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Marichesse.com

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Conseils, science, sante et bien-être


Toute la vérité (et même un peu plus) sur l’affaire Kim Dotcom

Publié par MaRichesse.Com sur 7 Décembre 2015, 15:17pm

Catégories : #PEOPLE, #INTERNET, #JUSTICE, #ETATS-UNIS

Alors que Kim Dotcom, le fondateur de Megaupload, attend le jugement du tribunal néo-zélandais quant à son extradition, retour sur le parcours épique de l’enfant terrible du Net.

Toute la vérité (et même un peu plus) sur l’affaire Kim Dotcom

Veuillez choisir l’une des affirmations suivantes :

A. Kim Dotcom n’est pas un pirate. C’est un héros, le sauveur de nos libertés sur Internet. C’est un entrepreneur numérique visionnaire. Megaupload, son entreprise, était une compagnie de stockage de données utilisée par des centaines de millions de personnes, parmi lesquelles des employés de la Nasa, du CENTCOM (l’unité de commandement central des USA) et même du FBI. Le raid lancé sur son manoir en Nouvelle-Zélande était abusif et illégal, une vulgaire tentative d’intimidation. Hollywood est terrorisé par les avancées numériques et un innocent en a payé le prix. Kim est un martyr. Mais Kim triomphera.
Vous l’adoreriez, il est cool.

B. Kim Dotcom est un pirate. Un bouffon criminel et mégalomane. Un opportuniste doublé d’un criminel de carrière. Son entreprise Megaupload a généré des centaines de millions de dollars de profit en proposant des films, des albums, des livres et des logiciels volés. Et il n’a pas cessé de s’en vanter.

Il voulait que j’écrive une belle histoire à son sujet, alors il m’a manipulé en me fournissant des informations exclusives, assorties de quelques larmes, dans l’espoir que j’en sorte un bon papier. Mais Kim est un criminel. Il le sait très bien. Comme tous les pirates, les seules libertés qui lui importent sont celles qu’il peut enfreindre pour s’enrichir. Tout le reste, c’est juste de la com’.

Si vous le croyez cool, c’est que vous ne le connaissez pas.

C. Kim Dotcom est assez riche pour travailler dans n’importe quelles conditions. Et ce qui le botte vraiment, c’est de bosser dans son lit.

In bed with Kim Dotcom

Son lit préféré est un meuble personnalisé, conçu entièrement à la main par les artisans suédois de la société Hästens. Chaque exemplaire est le fruit de plus de 160 heures de travail de la part d’un maître ébéniste capable de confectionner le plus parfait écrin de crin, de coton, de lin et de laine. Prix facturé après assemblage : 103 000 dollars. La demeure néo-zélandaise de Kim comporte trois de ces lits. L’un des trois fait face à une forêt de moniteurs, de disques durs et de monceaux de câbles. Il est flanqué de chaque côté par des lampes qui ressemblent à (et sont probablement) des AK-47 chromés. C’est le « lit de travail » de Kim, celui qui lui sert de bureau. C’est là qu’il s’est étendu aux premières heures du 20 janvier 2012, après une longue nuit passée à travailler sur son album, l’un de ses nombreux projets annexes.

Kim Dotcom entendu par une commission du Parlement de Nouvelle-Zélande, le 3 juillet 2013
Kim Dotcom entendu par une commission du Parlement de Nouvelle-Zélande, le 3 juillet 2013 - Mark Mitchell/AP/SIPA

Kim venait de passer les sept heures précédentes aux Studios Roundhead, à composer des beats avec son parolier Mario « Tex » James et le producteur des Black Eyed Peas, Printez Board, dans un studio d’enregistrement dont le propriétaire n’était autre que le frontman du groupe Crowded House, Neil Finn. Ils ont fini vers quatre heures et demie du matin, après quoi Kim s’est hissé sur la banquette arrière de sa Mercedes Classe S pour retourner à son manoir. Peu de temps après avoir quitté le parking, Kim avait remarqué la lueur des phares qui semblait filer sa voiture. « Je crois qu’on est suivi », avait-il dit à son chauffeur.

