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Conseils, science, sante et bien-être


L’école veut aider les familles à aider leurs enfants

Publié par MaRichesse.Com sur 9 Janvier 2015, 16:25pm

Catégories : #ECOLE, #ENFANT, #FAMILLE

L’école veut aider les familles à aider leurs enfants

«Ma fille ne sait pas bien s’organiser, j’ai peur qu’elle ne soit débordée». Assises à la table autour du principal –flanqué de son adjointe à la vie scolaire– les six mamans venues au collège Le Grand Parc à Cesson, en Seine-et-Marne, assister à la séance de conseils et de débats la Mallette des parents, exposent la liste de leurs angoisses au responsable. Pour Manon, c’est l’apprentissage des leçons qui coince: «Elle s’éparpille», raconte sa maman. Elle confiera plus tard avoir parfois la «boule au ventre» quand elle va travailler et qu’elle laisse son enfant aller seul à vélo jusqu’au collège. Une troisième explique que sa «petite dernière» «adore réciter les leçons», mais qu’elle se sent un peu démunie pour l’aider en allemand: «J’y comprends rien à cette langue!».

Avec la Mallette des parents, l’Education nationale souhaite «coacher» pères et mères. Le principe: leur proposer d’assister à trois réunions d’information sur «le fonctionnement du collège» ou «l'accompagnement à la scolarité» mais aussi des questions plus générales sur la parentalité, l'autorité, l'autonomie. Un mélange d’éducation, de santé et de psycho censé donner des clés aux familles pour la réussite scolaire de leur progéniture.

Le dispositif a d’abord été testé en 2008 dans une quarantaine de collèges puis étendu en 2010 à environ 1300 établissements, la plupart labellisés ÉCLAIR (Pour «écoles, collèges et lycées pour l’ambition, l’innovation et la réussite», soit des établissements situés en zone difficile et bénéficiant de plus de moyens d’actions). Il est aussi testé pour les classes de 3e et de CP.

 

Détendre les parents

Pierre-Marien Rossignol-Sujobert, le principal, présente les différentes activités culturelles comme l’atelier théâtre –«très utile pour ensuite s’exprimer devant une classe lorsque l’on a un exposé!»– et donne quelques conseils de méthode pour encadrer les devoirs: «Il ne faut pas seulement vérifier qu’un enfant connaît sa leçon, mais aussi qu’il l’a comprise. Nous ne formons pas des ordinateurs: si il vous parle des "insignes du pharaon", il faut vérifier qu’il sait bien ce que c’est.»

 

Face à des familles un peu désemparées, le principal veut surtout rassurer, en misant sur ce qu’elles peuvent toutes accomplir. Il recommande ainsi de «valoriser» l’enfant plutôt que de lui demander de prime abord ce qu’il n’a pas sur faire. Et tente de désamorcer les mécanismes de culpabilité: «Il n’y a pas de parent idéal. On n’a pas tous fait allemand ou chinois, les enseignements ne sont plus les mêmes aujourd’hui qu’à notre époque. Mais on peut tous aider nos enfants en vérifiant que le travail a été fait»

Toutes acquiescent en souriant. Peu à peu, la pression retombe, les visages se détendent, on rit même parfois de bon coeur.

 

Une meilleure participation mais un impact ténu

Est-ce que ça marche? Selon l’Ecole d’économie de Paris, une fondation qui a évalué le programme, la réponse est oui[1]. Pour un coût réduit –environ 1000 à 1500 euros par collège– les chercheurs ont observé «un surcroît d’implication auprès de l’institution scolaire» des parents volontaires et une «plus forte implication auprès de leurs enfants à la maison»: les parents des classes bénéficiaires du programme ont davantage rencontré les enseignants (30% au lieu de 24% ont pris plusieurs rendez-vous) ou estiment plus souvent avoir une bonne connaissance des options proposées (85% contre 76%).

