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Conseils, science, sante et bien-être


Comment dire adieu à la maison de son enfance?

Publié par MaRichesse.Com sur 20 Août 2015, 05:34am

Catégories : #FAMILLE, #ENFANT, #MAISON

Entre ces murs, j’ai grandi, j’ai appris, j’ai renâclé, j’ai rêvé, j’ai ri, j’ai pleuré, j’ai déliré, j’ai étouffé, j’ai menti, j’ai avoué, j’ai fait des choses que je n’aurais pas dû faire, j’ai vu des choses que je n’aurais dû pas voir.

 

Comment dire adieu à la maison de son enfance?

C’est une maison dont la valeur n’a aucune importance. Quelle que soit son estimation actuelle sur le marché ou quel que sera le montant final de sa vente, elle n’a tout simplement pas de prix parce que c’est celle qui m’a vu grandir et celle qui a abrité ma famille depuis exactement 40 ans.

Faut-il vendre un lieu qui peuple votre cœur ou faut-il le garder égoïstement pour soi quitte à le laisser dépérir ou mourir avec vous en ayant été incapable de lui transmettre une deuxième vie dans d’autres mains? Quel que soit le choix, il ne sera pas le bon. Mais me voilà face à ce choix.

L'avis des «pièces rapportées»

En fermant la porte l’autre jour pour repartir vers mon chez moi parisien, je savais que c’était la dernière fois que je verrai cette maison dans sa configuration actuelle qui est, en fait, celle d’hier ou plutôt de toujours. Dans les semaines à venir, mon frère, copropriétaire avec moi de ce bien familial depuis la mort de nos parents, déménagera ses affaires et ce qui lui revient pour les installer au cœur d’une autre maison qu’il a retapée à une quinzaine kilomètres de là, toujours dans le Finistère.

 

 

 

Dans un débat aussi intérieur, aussi intime, l’avis de ce que j’appelle tendrement les «pièces rapportées», c’est-à-dire mon entourage proche, me fait une belle jambe –ne laissez jamais les «pièces rapportées» émettre une opinion sur ce qui touche votre enfance. Que connaissent-elles de mon lien avec cette maison? Ce qu’elles ont cru comprendre? Ce que je me suis contenté de leur dire? Ce qu’elles ont hâtivement résumé en comparaison de leur propre enfance et qui n’a de résonance que pour elles?

Je crois que les voisins de cette maison ont mieux perçu la difficulté du moment parce qu’eux vivent, en quelque sorte, avec moi depuis 40 ans et parce qu’ils ont déjà, en toute confiance, les clés de la porte d’entrée sans avoir celles de mon problème, mais qui est visiblement aussi un peu le leur. 

Le jour où je vous verrai emporter vos affaires, je suis certaine que je pleurerai, m’a dit la voisine. Parce que vous étiez aussi comme nos enfants

«Le jour où je vous verrai emporter vos affaires, je suis certaine que je pleurerai, m’a dit la voisine. Parce que vous étiez aussi comme nos enfants. Et peut-être que nous on partira aussi parce qu’on ne sait pas qui vous remplacera.» Là, tu ne m’aides pas beaucoup Geneviève.

Les souvenirs

A 47 ans, j’ai encore le souvenir vivace de ce 18 octobre 1975 quand nous avons emménagé dans cette maison neuve, projet d’une vie de mes parents, avec la jeune chienne Landa, setter anglais devenu icône canine pour l’éternité et morte sur la pelouse à 11 ans alors que je venais de lui donner une dernière petite galette bretonne à l’heure du goûter. Entre ces murs, j’ai grandi, j’ai appris, j’ai renâclé, j’ai rêvé, j’ai ri, j’ai pleuré, j’ai déliré, j’ai étouffé, j’ai menti, j’ai avoué, j’ai fait des choses que je n’aurais pas dû faire, j’ai vu des choses que je n’aurais dû pas voir. Devant eux, j’ai guetté l’arrivée du facteur histoire d’intercepter la note de téléphone après avoir un peu trop abusé du minitel. Autour d’eux, j’ai transformé le jardin en piste d’athlétisme avec la chienne courant forcément pour les couleurs de la RDA ennemie. Contre eux, j’ai rejoué la finale de Wimbledon malgré les faux-rebonds du gazon. Parfois, il m’est arrivé de les associer à une prison en espérant les exploser pour aller vivre une autre vie ailleurs -ce que j’ai fait «en ayant largement mis les voiles» selon la formule un peu raide de mon père. Mais tout m’a ramené vers cette maison de manière irrégulière pour Noël, pour les vacances d’été, pour poser mon sac, pour les moments heureux comme pour les dramatiques.

Plus que tout, j’aurais aimé être dans cette maison le 20 septembre 2000 pour empêcher ma mère de fermer la porte derrière elle, de marcher trois kilomètres et de se jeter dans le canal de Nantes à Brest alors que je me trouvais à l’autre bout du monde, à Sydney, pour couvrir les Jeux olympiques. La maison ne m’avait donc pas protégé du pire. Une maison d’enfance ne sert à rien quand vous êtes trop loin d’elle. Depuis 15 ans, et au gré de l’effondrement immédiat et interminable de mon père jusqu’à sa disparition récente, la maison est devenue à cause de cet événement un héritage affectif à la puissance presque nucléaire peut-être parce que j’entends encore ma mère m’annoncer un jour triomphalement que «la maison était payée» comme un but ultime atteint au bout d’une longue course de l’existence. Que fait-on du rêve abouti de sa mère quand on est le petit dernier?

Peu importe comment meurent vos parents, ils ne vous disent jamais comment vous devez vous arranger du poids de ce qu’ils vous laissent. Débrouillez-vous avec vos souvenirs, vos secrets, vos non-dits et, peut-être, une maison qui, elle, sait à peu près tout de vos souvenirs, de vos secrets et de vos non-dits qui ont pu éclater sur ses murs. 

Une maison d’enfance n’est pas un mausolée parce qu’elle vous parle plus qu’une tombe dans un cimetière. Dans une maison d’enfance, vous ne faites pas l’amour comme ailleurs parce que c’est un endroit tout simplement bizarre pour le faire. C’est un lieu où les règles d’hier valent toujours aujourd’hui comme des réflexes ordonnés et donc un territoire toujours incertain pour les «pièces rapportées». C’est peut-être aussi, après tout, un cadre idéal pour d’autres enfants qui, au jour le jour, grandiront, apprendront, renâcleront, rêveront, riront, pleureront, avec suffisamment d’énergie depuis ses fondations pour abriter d’autres bonheurs ou d’autres malheurs.

Yannick Cochennec. Slate

 

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