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Psychanalyse : « Sur Internet, le paranoïaque trouve un public »

Publié par MaRichesse.Com sur 8 Décembre 2015, 02:31am

Catégories : #INTERNET, #SCIENCE

Psychanalyse : « Sur Internet, le paranoïaque trouve un public »

Au début de son livre « Psychanalyse, vie quotidienne » (éd. Stock), le praticien Jacques André raconte une séance perturbée par une sonnerie de portable.

« Mon portable se mit à gargouiller au son disharmonique d’une musique de Varèse. La patiente, sur le divan, Nora, un instant dérangée par l’intrus, interrompit le récit de son rêve, resta un court instant en silence... »

Quand elle reprend la parole, Nora compare la mélodie qu’elle entend à un coït de grenouilles :

« Quand les grenouilles s’accouplent, leur coït dure deux ou trois semaines... Pendant ce temps-là, elles risquent de se faire manger par des prédateurs. »

« Elles ? » demande Jacques André. Nora embraye :

« La liberté avec les femmes, c’est que ça s’arrête aux mots... Donc on peut parler deux ou trois semaines... Les hommes veulent toujours autre chose. »

La « bizarrerie » de ce dialogue, note l’auteur, est à l’image de la vie quotidienne de la psychanalyse. Nous avons rencontré Jacques André pour lui demander de nous raconter (plus largement) comment les nouvelles technologies s’immiscent dans la séance.

Rue89 : Votre livre s’ouvre sur cette scène drôle de la sonnerie de portable. Au début de votre carrière, cela n’existait pas ?

Jacques André : Non, quand j’ai commencé, cela fait déjà quelques années, le téléphone portable n’existait pas. Il est apparu en cours de route. Au début, cela a été quand même assez léger. Et puis à un moment donné, il n’y a plus personne sans portable, il est collé à la main, le psychanalyste lui-même en a un et il est entré dans la séance d’analyse.

Est-ce que cela perturbe les séances ?

La plupart du temps, les patients éteignent leur portable avant, mais il y a les oublis. Les oublis, cela ne gêne pas en psychanalyse, cela nous arrange à la rigueur, c’est plutôt une chance, donc ce n’est pas grave. C’est très rare qu’un patient dise qu’il doit le laisser ouvert. 

J’en ai un qui ne peut pas l’éteindre. Cela sonne, il n’y répond pas. Vous voyez, il y a quelque chose de l’angoisse probablement qui se joue pour lui dans cette question-là... Donc il ne peut pas couper. Il pourrait, il ne répond pas... C’est une fausse perturbation parce que toujours la psychanalyse peut récupérer ce qu’il se passe. C’est un peu la force de ce lieu. Dans le fond, tout ce qui tombe dedans est mis à profit.

Les médecins généralistes se plaignent de l’automédication sur les forums... Est-ce que vos patients font aussi des recherches en ligne ?

Oui, c’est sûr. Le psychanalyste n’emploie pas de mots techniques... Il ne va pas dire « vous êtes névrosée obsessionnelle, hystérique ou “borderline” ». Ce sont des mots de psychiatres éventuellement, mais le psychanalyste, en tout cas s’il est formé correctement, n’utilise pas ce genre de vocabulaire avec ses patients.

Pourquoi ?

Parce que ce sont des étiquettes, cela immobilise. Ce n’est pas que cela ne veuille rien dire, mais si vous dites à quelqu’un « vous êtes une névrosée obsessionnelle sévère » and so what ? [Rires]...

Oui, et bonne journée !

Avec ça, on fait quoi ? Vous voyez, il y a quelque chose qui vient figer, immobiliser les choses. Ceux qui ont reçu les diagnostics, les patients qui ont vu les psychiatres, par exemple, se traînent une étiquette de paranoïaque ou de borderline – borderline, c’est un peu plus chic, mais névrosée obsessionnelle, par contre, cela la fout mal... Le psychanalyste parle avec l’espoir que ce qu’il dise ait une valeur dynamique et que cela féconde quelque chose.

Mais les patients ont envie de mettre des mots et vont sur Google ?

Oui, bien sûr, ils y vont... Wikipédia, borderline et compagnie. Ils « googlisent ». Et ils googlisent aussi leur analyste. Il y en a une récemment qui m’a dit une chose très drôle : « De toute façon, si vous n’aviez pas de notice Wikipédia, pour moi, cela ne marcherait pas. » C’est a minima la notice Wikipédia. Et même sans notice, il y a des éléments de « googlisation » qui sont toujours possibles... Cela les rassure, cela les inquiète, c’est un peu intrusif, ce n’est pas particulièrement agréable et en même temps, c’est comme le reste, au bout du compte, cela se traite comme d’autres éléments.

Est-ce que vos patients parlent de ce qu’ils voient sur Facebook ?

Oui clairement, Facebook crée des malaises. Il y a des moments où des choses sont révélées qui ne devraient pas l’être, où circule une information qui est diffusée de manière multiple.

Facebook, c’est une modalité de communication et de relation qui est quand même extrêmement virtuelle et qui manque souvent d’intensité : je te « like », tu me « likes ». Il y a quelque chose qui est quand même toujours un peu en surface. On le voit, on l’entend, on y assiste : il y a une espèce de virtualisation des rapports, il y a quelque chose qui perd de la consistance et qui a du mal à se reconstituer. Et parfois, cela se transforme en autre chose.

