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Conseils, science, sante et bien-être


Une journée à côté de la cabine téléphonique la plus utilisée de Paris

Publié par MaRichesse.Com sur 10 Mai 2015, 05:44am

Une journée à côté de la cabine téléphonique la plus utilisée de Paris

Les chiffres avancés par Orange sont ridiculement bas : à l’heure actuelle en France, une cabine téléphonique est utilisée en moyenne moins d’une minute par jour. Une grande partie d’entre elles sont désertées.

A l’inverse, se presse-t-on par dizaine dans les cabines les plus fréquentées ? Pour le savoir, Rue89 a tenu compagnie un mardi au publiphone en tête du hit-parade parisien, qui se situe à un endroit tout à fait étonnant.

On l’aurait plutôt imaginé en plein cœur d’un quartier populaire (Barbès ? Belleville ?) ou près d’un des sites les plus visités de la capitale, pourquoi pas à Notre-Dame de Paris, sur la butte Montmartre ou juste à côté du musée du Louvre.

A la place, direction la rive gauche et son très cossu VIIe arrondissement.

240 cabines dans Paris

Orange nous donne pour indication le croisement de deux boulevards. La cabine parisienne qui comptabilise les plus longues minutes de conversation trône sur un carrefour passant, sur le boulevard Saint-Germain, à l’angle du boulevard Raspail. Métro Rue du Bac.

L’intersection est située en proche périphérie d’une zone touristique : le musée d’Orsay n’est pas loin et Saint-Germain-des-Près à dix minutes à pied.

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Autour de la cabine, deux banques, une galerie d’art, deux boutiques de meubles et de décoration et un café où le midi, en terrasse, des gens déjeunent sur des nappes blanches.

Ce mardi matin, le kiosquier, qui tourne le dos au publiphone, est en train d’empiler des pièces de 5 centimes. Il pointe du doigt le trottoir d’en face : il y en avait un autre à cet endroit, il s’est évaporé il y a un an.

Pareil de l’autre côté de la rue : une cabine est encore visible sur Google Street View mais sur place, plus rien sur le bitume.

Capture d'écran de Google Street View, boulevard Saint-Germain à Paris
Capture d’écran de Google Street View, boulevard Saint-Germain à Paris

Ce carrefour est en fait symptomatique d’une chose : la disparition des cabines, progressivement déboulonnées (lire encadré).

En chiffres

Au 1er avril 2015, Orange dispose de 65 250 cabines dans toute la France (70% de celles-ci sont sur la voie publique, les 30% restantes dans des hôtels, gares, aéroports ou cafés). En comparaison, il y avait 75 500 publiphones en octobre 2014, 120 600 en octobre 2012.

Rien à voir avec l'âge d'or des années 90 : en 1997, alors qu'on dénombre 5,8 millions de lignes mobiles en France, le parc des cabines est à son maximum (300 000).

D’autant que fin avril, le Sénat a voté un amendement à la loi Macron supprimant l’obligation pour Orange d’installer et d’entretenir des publiphones dans toute la France. Avec la condition que les 4 000 communes en « zones blanches » soient couvertes par les réseaux mobiles.

Cela faisait partie du « service universel », en vigueur jusqu’en février 2014 : l’opérateur devait maintenir une cabine minimum dans chaque commune, deux pour celles de plus de 1 000 habitants.

Le service est coûteux tandis que depuis une décennie, leur trafic diminue (de 40% par an) : « Les appels sont aujourd’hui anecdotiques », indique Orange. Il s’agit essentiellement de coups de fil sur des numéros gratuits ou d’appels vers l’étranger.

Paris compte encore 240 cabines mais il est prévu pour l’instant, dans la convention qui lie la ville avec Orange, de n’en conserver à terme que deux par arrondissement.

« J’ai vu quelqu’un dedans, ça m’a surpris »

Quelques passants pressés l’effleurent, un petit groupe de touristes s’arrête pour déployer un plan. Un peu avant midi, un homme marchant avec son smartphone lui jette un regard. La matinée de guet se termine, personne. Sauf un monsieur qui s’est installé à côté pour faire la manche. Il y restera la journée, assis sur une grosse valise noire.

Derrière son guichet avec vue sur le bloc de verre le plus fréquenté, une employée de la banque certifie voir rarement quelqu’un à l’intérieur. « Ils peuvent l’enlever, celle-là », conseille-t-elle même.

Fatima, 32 ans, travaille depuis des années dans le magasin en face et aperçoit également peu de badauds au téléphone.

« Un clochard y passe souvent la nuit mais à 9h30, il n’y a plus personne. »

Une petite annonce sur la cabine téléphonique
Une petite annonce sur la cabine téléphonique - Emilie Brouze/Rue89

Premiers doutes légitimes : ne m’aurait-on pas malicieusement indiqué la cabine la moins utilisée ? Une dame aux cheveux blancs à qui ça ne plaît guère qu’on ôte petit à petit les cabines corrobore l’hypothèse : « C’est un gros carrefour mais il y a plus de touristes vers Cluny », avance-t-elle poliment.