Ils parvinrent au palais loué par Kim peu avant l’aube. Sa femme et ses enfants dormaient depuis longtemps dans une autre aile du bâtiment. Kim, une fois parvenu dans sa chambre à l’étage, prit une douche avant d’enfiler son habituelle tenue de nuit, intégralement noire. Après avoir pris son habituelle bouteille d’eau de Fiji dans le frigidaire, il s’installa devant les écrans de son lit de travail. C’est alors qu’il entendit un bruit.

C’était un son grave, fluctuant, qui semblait provenir de l’extérieur. Kim n’en était pas certain : le labyrinthe caverneux de salles bétonnées avalait le moindre son avant de le régurgiter, et les lourds rideaux de velours sombre lui occultaient la vue. Il se dit que cela devait être l’hélicoptère. Il ne se préoccupait pas de ce genre de détails : son personnel était là pour ça. Il savait que plusieurs VIP du monde du divertissement en provenance de Los Angeles devaient lui rendre visite demain pour son 38e anniversaire. Peut-être étaient-ils arrivés plus tôt et que Roy, son pilote, les avait amenés à la résidence pour le rencontrer ?

Kim est attaqué

Quelques instants plus tard, le son du gravier projeté sur les fenêtres vint confirmer l’hypothèse de l’hélicoptère. Sacré Roy ! On lui avait pourtant dit de ne pas se poser si près du bâtiment… mais cette pensée fut interrompue par une explosion, aussi assourdissante que proche.

Le fracas provenait de l’autre côté de la porte du bureau. Une porte en bois, épaisse de plusieurs centimètres, renforcée par des charnières en acier insérées dans la pierre du chambranle.

Kim se remit péniblement sur pied tandis que la porte tremblait et vacillait sur ses gonds. Quelque chose ou quelqu’un tentait de pénétrer à l’intérieur. Kim percevait d’autres bruits à présent, des cris, des claquements de portes et le bruit caractéristique de bottes gravissant des escaliers. Des intrus avaient pénétré chez lui. Kim Dotcom prit alors conscience qu’il était attaqué.

Berlines, fric et stars du porno

De l’autre côté de l’océan, plusieurs heures avant le début de l’opération Takedown, le département de la Justice des États-Unis avait laissé filtrer les détails de l’opération auprès d’un cercle très restreint de journalistes. Même si vous ne connaissez rien du tout à propos de Kim Dotcom, de l’affaire fédérale le concernant comme de son ancienne entreprise en ligne, Megaupload, vous avez sûrement entendu parler du raid. Son récit ressemble à un blockbuster hollywoodien. Et c’est une excellente histoire.

Le décor est posé : la Nouvelle-Zélande. Un pays vert, vierge et très lointain. C’est le Canada de l’Australie, un pays de Galles en chemises hawaïennes, un pays de cocagne pour hobbits et autres émeus.

Et voici venir le méchant de l’histoire : Kim Dotcom, né Kim Schmitz, alias Tim Vestor, Kimble et Dr Evil. Un méchant millionnaire tout droit sorti d’un comics, ancien condamné allemand expatrié, ex-hacker régnant sur son Pirate Bay personnel à 30 minutes de route au nord de Auckland. Kim Dotcom se met en scène comme un géant maléfique, un vrai personnage de deux mètres de haut pesant plus de 160 kilos. On le voyait souvent prendre la pose une arme à la main, sur un yacht ou avec des voitures de luxe. On l’a vu au volant de Mega Mercedes gonflées au Nitrox dans des rallyes ou sur des circuits, envoyer de faux signes de gang à des magnats du rap et des stars du porno, en arrosant tout ce beau monde des 185 millions de dollars issus de son butin numérique mal acquis.

Son vaisseau pirate estimé à 50 pétaoctets de données, c’est Megaupload.com, un cargo titanesque qui, au summum de sa gloire, voyait passer plus de 50 millions d’usagers par jour, soit 4% du trafic mondial global sur Internet. Megaupload était un espace de stockage gratuit en ligne, un cloud utilisé pour l’hébergement de fichiers trop volumineux pour être transmis par courriel. L’entreprise générait un montant estimé de 25 millions de dollars par an en recettes publicitaires et 150 autres millions grâce à un service Premium payant, lequel garantissait un accès libre et illimité à son contenu.

