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Conseils, science, sante et bien-être


« On ne peut pas être si brillant et se retrouver au chômage. » Ah bon ?

Publié par MaRichesse.Com sur 28 Mai 2015, 02:23am

Catégories : #AFRIQUE, #EMPLOI, #INSOLITE, #RELATIONS, #TRAVAIL

« On ne peut pas être si brillant et se retrouver au chômage. » Ah bon ?

Les initiatives en faveur de la scolarisation des filles en Afrique subsaharienne se multiplient alors que les quelques rares jeunes filles et femmes diplômées de l’enseignement supérieur sont majoritairement oisives, tout comme leurs congénères de sexe masculin.

 

Nougnimani Silué a 29 ans. Elle se présente comme « une de ces rares jeunes femmes ivoiriennes et africaines ayant eu accès à l'enseignement supérieur ». Elle s'avoue « un peu agacée d'entendre les autorités, ivoiriennes en particulier, dire que les jeunes diplômés son trop nombreux pour expliquer les problèmes de chômage ». Mathieu Deslandes

Je fais partie de ce petit nombre de jeunes filles et de femmes dont les statistiques officielles ne font pas cas, et que les croisades nationales et internationales oublient.

Autrement dit, suivant les données disponibles sur le site de la Banque mondiale, j’appartiens tout d’abord à ces 31% de filles [PDF] ayant achevé l’école primaire en 1997 en Côte d’Ivoire au prix de l’aide internationale et des dépenses publiques en matière d’éducation.

Ensuite, cela sous-entend qu’en 2004, j’étais l’une de ces adolescentes à avoir bravé tous les obstacles liés à la scolarisation des filles dans le secondaire pour décrocher le bac. Plus explicitement enfin je ne fais pas partie de ces 68% de femmes [PDF] analphabètes qui peuplent la Côte d’Ivoire.

Ni le bon profil, ni le bon diplôme

Paradoxalement, je n’ai aucune raison de m’en enorgueillir. Il aurait peut être mieux fallu que l’existence ne m’accorde pas cet immense privilège-là. Les vaches et les poules de mon père subviennent encore à mes besoins. Dieu soit loué !

Lorsqu’en juin 2010, j’ai rejoint le marché du travail, dans mon sac à main, il y avait une maîtrise en droit privé. Cela faisait déjà longtemps que le petit millier de jeunes Ivoiriens détenteurs d’un bac+4 ou d’un bac+5 voire d’un bac+7 en droit frappaient à la porte des cabinets (avocats, notaires, huissiers de justice, commissaires priseurs, etc.), des entreprises ou de la fonction publique à la recherche d’un stage ou d’un premier emploi de juriste dans l’indifférence la plus totale.

Mon précieux parchemin, obtenu dans une université publique plus connue pour ses grèves et années à rallonge, avait été soigneusement antidaté de deux années par les bienveillantes autorités universitaires.

Pour tout dire, je ne disposais ni du bon profil, ni du bon diplôme, ni de l’expérience, encore moins d’un ensemble de savoir-faire et de savoir-être utiles à l’insertion dans la vie professionnelle. Quand bien même mes professeurs m’avaient assurée du contraire.

Trois années plus tard, j’en étais réduite à reprendre le chemin des salles de classe. A défaut des beaux campus des Etats-Unis, du Canada ou de la France, j’ai dû me contenter du meilleur établissement privé d’enseignement supérieur, d’après le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique.

J’en suis ressortie un an plus tard diplômée du master en éthique et gouvernance, option gouvernance et responsabilité sociétale de l’entreprise. C’est-à-dire un titre pompeux avec lequel je suis censée remédier aux différents maux au cœur de toutes les actualités africaines.

Mon incapacité à décrocher un emploi

Non seulement je peux me targuer d’avoir étudié l’éthique, la gouvernance ou la responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE) – l’autre nom du développement durable dont l’usage est exclusivement réservé aux entreprises –, mais aussi, mon mémoire qui portait sur la pratique de la veille et de l’intelligence économique – encore une autre phraséologie hors de portée du commun des Ivoiriens – a été sanctionné de la mention très bien.

Mais encore, j’ai été la première à soutenir dans ma filière. Et cinq mois plus tard, la douzaine d’auditeurs restante peinait à suivre mon exemple. A la limite, la Côte d’Ivoire s’en fiche.

« On ne peut pas être autant brillant, produire un travail d’une telle qualité et se retrouver au chômage », m’a dit un responsable académique un jour avant de renchérir :

« Les autres disent que tu n’as pas assez activé ton réseau… On vient dans ce genre d’école à la recherche de trois choses. Le savoir, ce n’est pas primordial… Nouer des contacts, c’est le plus important. »

A l’entendre, je suis l’unique comptable de mon incapacité à décrocher un emploi à la hauteur de mes qualifications et de mes compétences.

