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Conseils, science, sante et bien-être


Comment nous sommes devenus les Big Brother de nos enfants

Publié par MaRichesse.Com sur 5 Octobre 2014, 14:50pm

Catégories : #ENFANT, #FAMILLE, #DEVELOPPEMENT

Comment nous sommes devenus les Big Brother de nos enfants

Que s'est-il passé pour qu'en une génération, des enfants qui allaient à l'école tout seuls, parcourant parfois un long trajet, se mettent, une fois devenus parents, à enlever toute autonomie à leurs enfants?

A 6 ans, je sortais chaque jour acheter le pain, très tôt le matin. J'ai commencé à aller seule à l'école dès le CE1 (soit vers 7 ans). L'établissement se trouvait à quinze bonnes minutes de chez moi à pied, il fallait traverser plusieurs routes, dont une bordant une station service, et mon quartier de l'époque serait aujourd'hui considéré comme une«zone urbaine sensible».

Je rentrais également seule à la maison –avec ma clé autour du cou– pour le rester jusqu'au retour de mes parents (vers 19h environ). Il ne m'est jamais rien arrivé. Il n'est surtout jamais venu à personne l'idée d'accuser mes parents de négligence. Et pour cause, tous mes camarades d'école dont les deux parents travaillent bénéficiaient de la même autonomie. D'ailleurs, pendant les vacances d'été, on se retrouvait tous au pied de la tour pour jouer jusqu'à très tard le soir.

Aujourd'hui, quand je demande à ma fille de 8 ans ce qu'elle voudrait faire quand elle sera grande, elle répond: 

«Je veux être en sixième pour aller toute seule au collège»

Elle ne rêve pas d'être vétérinaire ou d'une place pour le concert de Violetta, elle voudrait circuler dans la rue, sans avoir à tenir la main de l'un de ses parents. Se rendre d'un point A à un point B, seule.

Et c'est hors de question pour l'instant. Même pas en rêve. Je ne suis même pas tout à fait sûre de l'autoriser à se rendre seule au collège quand elle aura 11 ans. Elle n'est jamais sortie acheter une baguette de pain, et les très rares fois ou j’ai été contrainte de la laisser seule à la maison le temps de faire une course urgente, je lui ai fichu la trouille de sa vie en lui expliquant que si elle ouvrait la porte ou quittait le canapé sur lequel elle était priée de rester assise, il lui arriverait quelque chose de très grave. (Oui, je sais).

Que s'est-il passé, en à peine une génération, pour que la mère que je suis, et qui a pourtant bénéficié d'une large liberté enfant, considère aujourd'hui que l'extérieur est forcément hostile à ma progéniture, et que ma présence à ses côtés est nécéssaire à chaque seconde? 

 

Les parents drones

Je ne suis évidemment pas la seule à considérer que la sécurité de mon enfant dépend de ma présence. Parmi mes amis dont les enfants ont sensiblement le même âge, seule une mère laisse sa fille aller à l'école seule le matin. C'est sur le trottoir d'en face et elle l’observe par la fenêtre.

Ce phénomène de limitation du champ d’exploration de l’enfant a été très bien expliqué dans les travaux de William Burd. Ce médecin britannique a retranscrit les déplacements de quatre générations d’une même famille sur une carte éloquente, que nous mettions en avant sur Slate il y a quelques mois.

Comment nous sommes devenus les Big Brother de nos enfants

En 2007, Ed Thomas, âgé de huit ans, a le droit d’aller seul au bout de sa rue, à 300 mètres. Quand elle était enfant, la mère d'Ed avait le droit d’aller seule a la piscine (à 800 mètres). Ses grand-parents et arrières grands parents, eux, pouvaient s’éloigner de plusieurs kilomètres.

Dans un article récent sur le sujet, Terraeco évoque aussi les travaux effectués par l’ l’historien français Philippe Ariès qui montre lui aussi comment le rayon de déplacement de l’enfant s’est réduit au fil du temps.