Le département de la Justice maintient que l’entreprise légale de stockage en ligne n’était qu’une façade, exactement comme les blanchisseries tenues par la mafia : les profits auraient été surtout générés dans l’arrière boutique. Megaupload était une méga-bourse d’échange pour plus de 500 millions de dollars de matériels piratés : des films, de la musique, des livres, des jeux vidéo et des logiciels. Kim, affirme-t-il, agissait comme un Jabba le Hutt, contrôlant son grand bazar de la violation de la propriété intellectuelle depuis sa Tatooine kiwie, bien protégé par ses rayons lasers, ses gardes et ses armes, ses caméras de surveillance – dont certaines à infrarouge – et ses capsules de sauvetages… parmi lesquelles un hélicoptère personnel et plusieurs voitures de sport à très haute performance.

Le FBI pensait même que Kim avait en sa possession un dispositif portable spécial avec lequel il aurait pu, en pressant simplement un bouton, effacer le contenu de tous les serveurs de Megaupload, détruisant ainsi toutes les preuves. Les agents fédéraux l’appelaient le « bouton rouge ».

Opération Takedown

L’opération Takedown fut menée par des unités spéciales de la police néo-zélandaise, pilotées par le FBI via un canal vidéo. Les descriptions de l’opération varièrent selon les médias mais la plupart inclurent la spectaculaire arrivée des hommes en hélicoptère sur le toit de l’extravagant manoir Dotcom et leur lutte contre son système de sécurité digne d’un ponte de la mafia.

On a ainsi pu lire que les forces de police avaient dû se frayer un chemin jusqu’à la panic room de Dotcom, où elles le trouvèrent à couvert, armé d’un fusil à canon scié. Le même jour, plusieurs autres raids similaires eurent lieu dans huit autres pays abritant des serveurs ou des bureaux de l’entreprise.

C’était de la justice dispensée à une échelle épique, avec comme cerise sur la Schadenfreude, le géant obèse humilié et rabaissé, le roi pirate vantard mis à bas. Menotté et jeté en cellule, son butin saisi, son entreprise s’échoua alors contre les récifs des lois anti-recels. Si tout se déroulait selon le plan, Dotcom et ses six généraux seraient extradés vers les USA pour être confrontés au juge de Virginie les ayant inculpés. Ils risquaient jusqu’à 55 ans de prison chacun. Si une telle mésaventure arrivait à Kim Dotcom, alors personne n’était à l’abri, tel était le message.

Méditez bien ses mots, ô vous qui vous procurez la trilogie « Dark Knight » sur BitTorrent, ô vous les voleurs à la sauvette de 50 Cent, et lamentez-vous sur votre baie des pirates. La justice a triomphé, fin de l’histoire, lancez le générique. Ouais, c’était une bonne histoire.

Le seul souci : cette histoire est en partie une fiction.

Le Manoir Dotcom

En ce jour gris de fin juillet, le chef de la sécurité de Kim Dotcom m’attend à l’aéroport d’Auckland. Il est difficile de manquer Wayne Tempero dans la foule : au milieu des chauffeurs de limousines et des familles portant ballons de baudruche se tient un mur de muscles tatoués néo-zélandais portant un hoody noir ajusté, le crâne rasé, d’un sérieux mortel. Avant de travailler dans la protection rapprochée pour les plus grandes célébrités de Nouvelle-Zélande, Tempero a protégé d’autres grands noms, de David Beckham à la famille royale de Brunei. C’est un expert dans le combat au corps-à-corps. Un type très sympathique, qui sait fort bien jouer du couteau.

La voiture nous attend à l’extérieur. Ce n’est pas une Lamborghini, ni la Cadillac rose série 62, ni une des trois Mercedes CLK DTM customisées avec des sièges extra-larges : les flics les ont toutes saisies. Il s’agit juste d’une modeste Mercedes G55 AMG noire dont la plaque d’immatriculation arbore l’inscription « kimcom ». « Je crois que j’ai été suivi en arrivant ici », me confie Tempero. En réalité, tout le monde dans l’entourage de Kim estime que quelqu’un les surveille et que leurs conversations personnelles sont sur écoute. Tempero est tombé sous le coup de la loi pour port d’arme (pour un fusil à pompe enregistré à son nom) et il n’a pas envie d’avoir d’autres soucis avec la police. « Peut-être qu’on est tous un peu parano ces derniers temps », me dit-il avec un grand sourire alors que nous atteignons la limite de vitesse autorisée.