On vous en parle en séance ?

Bien sûr, les réseaux sociaux, cela fait vraiment partie du matériel d’aujourd’hui. Je ne connais pas un seul jeune, dans mes patients, qui ne soit pas sur Tinder...

Vous êtes obligé de vous mettre à jour ?

Je ne me mets pas à Tinder, non [Rires]. Il vaut mieux savoir ce que ces mots veulent dire, tant qu’à faire, oui.

L’idée à la mode est de dire que Facebook et son flot d’images idylliques rendent dépressif : vous avez l’impression que les gens vont plus mal ?

Non, les gens vont bien, les gens vont mal de tout temps. Tout l’espèce de refrain sur « c’était mieux avant » me fait sourire.

Une personne consulte son smartphone
Une personne consulte son smartphone - Christian Hornick/Flickr/CC

Les formes de dépression sont extrêmement présentes dans le monde d’aujourd’hui, alors on peut s’interroger. Est-ce qu’il y a quelque chose de véritablement nouveau ? Qui s’intéressait avant à la vie du paysan de 50 ou 60 ans qui prenait sa retraite au fond de sa campagne ? Il n’allait pas consulter, personne ne savait qu’il était dépressif.

De nos jours, il y a un repérage clinique extrêmement fréquent, voire une invitation à la dépression – il faut bien des dépressifs pour consommer des médicaments contre la dépression.

Et puis, cela n’empêche pas effectivement que la virtualité du monde actuel puisse aller dans le sens d’un isolement, d’une rupture des relations, d’une coupure du monde. Puisse aller aussi dans le sens de la dépression, puisse l’accompagner voire l’accentuer, pourquoi pas. Mais les grandes conclusions du type « depuis que Facebook existe, la dépression augmente », ça, je pense que c’est extrêmement douteux.

Utilisez-vous des outils numériques pour communiquer avec vos patients ?

Le texto est devenu extrêmement pratique. Le texto, par rapport à des questions de rendez-vous, est d’une rapidité imbattable. Les patients l’utilisent, de façon unanime. « Je ne peux pas venir aujourd’hui », c’est par le SMS que cela passe.

Y a-t-il des dérives ?

J’ai des collègues qui ont été confrontés à cela, oui... Des patients utilisent soit le SMS soit le mail quand ils en disposent, pour comment dire, non pas pour doubler la séance, mais pour avoir une modalité de communication supplémentaire entre les séances.

Des collègues se sont retrouvés avec des patients extrêmement dépendants, dans des moments de très grande fragilité, qui pouvaient envoyer vingt SMS par jour, si ce n’est plus. Et puis des mails à ne savoir qu’en faire...

Il y a quelque chose, à ce moment-là, qui devient complètement débordant et extrêmement difficile à tenir. Autant quand c’est occasionnel, c’est facilement récupérable dans le circuit ordinaire, si je puis dire. Mais cela peut devenir quasiment symptomatique, cela peut devenir un symptôme. Il s’agit de comprendre ce qu’il se joue.

Et vous, vous googlisez vos patients ? Vous vous l’interdisez ?

Ah, non ! Je n’ai même pas à me l’interdire, cela ne m’est jamais arrivé. Il y a quelque chose d’essentiel dans ce qui naît dans l’espace de la relation d’analyse elle-même. Toute information qui vient de l’extérieur (cela peut arriver parfois, on peut avoir des gens connus) est plutôt un obstacle ou une difficulté qu’un progrès ou un savoir supplémentaire. Ce n’est pas une question de morale, cela fait partie de la méthode qui fait que ce qui compte, c’est ce qui naît de la parole en séance.

Internet est-il une sorte de paradis pour les personnes souffrant de paranoïa ?

Le paranoïaque trouve un public. Un public qui peut même être absolument considérable.

Je ne sais pas si le monde d’aujourd’hui est plus paranoïaque – on a connu dans le XXe siècle des intensités paranoïaques rares. Mais ce que je peux vous dire, c’est que tous les systèmes intégristes quels qu’ils soient sont des systèmes paranoïaques. Ce sont toujours des délires de masse à forme paranoïaque, sans aucune exception.

Vous parlez de l’Etat islamique ?

L’Etat islamique ou l’intégrisme juif ou l’intégrisme chrétien. Ce sont des systèmes constitués sur le même mode. Ou le FN. Toutes les droites nationalistes sont paranoïaques fondamentalement. C’est toujours un bouc-émissaire qui organise la haine, c’est toujours la haine qui nourrit l’essentiel de la pensée politique. Intégrisme politique, intégrisme religieux, paranoïa toujours.

Internet offre une capacité d’information et de diffusion du message : il fait de chacun un Dieu qui parle au monde entier. Il y a un niveau de communication qui n’a jamais été atteint par le passé. Vous êtes capables aujourd’hui de parler potentiellement à des millions de personnes. On est très loin du paranoïaque du village, si je puis dire, qui sonnait sa trompette et qui au mieux réunissait trois ou quatre personnes autour de lui.

Prenez par exemple, la dernière intervention de Marine Le Pen sur« l’immigration bactérienne ». Vous avez ici un énoncé typiquement paranoïaque qui trouve la forme d’un discours politique avec toute sa diffusion et qui accroche. On voit très bien la manière dont Internet peut proposer des solutions faciles, rapides, immédiates. Il y a quelque chose bien sûr qui est périlleux et difficilement combattable. 

 Directmatin

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