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Je suis cyberharcelée par le même homme depuis l’âge de 12 ans

Publié par MaRichesse.Com sur 3 Avril 2016, 03:38am

Catégories : #INTERNET, #JUSTICE

Je suis cyberharcelée par le même homme depuis l’âge de 12 ans

Un soir de mars dernier, ma meilleure amie voit mon nom apparaître dans une notification de texto sur son téléphone. Le message, qui semble provenir de ma messagerie Gmail, dit  :

«  Aujourd’hui ça m’a rendue triste de réaliser que je ne me suis fait aucun ami quand j’étais à Emory. Pas un. Mon dieu je suis naze. Tout ce que j’ai c’est mes cheveux, LOL.  »

Elle m’appelle aussitôt rentrée du travail. «  Ça va  ?  »

«  Quoi  ? Oui, tout va bien,  » dis-je. Elle me parle du texto, et pendant qu’elle s’explique, nous comprenons ce qui s’est passé. «  Oh, c’est Danny.  » Mon cyberharceleur a encore frappé, cette fois en usurpant mon identité et mes névroses.

 

Là, c’est pire

Danny (son nom a été changé) me harcèle et me traque, en ligne ou non, depuis près de 15 ans – plus de la moitié de ma vie à ce stade. Il a utilisé un large éventail de méthodes – téléphone, e-mail, Facebook et autres réseaux sociaux, développant ses tactiques à mesure qu’évoluaient les technologies.

Ces trois dernières années, il a aussi envoyé des dizaines – peut-être des centaines – de lettres, d’e-mails et de messages Facebook et Twitter me diffamant. Il les a adressés à ma famille, mes amis, mes employeurs, les amis de mes employeurs [...]

Depuis le temps, j’ai pris l’habitude d’ignorer le harcèlement de Danny et je conseille aux gens de faire pareil, mais cette fois-ci c’est différent, plus sérieux que ce que j’ai enduré jusque là. Il semble que Danny ait usurpé mon identité et se fasse passer pour moi sur Internet. A-t-il piraté mes comptes  ? Je suis terrifiée à l’idée des ravages qu’il pourrait faire en ayant tout d’un coup mes informations personnelles à sa disposition.

J’appelle immédiatement Apple et je commence à fouiller dans les pages «  aide  » de Google pour comprendre ce qui s’est passé. Il se trouve que mes comptes sont sûrs, et que Danny n’a rien piraté. (Je change tout de même mes mots de passe.) Il a imité mon e-mail, en utilisant un logiciel lui permettant de dérober mon identité. L’imitation est très facile à réaliser et est souvent utilisée pour les escroqueries de type « hameçonnage ». Un représentant d’Apple m’a expliqué qu’il n’ont pas pu l’empêcher parce qu’il a utilisé un système extérieur. De même pour Google.

Si je veux mettre fin à la campagne de Danny destinée à me pourrir la vie, je dois me débrouiller seule.

 

Danny

Danny et moi nous sommes rencontrés en colonie de vacances en 2001. J’avais 12 ans et lui 14. Nous sommes devenus amis, et l’année scolaire reprenant, nous nous sommes parlés de temps en temps. Nos conversations consistaient le plus souvent à ce que je lui lise des extraits du « Cosmopolitan’s Guide to Horoscopes », un livre qui m’obsédait à l’époque. Il s’est vite mis à appeler tous les jours, et j’ai commencé à ignorer ses appels, en bonne adolescente autocentrée qui préfère disparaître plutôt que de faire face. Il n’a pas saisi le message et j’ai fini par bloquer son numéro.

Comme tout le monde il y a quelques années, j’étais une fidèle utilisatrice de la messagerie instantanée d’AOL, et à un moment j’avais dû donner mon pseudo à Danny. Il nous est arrivé de chater sur Messenger pendant toute la durée de mes années collège, jusqu’à ce que je le bloque là aussi.

Quand j’ai ouvert un compte Facebook en 2006, il m’a retrouvée et pour ne pas être impolie j’ai accepté sa demande. Il m’envoyait souvent des récits de sa vie quotidienne. En général je ne répondais pas, mais je le faisais parfois si je m’ennuyais ou si je me sentais seule.