On ne peut pas rater le Manoir Dotcom, principalement à cause des grandes lettres industrielles chromées, illuminées par LED, qui indiquent « Manoir Dotcom » au-dessus du portail. Il se murmure que cette demeure située dans les collines verdoyantes de Coatesville serait la plus chère de tout le pays. L’allée de calcaire nous mène jusqu’à un complexe d’une valeur de 24 millions de dollars, un château de banlieue doté de plusieurs étangs, d’un court de tennis, d’une piscine, d’une fontaine à étages qui ne dépareillerait pas à Las Vegas, et d’un labyrinthe végétal. Les 24 hectares de terrain environnant sont tout aussi escarpés qu’ils sont bien entretenus.

Kim (Jong-il)

Il y a encore deux mois, Kim ne pouvait pas résider dans sa propre maison, car il a été assigné en résidence surveillée suite à un mois de détention. Pendant trois mois, il a été confiné dans une maison qu’il réserve à ses hôtes, une prison de laque et de cuir noir, de tables Versace et d’écrans LCD assez grands pour occuper des murs entiers. Les murs sont couverts de posters grandeur nature de Kim et de sa jolie femme de 24 ans, Mona… même si sur la plupart il s’agit juste de Kim : Kim et son hélicoptère, Kim sur le pont d’un yacht de luxe, Kim venant de pêcher un gros poisson ou posant devant un château européen, un fusil et un canard abattu à la main, ou bien encore Kim, assis à la califourchon au sommet d’une montagne, le regard perdu dans le lointain, tourné vers l’avenir. Tout cela ressemble plus à Kim Jong-il qu’à Kim Dotcom.

Dotcom (ou plutôt le personnage de Dotcom) est présent partout ici, mais la majorité des 53 membres du personnel qui entretenaient les lieux sont partis en même temps que la fortune saisie par la justice. En regardant par la fenêtre, on ne voit pas âme qui vive. Il n’y a rien à faire. Les environs sont gris et froids, c’est l’hiver dans l’hémisphère sud. La clôture avertit des risques d’électrocution. Les caméras fonctionnant en circuit fermé capturent sous tous les angles les arbres et les toits, envoyant des images vacillantes aux écrans surveillés par le staff réduit qui gère à distance les corps de garde de la maison.

Comme je soupçonne la surveillance du FBI ou des forces anti-terroristes néo-zélandaises, je me garde bien de me connecter au réseau wifi de la maison ou même de passer un coup de fil… à moins que je ne craigne plutôt la surveillance de l’ancien hacker millionnaire. J’ai l’impression d’être l’hôte d’un méchant de James Bond après un enlèvement. Tempero m’a informé que son patron venait juste de se coucher, peu avant mon arrivée à l’aube. Il n’y a aucun moyen de savoir quand il se réveillera.

Quand Kim dort...

Kim vit dans le luxe, mais un sommeil pur est ce qu’il prise par-dessus tout. Il n’aime pas toujours se lever le matin et il n’apprécie pas toujours de devoir se coucher le soir, mais – et c’est là son secret – il n’en a pas besoin. Qu’on soit le jour ou la nuit, peu importe. L’horloge, ce ne sont que des chiffres dans un cercle, une absurdité décimale. L’horloge est une machine culpabilisatrice, un métronome pour les vies ordinaires des personnes médiocres. Il fait toujours noir quelque part. Et il fait toujours nuit dans le Manoir Dotcom. De grands rideaux d’étoffe noire occultent la lumière et d’épais murs étouffent les sons. Le lit Hästens à 103 000 dollars attend. Dans sa chambre à coucher, on ne trouve pas un appareil électronique, aucun bidule vibrant ou soufflant, pas de pollution visuelle des LED, pas trace d’une batterie ou d’un ventilateur. Car pour jouir d’un sommeil d’excellente qualité, pour profiter d’un somme pour épicurien de luxe, un silence total est requis et imposé.

Les jardiniers ne passent pas la tondeuse, les domestiques ne nettoient plus. Les cuisiniers s’affairent calmement dans une autre aile, les nourrices s’occupent des enfants dans une autre maison du complexe. Quand Kim dort, le manoir retient son souffle. Kim ne peut pas fournir d’emploi du temps. Il n’en a pas besoin. Nous sommes chez lui.

