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"Pourquoi les méchants prennent-ils autant de place dans les nouvelles séries?"

Publié par MaRichesse.Com sur 7 Juin 2015, 19:50pm

Catégories : #RELATIONS, #PEOPLE, #ETATS-UNIS

"Pourquoi les méchants prennent-ils autant de place dans les nouvelles séries?"

Compte-rendu par notre contributeur Benjamin Fau des Nouveaux méchants, une étude passionnante de François Jost sur ces personnages de série aussi ambigus qu'héroïques.

Longtemps, les fictions télévisées n'ont renvoyé qu'une image simple et univoque du héros et de son rapport au monde: ce dernier était l'objet d'une perturbation, le héros s'en rendait compte d'une façon ou d'une autre et parvenait, à la fin de l'histoire, à rétablir l'ordre du monde préexistant. La télévision des années 1950 et 1960 déborde ainsi de truands, de gangsters et autres hors-la-loi (avec les ajustements nécessaires aux différentes époques), qui tentent tous, à leur façon, de détourner les biens de la société à leur avantage. 

De nouveaux méchants

Le paysage change à la fin des années 1960 et surtout dans les années 1970, avec l'apparition d'une nouvelle "sorte" de méchant: le délinquant. Produit de la société elle-même, celui-ci est beaucoup plus proche de nous, beaucoup plus proche des "honnêtes gens": contrairement aux bandits de grand chemin et aux aspirants-maîtres du monde des décennies précédentes, le délinquant habite en bas de chez nous, et peut surgir au détour des rues que nous empruntons tous les jours. C'est bien simple: ce pourrait être nous (ou, plus aisément encore, nos enfants). Mais le "méchant" reste un adversaire, un personnage contre lequel le personnage principal lutte.  

 

 

A partir des années 1990 (Profit) et surtout des années 2000 (Les SopranoDexterBreaking BadWeeds, House of Cards etc.), le "méchant" (au sens très large de "celui qui ne respecte pas l'état de loi") se retrouve régulièrement au centre de l'histoire, protagoniste, tandis que les représentants des "forces de l'ordre" sont rejetés aux marges. Bien entendu, le phénomène n'est pas systématique, et la grande majorité des séries télévisées (à commencer par les police procedurals façon Les Experts ou N.C.I.S. qui continuent à drainer l'essentiel des audiences) respectent les anciens mécanismes de rapport de force. Il est cependant suffisamment remarquable pour que l'on puisse s'interroger: pourquoi les "méchants" prennent-ils autant de place dans la fiction moderne? Et comment Hitchcock a-t-il pu, semble-t-il à raison, s'exclamer déjà en son temps: "meilleur est le méchant, meilleur est le film?" 

Une ambiguité qui fascine

Pour tenter de répondre à cette question, François Jost, enseignant et sémiologue qui travaille sur la télévision et tous les type de discours qui s'y expriment depuis plus de trente ans, étudie dans Les nouveaux méchants trois exemples de héros " négatifs " dans trois séries modernes: DexterDeadwood et Breaking Bad. Au centre de ces trois séries, des personnages moteurs qui n'ont rien d'exemplaire, mais qui utilisent chacun à leur manière la violence, parfois extrême, au service d'une morale auto-forgée. Jost montre très bien que, davantage que la "méchanceté" de ces héros, c'est leur ambiguïté qui intéresse et fascine, et qui permet de créer des intrigues.  

 

Tous sont mis, par le contexte historico-social dans lequel ils évoluent, dans des situations où aucune "bonne" décision ne peut être prise, et tous choisissent la solution aboutissant au "meilleur" résultat possible, quelque que soit le prix à payer (par exemple la vie humaine) et sans tenir compte de l'état de droit qui leur mettrait des bâtons dans les roues plus qu'autre chose: en tuant les tueurs, le Dexter de la série (contrairement à celui du roman, plus strictement psychopathe) est convaincu de venir en aide à la communauté en la débarrassant de ses éléments les plus dangereux, tandis que Walter White agit (ou veut croire qu'il agit) pour le bien et la protection de sa famille. Cette morale "utilitariste" (issue de la philosophie d'un John Stuart Mill ou d'un Jeremy Bentham), prégnante dans l'histoire des Etats-Unis et encore très présente dans les esprits aujourd'hui (pensez par exemple aux débats sur le port d'arme et la légitime défense), est assez loin des conceptions en vigueur en Europe, où prévaut depuis longtemps la "morale déontologique" (pour aller vite: plutôt issue de Kant et dans laquelle l'individu à des devoirs moraux a priori). 

Le rêve américain sur le banc des accusés

Expressions d'une vision du monde, ces séries parfois complexes interrogent forcément les sociétés qui les ont vues naître. Sur le banc des accusés, très régulièrement: le rêve américain, le capitalisme, le libéralisme, une certaine idée de la réussite et de l'accomplissement personnel au sein d'une communauté. Ces interrogations, qui concourent grandement à l'intérêt qu'on peut porter à certaines séries contemporaines, ne sont que rarement explicites dans le déroulement de l'intrigue (encore que...), mais sous-tendent les actions des protagonistes. 

Nous ne nous "identifions" pas intégralement à eux, nous ne "souhaitons" pas le Mal parce que nous nous intéressons à des "méchants", mais nous nous reconnaissons dans les problématiques qu'ils rencontrent, et auxquelles ils répondent à leur manière -une manière qui ne convient certes pas à notre morale. En étudiant avec précision et pertinence des exemples concrets de protagonistes aussi ambigus qu'héroïques (bien que dépourvus du caractère d'exemplarité qu'on attache trop souvent au concept de héros), François Jost mène une étude passionnante qui éclaire d'un jour nouveau le phénomène de "brouillage" de la morale qui s'est répandu dans certaines des plus prestigieuses fictions américaines actuelles.


.lexpress.

 

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