Je n’ai pas vraiment prêté attention au comportement de Danny jusqu’à un soir, lors de ma deuxième année d’université. Je quittais la bibliothèque lorsque je l’ai vu attendre dehors. Il m’a tendu le dernier album des Red Hot Chili Peppers (« Stadium Arcadium », pas génial) et m’a demandé si nous pouvions dîner ensemble. J’ai paniqué ; je n’avais pas vu Danny depuis le collège et je n’avais pas spécialement envie de le voir à ce moment là. Mais je ne voulais pas non plus le vexer et son cadeau m’a touchée.

Je lui donc proposé d’aller à la cafétéria, où nous avons eu une conversation étrange, jusqu’à ce que je trouve une fausse excuse pour partir. Après cet incident, j’ai coupé les liens en pensant que sa fixation s’étiolerait avec le temps. Mais la fréquence de ses messages Facebook n’a fait qu’augmenter pour devenir un flot quotidien de missives amicales et décousues répondant à mes statuts, ou de commentaires sur ses opinions politiques, sa recherche d’emploi et autres aspects de sa vie.

 

« Et c’est là que tout a changé »

La dernière fois que j’ai parlé à Danny, c’était en 2012. Ses messages avaient atteint un rythme fou  : toutes les deux ou trois heures, pendant trois jours, non stop, sans réponse et sans fin en vue. J’ai craqué et je lui ai envoyé un message en lui demandant de cesser de m’écrire autant s’il ne voulait pas que je le bloque. «  Ok. Bonne chance dans ta quête,  » a-t-il répondu trois minutes plus tard. «  Wow,  » me suis-je dit. «  C’était facile.  » Mais il m’a ensuite envoyé une succession de trois messages très agressifs, je l’ai donc bloqué sur Facebook. Et c’est là que tout a changé.

Plutôt que m’adresser ses rengaines habituelles, Danny a commencé à m’injurier, à insulter mon «  nez juif  », et à proférer la menace à peine voilée de ruiner ma carrière. J’ai filtré ses e-mails et bloqué ses textos, mais il trouvait toujours un moyen d’entrer en communication, en utilisant des nouveaux pseudos ou de nouvelles méthodes.

Jeune femme face à son écran d'ordinateur
Jeune femme face à son écran d’ordinateur - Glafuski/Pixabay/CC

En 2013, il a envoyé à mes parents une lettre détaillant ses récentes activités  :

«  Un certain nombre d’agences du gouvernement fédéral à Washington D.C. et à New York City, ainsi que plusieurs associations de journalistes ont été contactées pour maintenir l’intégrité de la communication sur Internet, la responsabilité éthique des journalistes et de l’industrie du journalisme. Si cet incident ruine la carrière de Roni Jacobson [moi, donc] dans le journalisme, ce n’est pas ma responsabilité et elle devra assumer les conséquences de ses actes.  »

Plus tard, il m’a envoyé des e-mails m’expliquant qu’il avait déposé des plaintes à la FTC (Federal Trade Comission, l’équivalent de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, ndlr) et à la FCC (la commission fédérale des communications, ndlr), et il joignait les réponses qu’il avait reçues de ces deux agences officielles.

Il a aussi contacté le procureur général de l’état de New York.

«  Tu t’es fait une bien mauvaise réputation auprès du gouvernement fédéral  ; s’il te plaît, utilise les mots et Internet de façon responsable,  » m’a-t-il écrit dans un e-mail. «  Je m’inquiète pour ton avenir dans le journalisme parce que tu pourrais avoir beaucoup de problèmes judiciaires, ta réputation n’est pas des meilleures…  », m’a-t-il menacée dans un autre.

 

Pourquoi attendre si longtemps ?

À cette époque j’ai dû faire face à des demandes d’explications à son sujet de la part de beaucoup de gens – employeurs, connaissances, amis et autres. J’expliquais la situation et conseillais aux gens de le bloquer et d’ignorer ses messages. La plupart des gens étaient compréhensifs mais c’était embarrassant à expliquer, surtout à des employeurs auprès desquels je cherchais à me faire valoir.