Quand Kim dort, il vole. Il ne sue plus, envolés ses problèmes de santé, ses mauvais genoux ou son mal de dos. Il n’est plus en procès, il n’a plus de besoin de reconnaissance. Il n’est plus l’enfant qui craint le retour de son père ou qui est encore plus terrifié à l’idée qu’il ne revienne pas. Il n’est plus extradé vers un lieu où ses geôliers marquent le passage du jour à la nuit par une simple pression d’interrupteur. Quand Kim dort, il est libre.

Et Kim se réveille....

« D’habitude, je suis son Twitter », m’explique Tempero. « C’est le seul moyen de savoir quand le patron est debout. » En fin d’après-midi, les tweets de Kim commencent à pleuvoir. Il tweete beaucoup : pour annoncer les avancées dans les auditions du tribunal, pour présenter son nouveau single pop (« Precious », un duo entraînant avec sa femme) ou pour poster une vidéo musicale des cinq enfants Dotcom avec des séquences filmées à l’hôpital lors de la naissance de ses jumeaux cinq mois auparavant. D’autres messages du stream s’adressent à Julian Assange, parlent de la liberté sur Internet ou de la tyrannie du FBI. Quelques minutes plus tard, Tempero est à ma porte. Le patron est réveillé.

Je trouve Kim derrière le volant de son chariot de golf, dans sa tenue habituelle. Il porte une veste noire couvrant un T-shirt noir très fin, un pantalon très large, une grande écharpe noire et une lourde casquette de baseball en cuir noir. C’est un homme énorme, il occupe la majeure partie du siège avant du véhicule à lui tout seul. Malgré ses lunettes Cartier en verre teinté bleu, le soleil lui fait plisser les yeux. En m’apercevant, il accélère et, parvenu à ma hauteur, il me fait un fist bump.

« Wouah, vous ressemblez à un viking », me dit-il. Il veut probablement dire que je suis grand et blond comme lui. Son anglais est précis, mâtiné d’un accent germano-finnois. « C’est cool ! » Puis il se coule dans un chariot de golf modifié pour dépasser les 40 km/h.

Je le suis le long de la piste de calcaire que Kim appelle sa colline, là où il peut prendre quelques minutes d’un précieux bain de soleil hivernal.
À cette période de l’année, Kim et sa famille devraient normalement se trouver à leur étage réservé de l’hôtel Grand Hyatt à Hong Kong, ou sur un yacht loué les longs des côtes de Monaco ou de St Tropez. Le raid a eu pour conséquence une assignation à résidence façon Hotel California : la famille est coincée sur une île paradisiaque, mais elle demeure prisonnière.

Traité comme un parrain de la mafia

« On finira par gagner le procès d’extradition », m’assure Kim. « Mais quel intérêt ? » Ils seront toujours coincés en Nouvelle-Zélande ou vulnérables dans n’importe quel pays disposant d’un accord d’extradition avec les USA. La seule véritable victoire serait d’affronter les accusations aux Etats-Unis et de gagner le procès. Mais pour le moment, le département de la Justice leur refuse le droit d’utiliser les biens gelés de Megaupload pour se relocaliser aux USA et payer les avocats. Les frais de justice se chiffrent actuellement en millions de dollars. Une somme qui ne cesse d’augmenter.

Mais Kim a de bonnes raisons d’espérer que son pays d’adoption pourrait bien servir sa cause. D’ici quelques jours, il sera au tribunal pour une confrontation très attendue avec les procureurs concernant les excès du raid contre sa propriété. Ce n’est qu’un événement mineur avant le procès d’extradition prévu en mars, mais un événement mineur qui pourrait déterminer le destin de Kim.

Les Kiwis se rappellent avec fierté que leur gouvernement a interdit le mouillage des vaisseaux de guerre des Etats-Unis dans les ports nationaux. Kim n’est pas un citoyen néo-zélandais, mais nombreux sont ceux qui ont pris le raid orchestré par le FBI sur un plan très personnel, comme s’il s’agissait d’une invasion américaine digne d’un épisode de « COPS ».

Au cours des dernières semaines, les juges de la Couronne de Nouvelle-Zélande ont porté un rude coup au département américain de la Justice, en déclarant que le mandat d’arrêt contre Kim ainsi que la saisie de ses disques durs personnels étaient illégaux. Les charges demeurent accablantes : jusqu’à 55 ans de prison pour plusieurs délits, dont celui de conspiration pour avoir violé la propriété intellectuelle, blanchiment d’argent et recel. « Ils nous traitent comme si on faisait partie de la mafia, mec ! », dit Kim.