Expérimenté sur les classes de troisième, la Mallette a permis par ailleurs de réduire la proportion d’élèves décrocheurs à l’issue du collège (de 8,8% à 5,1%), selon un autre rapport de la fondation, remis en février 2013. Le comportement des enfants s’est sensiblement amélioré. Ils sont par exemple moins souvent absents et moins souvent sanctionnés[2]. Enfin un impact «assez ténu» a été relevé sur les résultats scolaires en Français, «notamment pour les exercices les plus simples, à la portée des élèves faibles».  

Si tout le monde s’accorde sur les résultats, certains soulignent les limites de la Mallette. Un des points faibles notamment réside dans la participation. Pour la séance à Cesson, seules six personnes étaient présentes alors que les parents des quatre classes de sixième avaient été conviés, soit une centaine d’élèves. Selon l’Ecole d’économie de Paris, en moyenne 20% seulement de parents d’élèves ont déclaré être intéressés par ce type de réunions et vouloir y participer. Et parmi ces volontaires, moins de 17% ont participé aux trois débats (près de 58% à au moins un débat). La Mallette touche-t-elle, dès lors, les parents qui en auraient le plus besoin? «Il y a tout un continent de parents invisibles qui ne rentrent pas dans ces dispositifs», regrette Pierre Périer, sociologue en sciences de l’éducation à l’université Rennes II.

Le chercheur souligne par ailleurs les effets pervers que peut induire un tel système. Mélanger sphère scolaire et sphère éducative présente ainsi le risque de brouiller les rôles, avec pour effet que les parents se sentent jugés. «Une norme est véhiculée, il y a des bonnes et mauvaises pratiques et il y a un soupçon qui pèse sur eux, qui est très difficile à supporter. Il y a toujours une ambiguité entre informer et contrôler», explique le sociologue. «Dans les classes populaires, l’enfant c’est la valeur suprême, c’est une source d’être et d’avoir qui met les parents à égalité avec les autres. Ce statut est le support d'une identité positive et un fil rouge qui relie l'enfant à ses parents, de sorte qu'ont peut vouloir le protéger pour se protéger soi», poursuit Pierre Périer, qui s’interroge sur la pertinence de faire de l’école le lieu de ces conseils, qui pourraient plutôt selon lui être dispensés par des organismes extérieurs, dans des lieux «plus accessibles symboliquement».

De tels conseils n’ont de chances d’aboutir que s’ils sont réalisés avec «beaucoup de tact», pour ne pas déstabiliser les parents et creuser davantage le manque de confiance, comme l’explique Pierre Périer, et si les modes de dialogue avec les parents sont «diversifiés» au maximum: «Il faut développer des approches contextuelles et expérimenter différentes modalités», car ce qui marche à Aubervilliers ne marchera pas forcément à Neuilly-sur-Seine… ou même dans la commune limitrophe de Bobigny. Un constat auquel aboutit aussi le rapport d’information de l’Assemblée nationale présenté cet été par la députée Valérie Corre: 

«L’instrument précieux que constitue la Mallette devrait donc être valorisé avec prudence, en soulignant que celui-ci devrait s’intégrer dans un ensemble de mesures visant à refonder les relations de l’école avec les parents».

 

Parents et professionnels enthousiastes

Malgré tous ces bémols, les avis exprimés par les parents à la fin de la réunion à Cesson sont très positifs: «Cela permet de déculpabiliser», estime Isabelle, qui par ailleurs a jugé très utile un des conseils sur la valorisation de l’enfant: «Je penserai plus facilement à encourager mon fils, et c’est une bonne chose que d’entendre que ce que l’on fait déjà est dans la bonne voie. Cela me conforte dans ce qu’il faut faire et me rassure»«Ce sont des choses que nous avons besoin d’entendre», commente quant à elle Chrystelle. Mais toutes les mamans ne s’expriment pas. Une mère reste un peu plus en retrait, et ne souhaite pas communiquer ses coordonnées... Qu’a-t-elle ressenti? Nous ne le saurons pas.

