gentillet et sa philosophie aimable. Mais ces petites révolutions se produisent quand même selon les conditions de Nintendo –et en repoussant les limites performatives de l’application, on peut dire qu’elles les étayent. Si on peut répondre ce qu’on veut à une question, on reste coincé par le cadre fourni par Nintendo, et ce cadre tourne presque exclusivement autour de ce que l’on désire ou que l’on apprécie. Là où les autres réseaux sociaux modèlent depuis longtemps notre manière d’exprimer nos sentiments –voire nos sentiments eux-mêmes–, Miitomo nous oriente peut-être plus directement encore vers une fixation sur nos propres désirs. Lorsque nous sommes soumis à son charme, tout espace de liberté que nous y trouvons est largement anecdotique.

Miitomo se contente de transformer les utilisateurs eux-mêmes en info, et nous enferme dans une boucle de ragots sans malice

La conséquence la plus immédiate de cet état est la manière dont il bloque le reste du monde à l’extérieur. Facebook tente de garder les utilisateurs sur son site en leur proposant des articles instantanés et des vidéos live, mais Miitomo se contente de transformer les utilisateurs eux-mêmes en info, et nous fait revenir en nous enfermant dans une boucle de ragots sans malice. Même quand l’appli pose des questions sur l’actualité, elle vous encourage à en parler sans le bénéfice de liens ou d’autres points de référence extérieurs. Il serait compliqué, par exemple, de discuter de façon constructive de l’affaire Alison Rapp, une employée de Nintendo renvoyée pour des raisons encore obscures après des mois de harcèlement lié à son travail. Cette difficulté n’est pas la conséquence d’une censure directe mais plutôt le résultat de l’excentricité algorithmique de l’application et de l’importance qu’elle accorde aux moyens de briser la glace.

C’est là le cœur de la question: bien qu’elle promette de vous parler de vos amis, l’appli Miitomo est le point de chute de la trajectoire la plus narcissique des réseaux sociaux. Même quand elle vous demande à qui ou à quoi vous pensez, c’est encore sur vous qu’elle vous interroge –sur vos centres d’intérêt et vos inquiétudes– et pas sur le monde que vous occupez. Ses défenseurs répondront qu’elle n’est qu’un divertissement, qui repose des arguties sans fin d’autres réseaux sociaux. Mais, si elle divertit, c’est en nous poussant à nous tendre à nous-mêmes un drôle de miroir. Peut-être finalement que Miitomo est vraiment un jeu. Si c’est le cas, c’est avec nous qu’il joue.

Jacob Brogan

 
 
 

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