« C’est incroyable. Tout ça parce qu’ils ne peuvent pas nous extrader aux USA pour violation de copyright. Mais s’ils nous traitent comme une sorte de conspiration criminelle internationale, là ils peuvent nous extrader. »

Ce « nous » qu’il emploie fait référence à ses six co-accusés, ses partenaires de Megaupload. Andrus Nomn, résidant en Turquie et en Estonie, a été appréhendé en Hollande ; Sven Echternach a réussi à fuir jusque chez lui en Allemagne (un pays qui refuse d’extrader ses citoyens) et Julius Bencko, de Slovaquie, est toujours en fuite. Les trois derniers, dont Kim, se sont fait pincer en Nouvelle-Zélande. Deux d’entre eux s’approchent d’ailleurs du sommet de la colline de Kim dans des voitures de golf. Ce sont tous des jeunes hommes en jeans et chemise Oxford déboutonnées.

Les complices

Le premier est Bram van der Kolk, celui qui supervisait la programmation des sites Mega. A 30 ans, il ressemble à un Matt Damon hollandais. Puis vient Finn Batato, le chef du département marketing de Megaupload. Batato est un homme de 39 ans, mi-Palestinien, mi-Allemand. Originaire de Munich, c’est un gros fumeur détendu et un grand amateur de montres et de vins. Et enfin, serpentant vers le sommet de la colline sur son Segway tout-terrain, voici Mathias Ortmann, le directeur technique en chef de Megaupload, cofondateur et directeur de la boîte, le Monsieur Spock de Kim, ce Kirk teutonique. Il détient 25% des 68% de parts détenues par Kim dans Megaupload. Ortmann est un ex-hacker allemand de 40 ans et il en a l’allure, avec son T-shirt sombre à col en V et ses lunettes carrées.
« C’est un génie, vous savez », me confie Batato en allumant une cigarette.

« Pas juste parce qu’il parle quatre langues : un génie du niveau d’Einstein. »

Ortmann détache son regard de son iPhone puis cligne des yeux.
« Mathias, s’il te plaît, admets-le quand même : c’est la vérité. » Ortmann retourne à son écran, occupé à établir une connexion avec sa compagne restée à la maison, en Allemagne.

« S’il vous plaît, dites-le au monde », me supplie Batato. « Il n’y a que des gens normaux ici. » En temps ordinaire, il serait en Europe, peut-être dans le sud de la France, à boire des Opus. Au lieu de cela, il est coincé ici en hiver, avec le risque d’être incarcéré, obligé d’emprunter de l’argent pour s’acheter des cigarettes et de vivre en colocation avec van der Kolk. Batato craint que des personnes de son entourage en viennent à croire qu’il est réellement une sorte de gangster.

« Enfin quoi, regardez-nous ! », s’exclame van der Kolk.

« Kim n’est pas un pirate mafioso. C’est un nerd programmeur dont la femme est une Philippine ex-mannequin avec un gosse de 3 ans. Quelle connerie ! On est des cibles faciles à cause de notre style de vie. Mais conduire avec des plaques mafia ou d’autres inscriptions… c’est juste son type d’humour. »

« Tout va bien, patron ? »

Tempero apparaît au loin au volant d’une voiture de golf. Il gravit la pente raide de la colline pour tendre une bouteille d’eau de Fiji à Kim.
– « Tout va bien, patron ? »
– « Ouais », lui répond Kim en débouchant la bouteille. Tout le monde le regarde tandis que le soleil mourant marque la fin d’un autre jour sur cette île paradisiaque. Leur île d’Elbe.

Pour le moment, les seules choses qui se dressent entre la petite troupe et leur destin sont leurs équipes d’avocats et Kim lui-même. Évidemment, le département de la Justice des États-Unis cite une poignée de courriels saisis au contenu accablant, mais c’est Kim qui les a rassemblés ici. Dotcom s’est comparé lui-même à Bill Gates, Steve Jobs, Julian Assange et Martin Luther King Junior. C’était le visionnaire de l’équipe. Maintenant, il doit trouver un moyen de les sortir du pétrin. Kim leur a promis qu’il y parviendrait. Il a un plan.