« Hier, j’ai vu quelqu’un dedans et ça m’a surpris », m’informe tout de même le serveur du café dont la terrasse présente l’avantage d’une vue imprenable sur le bloc de verre vide pour 2,90 euros (le prix du café), odeur de cigare comprise.

Et puis le miracle s’est produit à 16h42, après plus de cinq heures d’attente : un homme a tiré le battant en verre pour rentrer dedans.

« J’utilise mon portable le moins possible »

Robert, un vacancier britannique de 62 ans, a téléphoné à l’un de ses frères qui habite l’Irlande. Durée de l’appel : cinq minutes, à peine.

« J’utilise mon portable le moins possible, ça me donne mal à la tête », explique-t-il, d’autant que les communications à l’étranger lui coûte cher. Alors il a déboursé 5,50 euros pour une carte prépayée, achetée dans un taxiphone à Barbès (XVIIIe).

Car s’il est encore possible de trouver des exemplaires de télécartes Morpion, Peugeot Assistance ou Christian Clavier sur des sites de petites annonces, la Poste juste à côté, boulevard Raspail, ne vend plus de cartes à puce pour appeler depuis une cabine. « Plus depuis vingt ans », exagère le postier.

Orange a stoppé leur commercialisation aux réseaux de grossistes il y a un an, mais les revendeurs sont encore autorisés à écouler leur stock (date de validité des dernières cartes : février 2016). Pour sa part, le publiphone le plus usité accepte aussi les CB.

A l'intérieur de la cabine téléphonique
A l’intérieur de la cabine téléphonique - Emilie Brouze/Rue89
Des mégots dans la cabine
Des mégots dans la cabine - E.B./Rue89

Avant de repartir par le métro, Robert précise qu’il a passé un coup de fil dans cette même cabine pas plus tard que la veille :

« Je passais par là et il y avait une fille dedans qui est restée longtemps. J’ai attendu, je suis allé faire quelques courses. Elle était toujours là. »

Dommages collatéraux

« Quand on est vieux, on n’aime pas que les choses disparaissent », disait un peu plus tôt dans la journée la vieille dame aux cheveux blancs.

Pour justifier la suppression des cabines, on évoque la non-rentabilité, la faible durée d’utilisation, mais on oublie les dommages collatéraux de leur extinction progressive.

Elles font à peine 1m2 mais servent parfois d’abri pour la nuit aux sans-domicile ; elles permettent aussi de composer gratuitement le 115, numéro d’urgence pour l’accueil des sans-abri.

La cabine téléphonique la plus utilisée de Paris
La cabine téléphonique la plus utilisée de Paris - Emilie Brouze/Rue89

La fin des publiphones, c’est aussi la mort des appels anonymes. « Beaucoup de nos interlocuteurs sont totalement parano et exigent énormément de précautions. J’utilise beaucoup les cabines téléphoniques », racontait en janvier 2013 à Télérama le journaliste d’investigation Fabrice Lhomme.

Manteau et lunettes noires

Dix minutes après le départ de Robert, une femme portant un grand manteau et des lunettes sombres s’est engouffrée dans le publiphone. A trois reprises, elle a sorti son smartphone pour composer plusieurs numéros.

Cette dame contribue sans doute à gonfler les statistiques de cette cabine : elle est ressortie au bout d’une demie-heure, après avoir appelé au Maroc sa cousine, un cousin et enfin sa sœur en vacances.

Aïcha téléphone le 28 avril 2015 à Paris
Aïcha téléphone le 28 avril 2015 à Paris - Emilie Brouze/Rue89

Aïcha, 54 ans, habite rue de Solférino, à moins de dix minutes à pied d’ici, et téléphone « tous les trois ou quatre jours » depuis cette cabine, la plus proche de chez elle (au fil des années, les autres ont disparu). Elle fait remarquer qu’il n’y a pas de taxiphone dans le quartier, comme on peut en trouver des dizaines à Barbès.

Dans son appartement, Aïcha a bien une ligne fixe depuis laquelle il est possible d’appeler gratuitement le Maroc. Si elle utilise une cabine, c’est pour être tranquille :

« Des fois, on a des petits secrets qu’on préfère raconter à sa cousine sans que son mari le sache. »

Elle ne lui a d’ailleurs pas dit qu’elle sortait pour passer un coup de fil. « Je ne le trompe pas », s’empresse-t-elle de faire remarquer.

« Il y a des choses que je n’ai pas envie de lui dire, ça évite de se disputer. »

Les cabines de verre se dressent sur la voie publique comme les dernières petites bulles d’intimité téléphonique.

Aïcha téléphone le 28 avril 2015 à Paris
Aïcha téléphone le 28 avril 2015 à Paris - Emilie Brouze/Rue89  

 

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