Deux années se sont écoulées avant que je ne me décide à agir sur le plan légal, fin 2014. Le fait que j’aie attendu si longtemps peut sembler bizarre. Cela faisait des années que ma famille et mes amis me poussaient à aller voir la police. Mais je voyais alors Danny comme un simple inconvénient de la vie, un rongeur caché dans un trou comme dans le jeu d’arcade où il faut assommer des taupes. Et puis je ne voulais pas qu’il ait des ennuis. Je me disais qu’il avait visiblement un problème, et qu’une thérapie lui bénéficierait manifestement plus qu’une peine de prison.

De plus, j’avais mes réserves concernant la police. Quelques mois plus tôt, j’avais vu deux officiers dissuader efficacement ma voisine de porter plainte suite à l’agression qu’elle venait de subir des mains de son petit copain. S’ils ne reconnaissaient pas les hématomes qui recouvraient ses bras, son cou et ses jambes, je doutais de leur capacité à comprendre ce que Danny me faisait vivre.

Mais usurper mon identité en imitant mes comptes, c’était trop. Danny avait aussi commencé à harceler mon amie Maithri, probablement après avoir déduit notre statut de meilleures amies de nos profils sur les réseaux sociaux.

Il lui avait envoyé de faux e-mails la traitant de «  laideron  » et de «  salope  » en se faisant passer pour moi ou une de nos amies communes. Elle avait reçu un message l’alertant du fait qu’il avait essayé de pirater son compte Gmail et ses profils sur les réseaux sociaux. Quelqu’un, a priori Danny, lui avait envoyé un e-mail anonyme en utilisant un service du nom de Guerillamail. Le titre était «  Roni Jacobson n’est pas ton amie  ». Le mail disait  : «  À ton avis, qui te harcèle sur Internet  ?  »

Dans un autre message que Maithri avait reçu en texto et provenant apparemment de mon adresse email, il la suppliait de mettre «  plus de photos sur Facebook s’il te plait  ! je m’ennuie.  »

Je devais trouver une façon de mettre fin à tout ça avant que ça ne dégénère encore plus.

 

Qui sont les autorités compétentes ?

Apple et Google étant incapables de m’aider, j’ai commencé à m’intéresser aux nombreux guides pour les victimes de cyberharcèlement disponibles en ligne. Je me sentais coupable d’avoir attendu si longtemps, comme si ça avait été de la paresse, et mes amis avaient souffert de mon inaction.

Mais en avançant dans mes lectures, j’ai réalisé que le fait de ne pas lui répondre n’avait pas été complètement idiot. D’après les guides, comme ceux mis à disposition par les groupe de défense Working to Halt Abuse Online et Stalking Resource Center, après avoir clairement dit au cyberharceleur de s’arrêter, la règle numéro un est assurément de «  ne pas interagir  ».

Mais si le cyberharcèlement continue ou empire, l’étape suivante est d’en faire part aux autorités compétentes.Qui sont ces autorités exactement  ? Personne ne sait vraiment.

Comme Danny a utilisé les services postaux américains pour me harceler via des lignes nationales, j’ai pensé aux fédéraux. J’ai déposé une plainte au IC3, le centre de cybercrime du FBI. Quelques secondes après avoir rempli la plainte j’ai reçu un e-mail disant  :

«  Ceci est la seule réponse que vous recevrez du IC3. Parce que nous recevons des milliers de plaintes toutes les semaines et que nous ne pouvons pas répondre à tout.  »

Ironie de la vie, deux semaines plus tard, Danny me signalait par e-mail qu’il avait déposé une plainte IC3 contre moi.

 

«  Avez-vous eu peur pour votre vie ? »

Venait ensuite la police, d’après le guide du Département de Justice (DOJ) pour victimes de cyberharcèlement, que j’ai fini par consulter fréquemment. Quelques jours après avoir rempli ma plainte IC3, j’ai rassemblé des copies de certaines lettres que Danny avait envoyées et je me suis rendue au commissariat. J’avais fait des heures de recherche pour me préparer à ce moment, et j’étais confiante en entrant dans le bâtiment.

«  Je suis harcelée,  » ai-je annoncé au policier à l’accueil. «  Et traquée. Principalement sur Internet.  »

Gros ricanement sur ma gauche. «  Est-ce que c’est lui  ?  » me demanda le policier en face de moi en montrant son collègue dans le coin.

