C'est une histoire de fous, encore faut-il savoir qui sont les fous. Le 14 septembre dernier, la juge Isabelle Rich-Flament met en examen le SuisseYves Bouvier, patron de l'entreprise de stockage d'œuvres d'art Natural Le Coultre pour « recel ». À l'origine, une plainte de Catherine Hutin-Blay, la fille deJacqueline Picasso, dernière épouse du peintre. Elle affirme qu'on lui a volé deux gouaches du maître, Tête de femme et Espagnole à l'éventail, ainsi que 58 dessins à l'encre sur papier. Yves Bouvier répond qu'il a acheté les œuvres en 2010, « à travers un marchand d'art agissant en son nom et pour le compte d'un trust présenté comme appartenant à Catherine Hutin-Blay ».

Dans un communiqué, publié juste après sa mise en examen, le transporteur d'art, plaidant sa bonne foi, affirme que « sur indication des avocats du trust de Catherine Hutin-Blay, le montant de la transaction a été versé sur le compte en banque de ce trust établi au Liechtenstein ». Montant de la vente ? LePoint.fr en septembre avançait le chiffre de 10 millions d'euros. Sur le principe, tout à l'air très simple : il suffit de connaître le propriétaire du trust et de vérifier si de l'argent a bien été versé. Mais c'est oublier qu'auLiechtenstein, un trust est administré par un « trustee », pour le compte d'un bénéficiaire, dont on ne connaît pas l'identité. Une entité juridique utilisée autrefois par la famille Bettencourt afin de dissimuler au fisc français l'achat d'une île paradisiaque aux Seychelles.

Nobilo Trust liquidée en juillet 2015

LePoint.fr a pu retrouver au registre du commerce de Vaduz cette mystérieuse société, Nobilo Trust, au capital de 110 000 francs suisses, créée en 1996, et installée, non pas dans la capitale du Liechtenstein, mais dans la commune voisine de Schaan. Le seul nom qui apparaît est celui d'un certain docteur Herbert Oberhuber. Par le plus grand des hasards, Nobilo Trust a été liquidée le 29 juillet 2015, peu après que Catherine Hutin-Blay ait déposé une plainte. Néanmoins, le Liechtenstein, comme la Suisse, s'est engagé à davantage de transparence, et surtout à répondre aux commissions rogatoires internationales.

LGT Group, le principal établissement financier du pays, qui appartient à la famille princière, montre l'exemple, en révélant qu'elle s'occupe des paiements de deux sociétés-écrans utilisées par Yves Bouvier. La police financière liechtensteinoise ouvre alors une enquête le 9 juillet 2015. Mais le ministère public de la principauté a classé la semaine dernière la procédure de blanchiment d'argent visant Yves Bouvier. En revanche, on ignore toujours l'identité de celui - ou de celle - qui se cachait derrière Nobilo Trust, empochant dix millions d'euros en 2010. Parions que cet argent n'a pas été déclaré au fisc.

Un préjudice estimé à 500 millions

Yves Bouvier n'a pas conservé les deux gouaches et les 58 dessins, il les a revendus en 2013 au milliardaire russe Dmitri Rybolovlev, résident monégasque, pour 27 millions d'euros, réalisant une plus-value de 17 millions. Le Russe, 146e fortune mondiale, président de l'AS Monaco, accuse le transporteur d'art suisse de l'avoir escroqué en lui surfacturant 37 toiles de maître. Interviewé dimanche soir sur TF1 dans l'émission Sept à Huit, Dmitri Rybolovlev a estimé son préjudice à au moins 500 millions d'euros. Yves Bouvier a été mis en examen en février 2015 à Monaco pour « escroquerie » et « complicité de blanchiment ». 

 Lepoint.fr