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Conseils, science, sante et bien-être


« Demain sera meilleur qu’aujourd’hui, mais pas pour tout le monde »

Publié par MaRichesse.Com sur 7 Avril 2016, 10:25am

Catégories : #LIVRES-A-LIRE, #RELATIONS, #VIE

« Demain sera meilleur qu’aujourd’hui, mais pas pour tout le monde »

L’ouvrage commence par une anecdote bien loin des garages mythiques de la Silicon Valley ou des cercles de pouvoir, à 3 heures du matin, après un concert country trop arrosé, dans la ville de Charleston, en Virginie occidentale.

Alec Ross, qui fut conseiller innovation de Hillary Clinton au Département d’Etat pendant quatre ans à la Maison Blanche, raconte son job d’étudiant, en 1991, dans cet Etat parmi les plus pauvres des Etats-Unis : nettoyer les dégâts des fêtards à coups de produits chimiques avec une équipe de « bons gars, mais abattus », qui avaient perdu leur job dans les mines de charbon, remplacés par des machines.

Ces travailleurs de nuit étaient «  les perdants de la mondialisation et de la précédente vague d’innovation  », relève-t-il. Or la prochaine vague, celle de la robotique, de la génomique, des big data, de la cyberguerre et de la blockchain (la technologie derrière le bitcoin), qu’il analyse dans« The Industries of the Future » (Simon & Schuster, février 2016), va aussi créer des gagnants et des perdants, au sein de chaque nation et sur l’échiquier mondial. Ce diplômé en histoire médiévale, chargé de cours à l’université Johns Hopkins, livre une lecture politique et géopolitique éclairante des bouleversements à venir.

La fin de la vie privée

Couverture de
Couverture de « The Industries of the Future » -Simon & Schuster

Sorti en février aux Etats-Unis, son essai – classé numéro trois sur la liste des best-sellers du New York Times (en catégorie business) et bientôt traduit en treize langues – n’est pas un plaidoyer techno-béat sans recul et sans âme.

Alec Ross, qui conseille à nouveau Hillary Clinton dansla campagne la primaire démocrate, s’interroge sur les conséquences économiques et sociales de ces tendances de fond qui posent de vrais défis de société à nos gouvernants. Et sur tout ce que cela changera dans notre quotidien, notamment la fin de la vie privée, l’ère où « tout le monde connaîtra un scandale ».

Clair, sans abus de jargon, son ouvrage ancré dans le réel est nourri de son histoire personnelle (ses arrière-grands-pères immigrés d’Ukraine et d’Italie par exemple), de ses échanges avec de grands noms de la technologie (Marc Andreessen en tête) et de ses rencontres, notamment au cours de visites officielles, au Kenya, au Japon, au Pakistan, etc. Des « fintechs » à l’économie collaborative en passant par le paiement mobile, il dresse un état des lieux mondial informé de ces innovations transformantes.

La guerre du code

L’originalité de l’ouvrage réside dans sa perspective historique et géopolitique. Les Etats-Unis sont selon lui menacés de se faire rattraper en génomique par la Chine qui investit massivement en recherche et en machines à séquencer l’ADN. L’Europe est forte en recherche mais à la traîne en matière de commercialisation. L’auteur rappelle que la Russie est complètement en dehors de la course dans ce domaine, depuisTrofim Lissenko qui méprisait la génétique comme « une pseudo-science bourgeoise » sous Staline.

Chantre de la « diplomatie numérique » – c’est un ami de Jared Cohen, parti du Département d’Etat chez Google, qui a fait récemment les gros titres sur son rôle dans le conflit syrien –, Alec Ross a été interdit de séjour en Ukraine en 2013, accusé d’avoir fomenté le mouvementEuromaïdan par les réseaux sociaux.

Il consacre d’ailleurs un chapitre entier à la guerre du code (« Code war »), version moderne de la guerre froide (« Cold war »), avec un risque d’escalade démultiplié par rapport à la prolifération nucléaire du fait du faible coût des outils de piratage informatique. Or tout peut se hacker, des pacemakers aux robots ménagers, en passant par les voitures autonomes.