5 247 candidatures infructueuses

Certes, personne n’aime étaler ses échecs sur la voie publique, mais sur la période de juin 2010 à avril 2015, j’ai postulé pour des milliers et des milliers de stage et d’emplois. Pour la période couvrant septembre 2013 à avril 2015, cela correspond très exactement à 5 247 candidatures infructueuses.

Toutes les candidatures dont il est question ici étaient très bien ciblées. Elles étaient adressées soit à des cabinets de recrutement, soit à des entreprises exerçant dans chacun de mes domaines de compétences, soit à des amis, à des membres de ma famille ou à des connaissances de connaissances. Mieux, à ces gens qui avaient tous la capacité d’ouvrir une nouvelle page de mon histoire de par leur position sociale. Donc à mon réseau.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, toutes les fois où je me suis portée candidate aussi bien spontanément qu’en réponse à une offre d’emploi, ce fut avec soin. Les conseils et toutes ces recettes miracles disponibles aussi bien chez les libraires que sur le Net (« rédaction de lettre de motivation et du CV parfait », « convaincre en entretien d’embauche », etc.), je les ai tous testés.

Par-delà les déboires, les désillusions, les revers ou les insuccès qui en ont résulté, mon expérience en matière de recherche d’emploi s’avère incroyablement enrichissante.

Surexploités à des fins mercantiles

Cela m’a notamment permis de découvrir à quel point la détresse des autres est un fonds de commerce inépuisable. Je sais aujourd’hui mieux que quiconque que le chômage, surtout celui des jeunes diplômés, est surexploité à des fins mercantiles aussi bien par les politiques que les citoyens ordinaires. Si bien que le recrutement est devenu au fil des années la thématique incontournable des salons, des foires, des ateliers ou des colloques sur le continent en général, et en Côte d’Ivoire en particulier. Si ce n’est des coaches qui proposent contre rémunération des leçons de développement personnel pour vous aider à affronter l’impitoyable marché de l’emploi.

Ce sont des compagnies de télécommunications qui essayent de vous vendre des services ou des applications dont l’utilité reste encore à prouver, particulièrement pour les jeunes diplômés en quête d’un stage ou d’un premier emploi.

En tant que témoin privilégié de l’évolution de la politique de recrutement des entreprises, je sais encore que le candidat à l’emploi est une espèce sans valeur pour tout potentiel employeur. Il n’y a qu’a penser à ces milliers de courriers de demande d’emploi ou de stage pendant longtemps entreposés dans la poussière des guérites ou des services courrier, et qui continuent à l’être encore dans certaines entreprises.

Il n’y a qu’à penser encore à ces mails générant des messages d’erreur qui sont communiqués aux demandeurs d’emploi lors des foires dédiées au recrutement et même à l’entrée des entreprises. Et que dire encore de ces responsables RH hautains, peu ponctuels et pour le comble, ignorants ?

Exclusion de facto des diplômés locaux

Qui suis-je pour juger les innombrables fautes d’orthographe et de syntaxe et les incroyables incohérences contenues dans les offres d’emploi ? Derechef, dois-je mentionner que les recruteurs et autres RH abhorrent la moindre erreur ou la plus infime faute de frappe dans les CV et les lettres de motivation ?

Au titre de mes convictions personnelles, je crois encore que les diplômés locaux sont volontairement exclus de l’offre d’emploi disponible dans leur pays d’origine au vu du nombre d’années d’expérience exigé. Et cette exclusion de facto est froidement entretenue par les pouvoirs publics. Ces dernières années, la condition de diaspora a énormément servi à justifier des nominations à des postes stratégiques dans nombre de nos Etats.

Tout se passe comme si les technocrates devaient forcément être ces nationaux en possession d’un ou de plusieurs diplômes venus d’ailleurs, du type « glacé » (obtenu dans l’un de ces pays au climat tempéré ou plus spécialement en France, au Canada ou aux Etats-Unis) ou « affaire étrangère » (se dit d’un diplôme obtenu au prix de maintes tractations diplomatiques).

Et tous ces chasseurs de tête sont comparables à des créateurs de mode qui font et défont les tendances au fil des saisons. En attendant que l’une de ces dames ou l’un de ces messieurs détectent le talent de ce peu de spécialistes et de professionnels que l’Afrique subsaharienne a formés.

Je crois enfin, pour ma part, que toutes ces années de recherche intense d’emploi ont fait de moi une postuleuse. Dommage que cela ne puisse pas transparaître sur mon CV.  

Rue89

 

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