Les Etats-Unis ont crée une expression pour qualifier les parents qui planent continuellement autour de leur enfants: les parents hélicoptères. Mais les termes ne s'appliquent vraiment qu'aux parents relativement aisés qui ont le temps et les moyens d'en faire trop. Par ailleurs les parents hélicoptères sont hyper-présents dans un but précis: tirer le meilleur de leur enfant en ayant des exigences très élevées pour leur avenir.

Ces mots ne conviennent donc pas aux parents qui, comme moi et tant d'autres, planent au-dessus dans leur enfant dans le but de les protéger d'un ennemi extérieur. Il s'agirait ici davantage de parents-drones qui, tels les appareils de surveillance, gardent toujours un oeil sur leur cible et tâchent de détecter les potentiels actes de malveillance sur l'objet dont ils ont la garde.

Les parents-drones sont servis par un véritable marché de la surveillance et par une société qui tolère de moins en moins l'autonomisation des enfants.

Blouson connecté «Ma P'tite Balise»

Blouson connecté «Ma P'tite Balise»

Aujourd'hui il existe des tonnes de systèmes permettant de coller aux basques de nos enfants. Du simple baby-phone qui clignotait aux pleurs du bébés, on est passés à un système autrement plus sophistiqué et qui suit à la trace l’enfant jusqu’à un âge relativement avancé.

Un blouson muni dans d'une balise GPS est par exemple disponible en grande distribution. On trouve également des montres, des bracelets ou de simples mouchards à glisser dans le cartable et qui permettent aux parents de géolocaliser leur enfant à tout instant de la journée.L'âge moyen d'acquisition du téléphone portable est estimé, par les parents, à 11 ans. Essentiellement parce qu'il permet de garder le lien et de toujours savoir où le préa-ado se trouve et éventuellement ce qu’il fait loin de nous.

La société tout entière a désormais aussi une idée assez précise de ce qu'un enfant à le droit de faire seul ou non. Cet été, une mère de Floride a été arrêtée parce qu'elle avait autorisé sa fille de 7 ans à jouer seule au square qui se situait à 1,5km de son domicile. Si elle a bénéficié du soutien de nombreuses personnes qui ont considéré qu'il ne s'agissait pas là de négligence, une majorité de personnes semble pourtant estimer que le parent qui laisse son enfant seul dans l'espace public, même quelques instants, mérite d'être sanctionné.

Ce sont les conclusions d'un sondage mené par le site Mashable. Près de 5% des personnes interrogées estiment que ces parents doivent être arrêtés et écoper d'une peine de prison. 12% estiment que la garde des enfants doit leur être retirée, et près de 30% des personnnes interrogés préconisent une formation pour remettre les parents sur de bons rails.

Pire encore, d'après une étude menée par l'institut Reason/Rupe, 68% des Américains pensent qu'il devrait y avoir une loi interdisant aux enfants de 9 ans et moins de jouer au square sans la présence d'un adulte, et 43% estiment qu'une même loi devrait s'appliquer aux enfants de 12 ans.

Lenore Skenazi a fait l'amère expérience de ce rejet total de l'autonomisation de l'enfant. En 2008, cette journaliste du New York Sun avait laissé son fils de 9 ans prendre le métro seul et l'avait raconté dans un article. La confession lui avait valu d'être qualifiée de «pire mère des Etats-Unis»... Quatre ans plus tard, elle avait tenté de montrer aux parents qu'il est possible et même bénéfique de laisser les enfants jouer seuls en extérieur en proposant des après-midi à Central Park sans aucune supervision et pour la modique somme de 350 dollars (le prix et le fait même que l'activité soit payante avait évidemment pour but de se moquer des ateliers hors de prix). Evidemment, aucun parent n'y avait inscrit son enfant.

La société n’a jamais été aussi sûre

Qu'est-ce qui effraie donc tant les parents (moi comprise) à l'idée de laisser leur enfant parcourir quelques mètres seuls dans la rue ou faire du toboggan sans surveillancee?