« Il faudra une cyberattaque au nombre de victimes élevé dans les deux camps d’une cyberguerre ou ayant un impact négatif sur le PIB des pays impliqués pour que les Etats-Unis, la Chine et la Russie s’accordent sur des règles en matière de conflit cyber. D’ici là, le cyberespace restera le Far West. »

Il prédit que s’il est un métier garantissant un emploi pour les 50 prochaines années, c’est celui d’expert en cybersécurité.

« Les robots vont tuer des emplois »

En revanche, d’autres métiers sont condamnés par la généralisation des robots. Le premier chapitre est consacré à cette future invasion. De notre vivant, prédit Ross, nous vivrons entourés de robots dans la rue et au bureau. Pour la première fois, une innovation devrait se répandre dans le grand public à partir des plus âgés, par le biais des robots-infirmiers. 

Alec Ross
Alec Ross - Stephen Voss

Du point de vue géopolitique, les Japonais ont une longueur d’avance, grâce à leurs constructeurs auto, Honda, Toyota, qui ont capitalisé sur leur savoir-faire en mécanique, et une prédisposition culturelle à accepter les robots jusque dans les foyers, du fait de l’animisme propre au shintoïsme, relève Ross, alors que les Occidentaux ont peur des machines, depuis la chute d’Icare.

Suivent ensuite les Chinois, les Américains, les Coréens et les Allemands. Les puissances qui posséderont les marques, les logiciels et les réseaux de robots seront les grandes gagnantes, tirant les bénéfices de cette chronique d’une casse sociale massive annoncée. Selon une étude [PDF] d’Oxford, 47% des jobs aux Etats-Unis présenteraient un risque élevé d’être remplacés par un robot.

Par exemple, le patron du géant taïwanais Foxconn, l’assembleur de l’iPhone, Terry Gou, rêve de remplacer son million d’employés chinois par de la main-d’œuvre moins chère à long terme et « moins prise de tête ». Alec Ross conclut :

« Les robots vont tuer beaucoup d’emplois. Ils vont aussi en créer et en préserver d’autres, créer immensément de valeur, mais ce ne sera pas réparti équitablement. [...] Les employés de Foxconn sont les mineurs de fond de l’économie d’aujourd’hui. »

 

Vers des mouvements de protestation ?

Alec Ross souligne qu’il s’agit d’une version moderne du travail d’esclave. D’un côté, beaucoup de tâches pénibles et dangereuses seront ainsi éliminées. De l’autre, beaucoup d’emplois sans qualification seront balayés, y compris ceux de serveurs, pourtant le premier job d’un quart des Américains.

Même des emplois a priori difficiles à automatiser seront touchés, comme celui de clercs ou assistants juridiques, l’ancien métier de sa mère. Alec Ross s’attend à d’importants mouvements de protestation populaires dans les années 2020, comparables à ceux contre les accords de libre-échange dans les années 90.

Un futur pas très rose en somme, derrière les grandes avancées technologiques et les applis qui rendent la vie plus facile. Alec Ross se défend cependant d’être un pessimiste. Entretien exclusif avec ce personnage influent qui pourrait jouer un rôle majeur à la Maison Blanche en cas d’élection d’Hillary Clinton.

Rue89 : Historien de formation, comment êtes-vous devenu un expert de l’innovation et de la technologie  ?

Alec Ross  : Je ne me décrirais pas du tout comme un technologue. J’ai étudié les sciences humaines, qui aident à analyser les impacts sociaux et économiques des technologies. Les ingénieurs, eux, comprennent la façon dont la technologie fonctionne.

Je ne suis pas un passionné de technologie, je suis un réaliste. Ceux qui écrivent sur la technologie sont soit des techno-utopistes, soit desdystopiques, je ne suis ni l’un ni l’autre  : je pense que les premiers sont naïfs, et les seconds pathétiques. J’ai souhaité décrire les promesses et les dangers de la nouvelle vague d’innovation qui arrive. 

Quelle tendance, entre la robotique, la génomique, la blockchain, la cyberguerre, les big data, vous semble la plus puissante  ?

