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L'autocensure gagne sur les réseaux sociaux

Publié par MaRichesse.Com sur 3 Avril 2016, 06:44am

Catégories : #INTERNET, #FACEBOOK, #GOOGLE, #RELATIONS

L'autocensure gagne sur les réseaux sociaux

Depuis qu’ils savent que leurs communications sont susceptibles d’être interceptées par la NSA, les Américains sont-ils plus prudents dans leurs posts ?

C’est ce qu’a voulu savoir la chercheuse américaine Elizabeth Stoycheff. Elle a donc demandé à 255 individus de participer à une enquête en ligne. Les participants commençaient par répondre à des questions sur leur consommation de média, leurs opinions politiques et leurs caractéristiques psychologiques en général. 

 

La surveillance renforce la majorité

Ils découvraient ensuite un (faux) article de presse sur un sujet clivant (la décision américaine de ne pas suspendre ses frappes sur l’Etat islamique autoproclamé), auquel on leur demandait de réagir comme si ç’avait été un post sur un réseau social.

Une partie des participants voyaient alors s’afficher un message leur rappelant que leurs opinions pouvaient potentiellement être surveillées par la NSA. Résultat :

« Pour la majorité des participants, la probabilité d’exprimer son opinion dans un climat hostile diminuait significativement lorsqu’un rappel de la surveillance du gouvernement avait été lu. »

La chercheuse souligne :

« Cette étude est la première à donner des preuves empiriques que les programmes de surveillance en ligne peuvent menacer l’expression des opinions minoritaires, et contribuer à renforcer l’opinion dominante. »

Autre résultat intéressant : les individus qui se disaient le plus en faveur de la surveillance étaient aussi ceux qui se pliaient le plus à ce conformisme, évitant d’exprimer leur opinion quand ils se savaient en minorité.

Dessin tiré du
Dessin tiré du « Silence » d’Auguste Préault - Seriykotik1970/Flickr/CC

 

La chercheuse a déclaré au Washington Post  : 

«  Je suis inquiète de voir que la surveillance semble engendrer une culture d’autocensure, parce que celle-ci va encore plus affecter les groupes minoritaires. Il est difficile de protéger et d’étendre les droits des populations vulnérables quand leur point de vue ne se fait entendre nulle part. La démocratie a besoin de diversité intellectuelle pour s’épanouir et l’autocensure l’assèche. »

 

Marques d’autocensure en ligne

Largement repris dans la presse américaine, ce résultat n’est pourtant pas isolé. Plusieurs études récentes vont dans cette direction.

En 2014, le think tank Pew Research Institute, aux Etats-Unis, avait rendu des conclusions similaires, après avoir étudié les façons dont les gens discutaient en public de la surveillance exercée par la NSA.

Si 86% des gens interrogés voulaient bien en parler hors ligne, moins de la moitié (46%) se déclaraient prêts à en discuter sur Facebook ou Twitter.

Graphe montrant la propension des individus interrogés à discuter de l'affaire Snowden en fonction des environnements
Graphe montrant la propension des individus interrogés à discuter de l’affaire Snowden en fonction des environnements - Pew Research Institute

Les médias sociaux comme Facebook et Twitter, constataient les chercheurs, ne fonctionnaient pas comme forum d’expression libre et diverse mais plutôt comme un environnement où les opinions divergentes étaient lissées, voire escamotées.

Autre résultat surprenant : les personnes qui utilisaient régulièrement les réseaux sociaux se montraient moins disposées à exposer des opinions dissidentes hors ligne.