La peur du kidnapping, de l'acte de malveillance, l’agression sexuelle, de l’accident de la route... Autant de choses qui sont certes tout à fait possibles mais qui n'ont jamais eu aussi peu de chances de se produire que de nos jours.

Et c'est là le premier paradoxe de notre comportement surprotecteur: la rue, l'extérieur, n'a jamais été aussi sûre pour nos enfants, et l'est bien plus qu'à l'époque où nous sortions, nous, acheter le pain tout seul.

D’abord, les accidents de la route impliquant des enfants sont en baisse constante –même s’ils existent bel et bien: en 2012, les enfants de moins de 15 ans constituent 3,1% des tués et 7,4% des blessés de la route. Mais c’est en tant que passagers et non en tant que piétons que les enfants sont victimes des accidents les plus graves.

Ensuite, selon l'ONG Missing Europe Children, il y aurait chaque année en Europe 250.000 enfants signalés comme étant portés disparus. Mais dans la grande majorité des cas, il s'agit de fugues ou d'enlèvement parentaux. L'enlèvement par un tiers lui, ne représente que 2 à 5% des cas.

Aux Etats-Unis, les statistiques montrent également que sur 58 000 cas annuels d'enlèvement d’enfant commis par une personne qui n'est pas de la famille, 63 % impliquent une personne que l’enfant connaît (ami de la famille, connaissance de longue date, voisin, gardienne, personne en position d’autorité, etc.) et 37 % impliquent un étranger.

L'étranger est donc plus rarement le bourreau qu’un intime de la famille.

Depuis 1993, le nombre de mineurs de moins de 14 ans victimes d'assassinant y a baissé de 36% et selon le Département de justice américain, entre 1976 et 2005, 3% des enfants assassinés l'ont été par des étrangers.

Pourtant, si on interrogeait les parents, il y a fort à parier qu'ils diraient tous qu'aujourd'hui, la rue est beaucoup plus hostile et dangereuse que quand ils étaient enfants. Et il y a plusieurs raisons à cela.

Une question de perception

D'abord les rapts d'enfants sont largement plus médiatisés aujourd'hui à la télévision et sur internet. Le dispositif Alerte-Enlèvement n'a été mis en place qu'en 2006, et tous les parents qui entendent la sirène puis le message de description de l'enfant disparu ont nécessairement et instantanément la même réaction d'effroi: «et si ça m'arrivait?». Quant aux différentes affaires de crimes sexuels, elles ont aussi aujourd'hui un plus large écho dans la presse et sont surtout davantage constatées par les services de police essentiellement parce que, comme l'explique le Ministère de l'intérieur, elles bénéficient d'une «évolution du comportement social des victimes qui ont davantage tendance à dénoncer les faits dont ils ont été l’objet»

Pourquoi, alors malgré ces chiffres et la tangibilité d'un monde plus sûr, les parents continuent-ils à estimer que leur enfant risque sa vie quand il est hors de la maison? Parce qu'il est bien plus facile et moins dérangeant de considérer que l'ennemi est nécessairement l'étranger et d'éluder le fait que statistiquement, l'ennemi est celui que l'on connait intimemment.

On ne peut empêcher un enfant de cotoyer sa propre famille, son voisinage, et tous les adultes de notre entourage, ça n'aurait d'ailleurs aucun sens. En revanche il nous est tout à fait possible de contrôler le champ d'exploration de l'enfant et donc de le limiter au maximum.

Les mères qui travaillent, sommées de compenser

Un autre élément explique aussi pourquoi nous sommes aujourd'hui plus omniprésents et protecteurs que nos propres parents: un mécanisme qui comme souvent se fait au détriment des mères.

Selon Paula Fass, professeur d'histoire à l'université de Berkeley et citée par Mashable, cette tendance à limiter l'espace de liberté de l'enfant a commencé il y a une trentaine d'années environ. Soit pile au moment où les mères ont commencé, de manière significative, à quitter leur vies de femmes au foyer pour accéder à des jobs à temps complet. De fait, leur vie professionnelle les a éloignées physiquement de leur enfant. 