Je pense que la commercialisation de la génomique sera aussi importante que l’Internet. Pour le meilleur et pour le pire. Ce sera le prochain marché à plusieurs millions de milliards de dollars.

Nous vivrons plus longtemps, pour ceux qui peuvent se le permettre. Cela va soulever des questions morales, éthiques, comme les bébés sur mesure. Ce sera très délicat.

Quel rôle doit jouer l’Etat ?

L’internet est un produit né d’un programme de défense américain, la génomique du projet génome humain, un programme sur fonds publics. L’Etat a un rôle très important à jouer. Le secteur privé, dont l’objectif est de gagner de l’argent, ne peut seul financer la recherche fondamentale. Il faut un soutien public.

Votre ouvrage s’adresse-t-il aux gouvernants  ?

J’ai voulu écrire un livre accessible à un large public, et en particulier aux classes moyennes. Je suis issu d’un milieu très modeste, pas de l’élite. Si ces sujets sont l’objet de discussions sérieuses dans les hautes sphères, ils le sont très peu dans la classe ouvrière et la classe moyenne où ces changements sont plutôt sources d’anxiété. Le résultat se voit aux Etats-Unis dans la montée de l’extrême droite, avec Donald Trump, ou de l’extrême gauche, avec Bernie Sanders. Idem en Europe. C’est en partie à cause de ces anxiétés.

Cette anxiété peut se comprendre  : vous parlez du risque d’un retour à la pauvreté pour les classes moyennes avec la généralisation des robots. Des perspectives sombres, non  ?

Certains trouvent mon livre trop optimiste, d’autres trop pessimiste, cela doit vouloir dire qu’il est assez juste  ! Je pense qu’il n’est ni l’un ni l’autre. Demain sera meilleur, mais pas pour tout le monde. Comme lors de la vague de mondialisation.

Il y a un risque effectivement pour les classes ouvrières, si elles ne s’adaptent pas, si elles n’acquièrent pas les compétences du XXIe siècle, en particulier dans les économies aux coûts de main d’œuvre élevés comme les Etats-Unis ou la France  ; là, elles sont très vulnérables. Mais pour les travailleurs intellectuels, instruits, en France comme aux Etats-Unis, demain se présente très bien.

Le livre ne dit pas que ce sera bon ou mauvais pour la France. Ce sera bien pour certains et très mauvais pour d’autres. Tout dépend de l’éducation. 

Dans la carte des industries du futur que vous dessinez, vous parlez de la Chine, futur géant de la génomique, du potentiel de l’Inde et de l’Afrique. Pas de la Russie, qui vous semble mal partie. Vous ne la sous-estimez pas  ?

La Russie a certes de très bons hackers, elle a aussi Kaspersky, la société d’antivirus, qui fonctionne bien, mais c’est aussi parce qu’elle suit la ligne de l’armée. La Russie n’a pas grand-chose d’autre. Elle avait énormément de talents en technologie mais elle les a fait fuir. Tous les scientifiques sont partis en Israël ou aux Etats-Unis et ne reviendront pas. C’est un désastre.

L’Europe est présente sur le plan académique, dans la génomique notamment mais en retard sur la commercialisation. Vous semble-t-elle condamnée  ?

Non. Tout d’abord, l’Europe n’est pas uniforme. Je pense que pour l’Europe du Nord, la Scandinavie, même les pays baltes comme l’Estonie, demain se présente très bien. C’est plus complexe pour beaucoup d’autres pays, comme la France.

Les Américains ne sont pas intrinsèquement plus intelligents ou capables, mais il est juste plus facile d’y être entrepreneur. Il y a de supers entrepreneurs, scientifiques et ingénieurs français, il y en a d’ailleurs partout dans la Silicon Valley. Mais ils me disent qu’il est trop difficile d’être entrepreneur en France, les impôts sont trop élevés et la réglementation excessive. Le risque est que les meilleurs partent. Et c’est de la gauche américaine que je m’exprime.

Alec Ross lors d'une conférence du New York Times sur l'éducation, à New York le 17 septembre 2013
Alec Ross lors d’une conférence du New York Times sur l’éducation, à New York le 17 septembre 2013 - Neilson Barnard/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP

N’est-ce pas un discours néolibéral  ? 