Je plissai des yeux en direction du second officier sans répondre. J’informai le policier de l’accueil du fait que je voulais porter plainte et me lançai dans un résumé de l’affaire en évoquant notamment la récente usurpation d’identité de Danny. L’officier, qui ressemblait un peu à Terence Howard et semblait plus compréhensif que son collègue du coin de la salle, me coupa net. «  Rien de ce que vous décrivez n’est un crime,  » me dit-il.

J’étais estomaquée. «  Rien  ?  » ai-je demandé. «  De ces trois années  ? Et le harcèlement ?  » Je lui ai montré les lettres.

L’officier a secoué la tête. Ce n’était pas un crime parce que Danny n’a jamais «  menacé de me faire du mal physiquement », m’a-t-il expliqué.

«  Avez-vous déjà partagé une intimité sexuelle avec ce type  ?  »

Je dû avoir l’air offensée, parce qu’il s’est hâté d’expliquer qu’il essayait juste de m’aider. «  Je pose des questions de routine pour voir si il y a matière à déposer plainte. Mais il n’y a aucun crime là », a-t-il répété.

«  Diffamation  ? Fraude d’identité  ?  » ai-je tenté. Il a répondu que non. «  Avez-vous eu peur pour votre vie à un moment  ?  » Il essayait encore de m’aider apparemment.

«  Non.  » Après ça, tout son comportement a changé. Quand il est devenu évident que je ne tremblais pas d’effroi, il a reporté son attention sur la file de gens qui s’accumulait derrière moi. J’ai vite compris mon erreur. «  Enfin, il a clairement menacé ma réputation », ai-je dit dans une faible tentative de repli. Pas suffisant.

Une journée au travail
Une journée au travail - Marcel Oosterwijk/Flickr/CC

Finalement je lui ai demandé trois fois s’il était sûr que Danny devait m’avoir menacé physiquement. Il a dit oui à chaque fois. Je lui ai dit que j’avais peut-être des messages menaçants physiquement mais qu’il fallait que je les retrouve et j’ai battu en retraite vers une chaise orange contre le mur opposé.

J’ai fouillé mes messages Facebook sur mon téléphone, mais comme j’avais bloqué Danny il m’était impossible de les retrouver comme ça. Pendant que je scrollais sur mon téléphone, plusieurs personnes se sont présentées à l’accueil avec des problèmes qui semblaient bien plus graves et urgents que le mien, dont une femme qui était suivie.

J’ai fini par me demander ce que je faisais au commissariat, et j’ai dit au policier qu’il me fallait rentrer chez moi pour retrouver les messages et revenir plus tard. Il m’a demandé de revenir avec des copies papier.

 

5 types de harceleurs

Entrée dans le poste de police calme et sûre de moi, j’en suis ressortie en me sentant bête et au bord des larmes J’étais honteuse de m’être laissée moquée. Mais après quelques minutes de marche, la boule dans ma gorge s’est transformée en colère pure. J’étais punie pour ne pas avoir eu assez peur. Mais pourquoi aurais-je dû avoir peur  ? Des semaines auparavant, tard un soir, je m’étais demandée si Danny pourrait essayer de me trouver pour de vrai, comme il l’avait fait à l’université, et j’avais fait des recherches sur la personnalité des cyberharceleurs.

Des cinq types de cyberharceleurs, Danny semblait être de ceux susceptibles de persévérer pendant des années, des décennies même, sans toutefois risquer de devenir violent physiquement. Et effectivement, en revenant plus tard sur tout ce que j’avais pu recevoir de Danny, je n’ai trouvé absolument aucune preuve de menace de violence physique. Ce n’était pas son truc. Danny était plutôt du genre à menacer mon mode de vie. Le pire qu’il m’ait fait avait été de me traiter de «  chienne  », deux ans auparavant. Mais si je ne ressentais pas de danger physique immédiat, j’étais émotionnellement bouleversée et j’avais peur de ses tentatives de détruire ma réputation.