Mais à cause de l'absence de réelles politiques familiales et de l’instransigeance des employeurs, elles ont alors découvert qu'il leur revenait à elles, et à elles seules, de concilier parfaitement vie professionnelle et vie familiale. La même exigence qui pesaient sur elles au travail (être une bonne employée, être ponctuelle, disponible...) s'est exercée à la maison. Parce que l'on estimait alors que l'enfant ne devait pas pâtir de l'entrée dans la vie active de leur mères, il a incombé aux femmes de tout faire pour épargner l'enfant, le protéger au maximum de cette vie extérieure menée par les parents. Cette volonté de créer un rempart entre le foyer et et l’exterieur s’est rapidement muée en suprotection. Il faut ajouter à cela le sentiment de culpabilité: 

«Je vois assez peu mon enfant à cause de mon boulot alors chaque minute de mon temps libre doit lui être consacrée»

En France, selon une étude la Drees, organisme dépendant du ministère des Affaires sociales, les mères de famille accordent en moyenne 1 heure et 33 minutes chaque jour à leurs enfants (les pères eux n'y consacrent que 44 minutes). Ces mêmes parentssouhaiteraient passer plus de temps avec leur progéniture.

L'adultification de l’enfant

Il y a enfin une ultime contradiction. Ce refus d'accorder davantage d'indépendance et d'autonomie à l'enfant s'accompagne paradoxalement d'une tendance à l'adultification qui se fait au mépris de la maturité psychique de l’enfant. De l'idée que «le bébé est une personne» de Françoise Dolto, nous sommes passés à «le bébé est une petite grande personne». Même s’il était nécessaire de commencer à considérer les enfants comme un individu singulier et unique, le traiter comme un petit adulte en est un effet pervers.

MasterChef Junior; Laurent Zabulon

MasterChef Junior; Laurent Zabulon

Aujourd’hui, il n’est pas rare de croiser au supermarché des parents faisant taper leur code de carte bleue à leur fils de 6 ans. Les enfants enregistrent le message d’accueil sur le répondeur familial, répondent au téléphone de leur parents. Certains programmes télévisés ont fait se succéder aux habituels protagonistes des mini-candidats à l’image d’un The Voice Kids ou d’un Masterchef Junior.

Insidieusement, cette adultification s’accompagne parfois aussi d’une destitution des parents. Une récente publicité en est d’ailleurs une preuve éloquente. Dans cette campagne pour les assurances, on voit des enfants expliquer doctement à leur parents qu’ils ne doivent pas envoyer de sms au volant ou qu’ils doivent regarder de chaque côté avant de traverses. Les enfants ne sont ici pas qu’adultifiés, ils endossent même des atittudes parentales.

De manière plus dangereuse encore, l’adultification de l’enfant se manifeste au travers de concours de mini-miss ou dans le rayon 7-12 ans de certaines boutiques de vêtements. Il est ainsi au moins proposé à l’enfant de d’accéler son processus de développement et d’appropriation de la sexualité.

Ainsi, l’enfant est soumis aujourd’hui à deux injonctions contradictoires: «reste auprès de tes parents sinon il va t’arriver malheur, mais tâche tout de même de grandir vite». La première s'adresse au corps, qu'il faut protéger de plus en plus, l'autre à son esprit, qu'il faut développer au maximum, le plus tôt, le plus intensément possible.

Ce serait probablement faire preuve de lucidité et de courage que de conclure en écrivant ici que dès demain, je laisserai ma fille acheter du pain dans la boulangerie qui se trouve à 15 mètres à peine de chez moi. Je n’en ferai rien. Parce qu’il y a dans tout cela quelque chose de l’ordre de la pensée magique et de l’illusion de l’évitement «Je ne laisse pas ma fille mettre un pied dehors seule. A ce jour, il ne lui est jamais rien arrivé de grave. Je dois donc continuer à ne pas la laisser mettre un pied dehors seule»

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