Il couve quelque chose d’encore meilleur et d’encore plus grand. Plus méga que Megaupload. Une technologie que personne ne pourra saisir. Quelque chose qui changera le monde. Ils vont battre le département de la Justice, l’humilier même. Après quoi, Kim le leur a promis, ils auront leur vengeance.

« Quoi, abattre un gouvernement ? »

Le soleil se couche tôt en hiver. Les hommes se retirent dans la chaleur de la cuisine de Kim, aussi grande qu’une maison et agrémenté d’un aquarium de huit mètres de haut. Une jeune domestique philippine apporte à Kim une serviette propre et de l’eau. Batato se réfugie à sa place habituelle sous le porche, occupé à fumer et à ruminer. Le reste des hommes fixent en silence leurs iPhone, absorbés dans l’étude des blogs de news, en quête d’indices sur leurs futurs.

Les dernières informations se concentrent sur les dons que Dotcom aurait fait à John Banks, un parlementaire néo-zélandais : son vote a été décisif pour assurer la majorité au Premier ministre. Interrogé à ce sujet, Banks a affirmé ne pas se souvenir de l’identité du donateur, pas plus qu’il ne se rappelait des tours en hélicoptère en compagnie de Dotcom, ni des autres événements semblables qui auraient pu l’inculper. Plusieurs membres du gouvernement ont exigé sa démission ou son inculpation.

« Qu’est-ce que tu en penses, Mathias ? , lui demande Kim. Est-ce que je devrais donner des interviews sur les dons ?

— As-tu dit la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ?

— Oui.

— Ah bien, fonce, répond Mathias. Mais je pense que c’est un événement mineur.

— Mais ça pourrait être intéressant, non ?

— Quoi, abattre un gouvernement ?

— Ouais.

— On devrait en abattre un plus gros si tu veux mon avis. »

Il s’agit, bien sûr, de celui des Etats-Unis d’Amérique. Kim et ses associés sont convaincus que leur entreprise a été prise pour cible par l’administration Obama pour des motifs plus politiques que juridiques. Alors, tandis que 28 avocats récusent les accusations contre Megaupload partout dans le monde, Kim s’est mis en tête de se charger de l’administration Obama.

Il a commencé par le clip vidéo de son single « Mr President », puis par un sondage en ligne demandant sa non-réélection.

Hollywood contre la Silicon Valley

Les réseaux sociaux sont une nouveauté pour Kim, mais il a plus de 130 000 followers sur Twitter (plus de 470 000 aujourd’hui) et en seulement quelques jours, il a atteint la limite des 5 000 amis sur Facebook. « Bah, c’est idiot », me dit-il. « L’interface est naze. Je suis bombardé de news par des personnes que je ne connais même pas. Comment les gens peuvent-ils supporter ce truc ? »

Kim sollicite également des amis réels : il a invité des admirateurs transis à des séances de « viens nager chez Kim » dans sa piscine, et il a également hébergé le cofondateur d’Apple, Steve Wozniak, il y a quelques semaines au cours d’un show de solidarité pour la Liberté électronique. Il reformule le problème : ce n’est pas le département de la Justice contre Dotcom, mais Hollywood contre la Silicon Valley.

Kim soutient que le cœur du problème résulte d’un manque de compréhension de l’Internet. Il ne faisait que gérer un disque dur dans un espace de stockage virtuel. Personne ne peut contester que Megaupload était un casier virtuel en ligne qui stockait des données pour des millions d’utilisateurs. Les registres des connexions des serveurs indiquent que les 100 plus grandes entreprises au monde tout comme des gouvernements avaient recours au site. Il est aussi évident que Megaupload était l’un des nombreux sites qui stockaient et tiraient profit de copies illégales d’œuvres protégées par les lois de la propriété intellectuelle. La seule question est de savoir si Kim et son entreprise doivent porter la responsabilité pénale de cette dualité.

La loi gérant l’équilibre entre les détenteurs des droits et les fournisseurs d’accès à Internet fut signée par le président Clinton en 1998. Le Digital Millenium Copyright Act institue le concept de « sphère de sécurité » (safe harbor en anglais), qui dégage les fournisseurs d’accès de toute responsabilité tant qu’ils ne sont pas certains que leur service de stockage ne contient pas de fichiers violant la propriété intellectuelle. De plus, les fournisseurs s’engagent à supprimer diligemment tout fichier délictueux sur simple demande du gouvernement.