 

Ecrivains sous autosurveillance

L’autocensure en ligne touche aussi les écrivains. Ainsi, selon un rapport [PDF] du PEN, une institution américaine dédiée à la littérature et à la liberté d’expression :

« La surveillance effectuée par les autorités gouvernementales incite les écrivains partout dans le monde à s’autocensurer. Les niveaux d’autocensure décrits par les écrivains vivant dans les pays démocratiques – classés comme “libres” par l’organisme non-gouvernemental d’alerte américain Freedom House – sont égaux ou parfois supérieurs à ceux décrits par les écrivains américains. »

Parmi les écrivains ayant répondu à l’étude, plus d’un sur trois habitants les pays libres (où la liberté d’expression n’est a priori pas menacée) reconnaît  « avoir évité d’écrire ou de parler d’un sujet particulier, ou y avoir réfléchi très sérieusement, en raison des inquiétudes suscitées par la surveillance ».

 

« Chilling effect »

Cette autocensure mûrement réfléchie porte un nom : le « chilling effect » : lorsqu’un individu hésite ou refuse d’exercer sa liberté d’expression par peur des sanctions légales possibles.

Vincent Toubiana, que nous avions rencontré pour parler d’obfuscation, avait utilisé le terme pour décrire les réticences des gens à chercher pour s’informer des termes sensibles sur Google, comme « bombe » ou « pornographie infantile » :

« Alors qu’en réalité, quelqu’un qui cherche vraiment des images pédophiles ne passera probablement pas par Google. Cette recherche correspond plutôt à une recherche d’information sur ce sujet. Pourtant, il y a une forme d’autocensure, de “chilling effect”, où les gens osent moins chercher ces mots là. »

C’est ce qu’évoque un témoignage anonyme d’auteur cité dans le rapport du PEN :

« Comme exemple que la “crise de surveillance” actuelle nous touche et nous inquiète, je dois avouer que je me suis beaucoup interrogé(e) sur le fait de savoir si je pouvais écrire ce qui figure ci-dessus, et l’inclure dans ce questionnaire.

Il est évident que mes réponses au questionnaire permettront de remonter jusqu’à moi. Ces informations pourraient être piratées par les agences de surveillance. Les personnes qui pensent ainsi seront en danger – si ce n’est aujourd’hui (car il s’agit d’un processus lent), peut-être demain. »

 

La « spirale du silence »

La surveillance seule n’est pas en cause. Se reproduisent en ligne des phénomènes sociaux étudiés bien plus tôt. Ainsi, le fait que les gens préfèrent souvent passer sous silence des opinions qu’ils savent minoritaires est connu depuis les années 80 comme la « spirale du silence ».

Cette théorie postule que les gens craignent par-dessus tout de se retrouver isolés, physiquement ou figurativement (dans leurs jugements, par exemple). En société, le prix de l’isolation est lourd, écrit [PDF] Elisabeth Noëlle-Neumann, à l’origine du concept :

« Là est le point de vulnérabilité de l’individu  ; c’est là que les groupes sociaux peuvent le punir de ne pas avoir su se conformer. »

Pour jauger de leur position, les individus passent donc leur temps à évaluer leur environnement : quelles opinions y sont majoritaires, quelles opinions provoquent l’ostracisme. Sur la base de ces informations, ils décident le plus souvent de taire leurs opinions.

En ligne, les fameux « liens faibles », ces formes de sociabilité distantesdont on a beaucoup dit qu’elles permettaient de s’ouvrir les horizons, reproduisent un environnement social où les posts, tweets, commentaires... expriment des opinions. Avec la différence qu’ils restent pour toujours en ligne. Comme l’écrit Elizabeth Stoycheff :

« Il y a une permanence inédite, associée avec un désir sans équivalent de s’exprimer en ligne. »

Dans ce nouveau contexte – incitation à la parole couplée à la permanence de toute opinion –, la « spirale du silence » jouerait à plein.

Bien sûr, ces études sont à prendre avec précaution car elles ne concernent qu’un petit échantillon de personnes.

Mais si ces phénomènes se confirment, ils indiquent une mutation importante : le début d’une modification en profondeur des comportements en ligne à cause de la surveillance – celle exercée par les Etats, les autres et surtout par nous-mêmes. 

 Source

 

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