©Aude Lorriaux

Les professionnels qui ont eu recours au dispositif sont quant à eux très largement enthousiastes: 90% des établissements interrogés pour l’année scolaire 2012-2013 ont estimé que l’effet de la Mallette sur le climat des classes de sixième est «assez  bénéfique» ou «très bénéfique»

Pierre-Marien Rossignol-Sujobert, qui pratique le dispositif depuis ses balbutiements, en 2008, en est aussi un adepte: «Les résultats sur la relation avec les familles sont très visibles, y compris sur les familles qui ne viennent pas aux réunions, car les informations et conseils circulent».

 

Les parents des classes populaires aussi impliqués

Plus fondamentalement, sans contester les résultats bénéfiques de ces réunions, c’est la démarche qui gêne certains chercheurs. Car il y aurait, sous-jacente à la Mallette des parents, l’idée que les familles, notamment au sein des classes populaires, ne s’impliqueraient pas assez dans la scolarité de leurs enfants. Or cette idée de parents «démissionnaires» serait tout bonnement… fausse, comme le montre une étude de l’INSEE publiée en décembre 2004. 

Selon cette analyse, réalisée par Marie Gouyon, plus de 90% des parents –surtout les mères– aident leurs enfants et les classes populaires y passent même plus de temps. Cette aide diminue ensuite en effet plus tard dans la scolarité, mais elle ne serait pas liée à un manque d’implication: l’origine de ce désinvestissement subi et accepté faute de mieux s’expliquerait par un sentiment d’incompétence. Les parents seraient «désemparés»plutôt que «démissionnaires»«Quand l’enfant est au lycée, la moitié des mères diplômées de l’enseignement supérieur et la quasi-totalité des mères ayant au plus le certificat d’études primaires s’avouent dépassées», explique l’étude. Une autre étude, cette fois de l’Afev, qui date de septembre 2012, corrobore ces chiffres: près de 53% des parents indiquent ne pas arriver à aider leur enfant quand il fait ses devoirs.

 

Les effets pervers d’une implication des parents peu diplomés

Comment des parents qui ne comprennent plus le contenu des cours de leurs enfants peuvent-ils se rendre utiles? Faut-il simplement les inciter à s’impliquer plus? Une telle injonction pourrait s’avérer contre-productive, selon Séverine Kakpo, maîtresse de Conférences à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, car on risque fort de les voir prescrire trop de devoirs et de renforcer des «malentendus déjà constitués» dans l’apprentissage. En clair: que des séances d’encadrement des devoirs tendues où les parents insistent plus sur la forme que sur le fond, qu’ils ne comprennent pas, ne fassent qu’éloigner plus encore les enfants de l’enseignement. Tout en leur transmettant de mauvaises méthodes. 

«L’institution scolaire, en appelant les familles des quartiers populaires à "s’impliquer" dans la scolarité de leurs enfants, encourage des formes de mobilisation dont elle ignore le plus souvent les logiques et les effets», conclue la chercheuse dans un article où elle a étudié le cas d’une élève de 14 ans suivie par sa tante.

Pour Séverine Kakpo, interrogée en commission parlementaire le 23 janvier dernier, la Mallette des parents «ne résorbera pas les inégalités scolaires» et son développement contiendrait même un risque, celui de «focaliser l’attention sur les familles, de les désigner comme responsables de l’échec scolaire de leurs enfants et de détourner l’attention sur les véritables questions liées aux conditions d’apprentissage». Pour la chercheuse, il est plus urgent et prioritaire d’améliorer la façon dont on enseigne, qui a tendance à renforcer les inégalités, que de développer de tels dispositifs. 

«On fabrique une déviance et ensuite on se focalise sur cette déviance, mais il faut peut-être simplement repenser les normes», abonde en ce sens Pierre Périer.

Si on peut donc coacher les parents sur certaines règles essentielles et simples à appliquer comme l’heure du coucher, la prise systématique d’un petit déjeuner ou leur donner des conseils pour bannir les écrans de la chambre de leurs enfants après une certaine heure, ce «coaching» atteint ses limites lorsqu’il s’agit de contenus pédagogiques et que les parents sont peu diplômés. 

La Mallette ne doit pas engendrer de dogmatisme... ni faire oublier d’améliorer l’enseignement lui-même et de le rendre plus accessible aux enfants des classes populaires. 

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