Cette loi a été mise à l’épreuve en juin 2010, lorsqu’une cour de justice américaine a décrété que YouTube était protégé par une sphère de sécurité suite à un procès de Viacom lui demandant un milliard de dollars. Les employés de Google ne pouvaient matériellement pas estimer si chaque clip de, disons, Jersey Jones mis en ligne sur YouTube l’avait été légalement ou non.

« Ils le font les armes à la main. »

Le DMCA voulait clarifier les zones grises légales sur Internet. Mais en permettant au fournisseur de stockage en ligne de se retrancher derrière leur ignorance des contenus pour échapper aux poursuites, la loi a engendré une nouvelle zone grise, ménageant ainsi une niche très lucrative pour les pirates. A l’époque, on n’avait pas encore trouvé comment rendre une banque de données à la fois publique et privée. Les législateurs ont tenté de régler le problème en 2012 avec les mesures anti-piratage SOFA/PIPA, mais des millions de défenseurs de la liberté sur Internet leur ont fait barrage et le 20 janvier, et la loi a été abandonnée. Le raid sur Kim a eu lieu la même semaine. « Les USA ont montré au monde qu’ils n’avaient pas besoin de SOPA ou d’un procès pour contrôler Internet », m’explique Kim.« Ils le font les armes à la main. »

Le département de la Justice des États-Unis affirme que Megaupload était parfaitement conscient du contenu piraté présent sur son site. Pour être précis, l’acte d’inculpation affirme que les dirigeants de Megaupload partageaient eux-mêmes des fichiers volés, et qu’ils encourageaient même cette pratique grâce à un programme incitatif versant de l’argent aux usagers proposant du contenu populaire, et qu’ils ont été lents et sélectifs dans l’application des demandes de retrait de contenu. Ils n’auraient retiré les contenus problématiques et supprimé le programme incitatif que lorsque l’entreprise était au sommet de sa puissance.

Megaupload argue que la gestion de milliards de fichiers était totalement impossible. Cela aurait de plus constitué une violation de leur politique client. L’entreprise affirme avoir fait tout son possible pour se conformer aux notifications de retrait comme la loi l’exigeait. Ils avaient des raisons raisonnables de penser qu’on reconnaîtrait la même sphère de sécurité à Megaupload qu’à Google.

Mais au contraire du procès Viacom contre Google, les charges qui pèsent sur Megaupload ne sont pas civiles mais criminelles. Les responsables ne font pas juste face à des poursuites, ils risquent la prison. Ce n’est pas la première fois que Kim se retrouve mêlé à une affaire criminelle suite à un usage détourné de la technologie.

« Je suis l’homme le plus honnête du coin. »

Le concept de sphère de sécurité peut-il s’appliquer à une affaire criminelle ? Il n’est même pas certain qu’un statut criminel contre la violation de propriété intellectuelle par la seconde partie puisse s’appliquer. Bienvenue dans la zone la plus trouble d’Internet…

Le procès intenté par le département de la Justice met au cœur de son argumentaire l’aspect volontaire de la démarche. La question est de savoir si les hommes de Megaupload avaient conscience d’agir en criminels. Et c’est pour cette raison que la personne de Kim concentre toutes les attentions.

Dotcom a été condamné plusieurs fois en Allemagne. Avec sa réputation de mauvais garçon, il est connu pour travailler à la frontière du technologiquement possible et du légalement acceptable. Mais cette description partielle fait-elle de Kim un Don Corleone ou un Da Vinci ? Rien n’est moins sûr.

« Ils se sont sûrement dits que ce type était un criminel cinglé, qu’ils allaient trouver énormément de merdes sur lui une fois qu’il aurait craqué », avance Kim. « Ils croyaient que je serais une cible facile, un rigolo. Ils m’ont sous-estimé, mec. Tout ce qu’ils disent sur moi, ça a dix ans de retard. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que je suis l’homme le plus honnête du coin. » Dotcom essuie la sueur sur son front puis replie sa serviette noire. « Le plus marrant dans toute cette histoire, c’est que tout le monde pense me connaître. Mais personne ne me connaît vraiment. » 

 Rue89

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