Non. On emploie souvent le terme néolibéralisme de façon imprécise de nos jours. Si vous me demandez si je crois que le capitalisme est le meilleur de tous les systèmes, je réponds oui. Les gens oublient qu’on a essayé le socialisme, le marxisme, cela a été un échec. Les critiques à l’égard du capitalisme démocratique imaginent une voie qui n’a pas existé et un avenir qui n’existera jamais.

Le néolibéralisme est, écrivez-vous, la seule idéologie qui sous-tende l’économie du partage. Vous êtes assez critique à son égard, non  ?

Je ne suis pas critique, je serais plus nuancé. Je ne suis pas anti-Uber, ni anti-Airbnb. Mais je dis  : n’appelez pas cela de l’économie du partage car personne ne partage rien en réalité, la preuve, on ne peut participer à cette soi-disant économie du partage sans une carte de crédit  !

Leur idéologie sous-jacente c’est le néolibéralisme, c’est-à-dire la libre circulation des biens et des services dans un marché sans régulation du gouvernement  ; ce n’est ni bien ni mal. Mais il faut un cadre pour le travail : s’il n’y a pas de salaire, de protection sociale, de retraite, il faut réfléchir à la structure que l’on peut mettre en place. Ce n’est pas nécessairement à Uber et Airbnb de payer pour cela, mais il faut trouver un consensus sur ce sujet.

Vous soulignez la nécessité de renforcer le «  filet de sécurité  »  : êtes vous favorable au revenu de base universel  ?

Le revenu de base universel est une des mesures de protection possibles. Mais il n’arrivera pas aux Etats-Unis dans les quinze ans qui viennent. C’est contraire à la culture du pays. Quand on voit que la réforme Obamacare de couverture santé universelle a presque provoqué des émeutes  ! Cela importe peu si j’y suis favorable ou pas puisque ça n’arrivera pas aux Etats-Unis. L’important ce sont quels autres types de mesures de protection on peut mettre en place. 

Dans ce domaine, qu’a prévu la candidate Hillary Clinton dans son programme ?

Je m’occupe de sa politique en matière de technologie dans le cadre de sa campagne. Hillary Clinton se concentre sur les mesures de protection sociale mais aussi sur la réforme de l’éducation. Le système éducatif ne change pas, alors que le monde, si. Il faut le changer pour mieux préparer nos enfants à l’économie de demain.

Nous avons beaucoup à apprendre des Allemands, en particulier en matière d’apprentissage, de Singapour et de la Finlande, pour leur enseignement des mathématiques. Nous devons accentuer l’effort sur les communautés les plus pauvres et les classes ouvrières.

Vous parlez de vos trois enfants de 13, 11 et 9 ans dans le livre. Comment les préparez-vous à ces industries du futur  ? En apprenant à coder  ?

Oui  ! Mais je crois beaucoup en l’interdisciplinarité, comme j’en parle dans le dernier chapitre. Je pense qu’il faut combiner les sciences humaines, la technologie et les autres sciences. Mes enfants feront ce qu’ils ont envie de faire  !

Ma fille écrit très bien et voudrait devenir auteur ou journaliste. Avec ma femme, nous essayons de suppléer à tout ce qui pourrait manquer dans leur enseignement à l’école. Mon fils aîné a choisi d’étudier le mandarin. Mon autre fils suit des cours en ligne sur la robotique et le code.

Vous dites qu’il faut les préparer au danger de l’indélébilité des données en ligne. Avez-vous eu ce «  data talk  » avec vos enfants  ?

On ne laisse pas nos enfants aller sur les réseaux sociaux. Même mon fils aîné : il a un iPhone, mais n’a pas le droit d’avoir son propre compte sur les réseaux sociaux. Il pourra à 18 ans. On surveille ce que nos enfants mettent sur Internet. Vous trouvez ça restrictif  ? C’est relatif. A mon sens, être un bon parent c’est prêter autant d’attention à la vie virtuelle de ses enfants qu’à leur vie physique. 

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