 

La police ne comprend pas

Le policier n’avait peut-être pas été réceptif à mon histoire, mais je n’étais pas convaincue qu’il avait vraiment saisi les tenants et aboutissants de ma situation. J’ai donc décidé de consulter la loi. Extrait de l’article de Code pénal de New York, sur le cyberharcèlement  :

«  …est susceptible de pousser cette personne à raisonnablement avoir peur que son emploi, commerce ou carrière soit menacé, que ce comportement consiste en des apparitions, des appels téléphoniques et des communications et contacts sur le lieu de résidence ou de travail de la personne et que l’initiateur se soit vu au préalable clairement demander de cesser ce comportement.  »

J’étais déçue et surprise que la police ait tort. J’étais peut-être naïve. Quand j’ai appelé Danielle Citron, un professeur de droit à l’Université du Maryland et auteur du livre « Hate Crimes in Cyberspace », quelques jours plus tard, j’ai appris que la plupart des victimes de cyberharcèlement vivent des expériences similaires quand elles vont voir la police. «  Il y a un gros manque d’éducation à ce sujet dans la police,  » m’a-t-elle dit. La police locale n’est pas formée aux lois concernant le cyberharcèlement et souvent elle ne «  le comprend pas et est intimidée par la technologie.  »

Même dans les cas rares où la police reconnaît qu’un crime a eu lieu, les officiers ne savent pas toujours comment enquêter. Parfois, les policiers réagissent avec une «  hostilité affichée  » dit Citron. Mais la plupart du temps, ils se contentent d’ignorer les plaintes en les qualifiant de «  pas graves » ou sous-entendent que les gens qui dénoncent le cyberharcèlement devraient être flattés de l’attention qui leur est portée.

 

Une femme sur quatre

Mais le cyberharcèlement est un problème sérieux, et je suis loin d’être la seule victime. Un sondage du Pew datant de 2014 montre qu’une jeune femme sur quatre a déjà été harcelée en ligne. Les hommes peuvent être victimes de cyberharcèlement eux aussi, mais la majorité des victimes sont des femmes, qui ont tendance à subir un harcèlement «  particulièrement sévère  » sur Internet, d’après le sondage.

Tout le monde a déjà été insulté ou sujet à un genre d’abus verbal sur internet, mais les femmes sont les premières victimes de harcèlement sexuel et des abus réguliers qui constituent le cyberharcèlement, considéré comme la plus grave forme de harcèlement sur Internet.

Les femmes font de plus en plus entendre leur voix concernant la façon dont elles sont traitées en ligne et en particulier au sujet des menaces violentes. La violoniste Mia Matsumiya, par exemple, a récemment rendu public l’équivalent de dix ans de harcèlement sexuel et de menaces de la part d’inconnus, principalement via son compte Instagram.

Le cyberharcèlement est différent des abus vécus par Mia Matsumiya  : plutôt que des commentaires de trolls occasionnels, le cyberharcèlement décrit une mécanique ayant pour but de traquer et d’intimider sur le long terme. La plupart des victimes de cyberharcèlement connaissent aussi leur cyberharceleur, qui peut être n’importe qui, de la simple connaissance à l’ex petit-ami, et qui cherche souvent à saboter la réputation de sa cible afin d’acquérir une forme de contrôle sur elle.

 

Le FBI

J’ai à nouveau consulté les documents en ligne du Département de Justice pour les victimes de cyberharcèlement. Mais après «  contactez la police  », la seule chose qui reste à faire est de «  garder toutes les preuves  » des communications. Est-ce que je suis censée vivre toute ma vie avec ça, en accumulant des boîtes et des boîtes de «  preuves  » dont personne ne se servirait jamais  ?

La police locale ne s’intéressant pas à l’affaire, j’ai décidé de retourner au FBI. Mais les contacter s’est révélé assez compliqué. Après avoir persévéré pendant tout un enchaînement de mises en attentes et de transferts, j’ai finalement obtenu une adresse e-mail. Par e-mail, un représentant m’a dit «  le FBI n’a rien pour vous concernant le cyberharcèlement  » et m’a dirigée vers le rapport annuel d’IC3. J’ai scanné ses pages et j’ai trouvé des catégories sur le harcèlement, l’usurpation d’identité, la compromission d’e-mails de travail, et d’autres comportements qui pourraient théoriquement constituer du cyberharcèlement, mais pas le cyberharcèlement lui-même.

Quand j’ai posé la question au sujet de cet oubli apparent, un représentant m’a répondu deux jours plus tard  :

«  IC3 ne rassemblent pas d’informations spécifiques sur le harcèlement sur Internet. Les plaintes que nous pourrions recevoir relèvent du harcèlement ou de l’extorsion.  »

Après un long échange, j’ai réussi à m’assurer un court entretient selon leurs termes. Mais le lendemain, le FBI s’est rétracté. «  Malheureusement nous ne pouvons pas accéder à votre demande.  » Mes emails suivants sont restés sans réponse.

 

10 cas traités sur 2,5 millions plaintes

Il semble que j’avais atteint un autre cul de sac. Frustrée, j’ai appelé Mary Anne Franks, un professeur à l’Université de droit de Miami et une experte du cybercrime. Elle voit dans mon expérience une tendance bien plus large dans le système judiciaire.

«  Il y a un long passé quand il s’agit de minimiser le mal fait aux femmes en particulier. Cela va des violences domestiques au viol et au harcèlement.  »

La première loi antiharcèlement a été votée en Californie en 1990, après une série de cas horribles s’étant terminés par des meurtres et qui ont attiré l’attention du public sur ce type de crimes. En trois ans, 50 états ont voté des lois similaires et au début des années 2000, ils ont commencé à amender ces lois pour y intégrer le cyberharcèlement.

Les lois sur le harcèlement diffèrent en fonction des états. New York, où je vis, dispose d’une des meilleures législations du pays à ce niveau. Il en est de même en Floride. Mais d’autres états n’offrent qu’une protection de façade. Plusieurs experts m’ont dit que la loi fédérale soumise au Violence Against Women Act est plus inclusive, et couvre en fait presque tous les aspects du cyberharcèlement.

Mais si la loi fédérale contre le cyberharcèlement est plus forte, «  la réponse n’est pas meilleure, elle est peut-être même pire,  » m’a dit Citron pendant une de nos conversations téléphoniques.

Entre 2010 et 2013, le FBI n’a donné suite qu’à 10 cas de cyberharcèlement sur environ 2,5 millions.

 

Sexisme policier ?

Franks m’a expliqué que «  beaucoup de gens ne croient tout simplement pas au cyberharcèlement ». Ceux qui le reconnaissent ont tendance à faire porter la responsabilité aux victimes ou à proposer des solutions faciles.

«  On entend encore des officiers fédéraux dire de simplement éteindre son ordinateur et se déconnecter.  »

Ces attitudes condescendantes sont généralisées à tous les niveaux de l’autorité judiciaire.

Au vu de cet état des choses, en décembre dernier, le Bureau des violences faites aux femmes, une branche du Département de Justice, a publié une déclaration dénonçant le sexisme dans le traitement policier des affaires d’agressions sexuelles et de violences domestiques. Le sexisme se manifeste souvent par des officiers de police «  classant mal ou ne rapportant pas des crimes  », «  tirant des conclusions hâtives et qualifiant des cas d’agressions sexuelles d’infondés  », et plus généralement refusant de reconnaître les violences domestiques et les agressions sexuelles comme des crimes.

Le Département de Justice donnait aussi des instructions pour contrer les partis pris basés sur le genre, à commencer par faire reconnaître aux policiers qu’il y a un problème. Atteindre ce but implique d’éduquer les policiers aux méfaits concrets et quantifiables du cyberharcèlement. Pour Franks, un des grands problèmes est que «  le sentiment fondamental de sécurité que la plupart des gens considèrent comme acquise leur est retiré  ». Pour ses recherches, elle a discuté avec des centaines, peut-être des milliers de victimes, qui décrivent toutes un sentiment constant de «  devoir regarder derrière elles  » qui les empêche de vivre pleinement, sur Internet et en vrai.

 

Question de peur ?

Vient ensuite l’impact financier. Plus de la moitié des victimes de harcèlement ont perdu au moins 5 jours de travail pour pouvoir gérer les interférences dues aux agissements de leur harceleur, d’après les statistiques du Département de Justice.

Beaucoup de cyberharceleurs tentent de réaliser un «  sabotage économique  » de leur cible en spammant leur employeur avec des e-mails négatifs, par exemple, ou en postant des propos diffamatoires ou des photos sexuellement explicites sur Internet, m’a dit Citron. Dans un cas classique de cyberharcèlement rapporté en février dernier, par exemple, un homme a créé un site internet dans le seul but de détruire la réputation de son ex-femme, affirmant qu’elle était une droguée raciste maltraitant les enfants et affirmant aux journalistes locaux qu’il n’arrêterait que lorsqu’elle serait morte ou «  destituée et sans-abri ».

Le FBI et les autorités canadiennes (l’ex-mari vit en Colombie-Britannique) ont refusé de poursuivre l’homme en partie parce qu’ils ont décidé que la femme ne pouvait pas sérieusement craindre pour sa sécurité physique, comme l’a dit la police dans mon cas.

Mais pourquoi faut-il que quelqu’un ait eu peur pour qu’un crime soit reconnu  ? Les chercheurs et les avocats ont largement contesté cette nécessité d’avoir eu peur et l’ont qualifiée de sexiste étant donné que le harcèlement, un crime principalement commis contre des femmes, est le seul crime dépendant de la réponse émotionnelle de la victime.

Beaucoup de lois d’Etats contre le cyberharcèlement aux Etats-Unis requièrent que la victime ait une peur physique de son harceleur. Ce n’est pas le cas dans le dernier amendement, datant de 2013, du Violence Against Women Act. Mais en dépit des lois fédérales - et de la mission du Bureau des violences faites au femmes (Office of Violence on Women, OVW, ndlr) pour éradiquer le sexisme dans le système judiciaire – le DOJ utilise toujours la même définition obsolète du cyberharcèlement, qui, selon son site internet, stipule que la victime doit avoir peur de l’auteur.

 

Sexisme de la définition même ?

Quand j’ai appelé le Département de Justice pour demander pourquoi, je n’ai pas obtenu de réponse satisfaisante. Dans une conversation «  sur le fond seulement,  » un représentant du OVW m’a dit, en gros, que le principal objectif du bureau en ce qui concerne le harcèlement et le cyberharcèlement était de définir le crime et de s’assurer qu’il soit rapporté et consigné correctement.

C’est un enchaînement comme un autre. J’ai posé des questions au OVW au sujet du sexisme potentiel de leur propre définition du cyberharcèlement, ainsi que sur l’incapacité du FBI à s’adapter au nombre croissant de cas de cyberharcèlement. Elle m’a demandé de transmettre mes questions par écrit, ce que j’ai fait deux heures plus tard. Mais malgré de nombreuses relances je n’ai toujours pas reçu de réponse. Me faire envoyer balader par un gouvernement fédéral est devenu une habitude.

Pendant ce temps, j’ai continué à recevoir des messages de Danny. Comme beaucoup de gens qui traquent et harcèlent en ligne, il semble avoir plus d’une cible. Danny m’a parlé d’au moins deux autres femmes au fil des ans, et je le soupçonne de les harceler aussi.

Il y a peu de temps, mon père m’a appelée pour me dire qu’il avait été contacté par un avocat représentant Danny. L’avocat s’excusait pour le comportement de son client et demandait qu’on le tienne au courant si jamais Danny tentait à nouveau de me contacter, moi ou quelqu’un que je connais.

J’ai répondu par e-mail à l’avocat, mais à cause du secret avocat-client il n’a pas pu me révéler la nature de la raison pour laquelle il représentait Danny. J’ai pensé, cependant, qu’il était poursuivi par une autre victime. Les femmes gagnent souvent lorsqu’elles poursuivent leurs tortionnaires de cette façon, dans un tribunal. Mais dans ces cas là les menaces tendent à être violentes. L’autre victime a peut-être vu un côté différent, plus menaçant physiquement, de Danny, ou peut-être aidera-t-elle à élargir la loi sur le cyberharcèlement aux crimes non violents.

Peut-être aussi que – et ce ne sera pas grâce à mes propres efforts auprès des autorités, du commissariat local au Département de Justice– ma saga touche à sa fin. Mais quand reconnaîtrons-nous que la peur n’est pas un prérequis pour la justice  ?

Je n’ai jamais eu physiquement peur de Danny, et ce ne sera jamais le cas. Ce fait n’enlève rien à mon expérience, et ne rend pas ses actions moins nuisibles. Je n’ai pas besoin que la justice se demande si ma peur est assez grande ou non. J’ai juste besoin qu’elle m’entende. 

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