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Conseils, science, sante et bien-être


Ce qu'Ebola m'a appris sur mes amis

Publié par MaRichesse.Com sur 11 Octobre 2014, 05:42am

Catégories : #EBOLA, #RELATIONS, #FAMILLE

Ce qu'Ebola m'a appris sur mes amis

Cela a commencé avant le départ. Les sourcils froncés, les yeux perdus : "Au Liberia ? Y'a pas Ebola là-bas ?" Précisément, c'était pour cela que j'y allais. À Monrovia, capitale mondiale de l'Ebolie, certains, parmi les rares passagers descendus à l'escale, portaient un masque et des gants. Ils riaient trop fort dans le bus pour le terminal, où des employées masquées vous braquaient un thermomètre électronique sur la tempe.

Sur place, on ne pense pas à grand-chose d'autre : les morts, les malades, les malades bientôt morts, les rescapés hébétés, les soignants épuisés. En fond, toujours, il y a la peur de la contamination. On se frotte les mains jusqu'aux coudes, avant et après chaque rencontre, à la lotion hydroalcoolique alors qu'on vient parfois de les passer sous l'eau chlorée à l'entrée d'un ministère ou de l'hôtel. On perd des litres de sueur sous ses manches longues par 35 °C, on ne s'appuie pas contre les murs à l'hôpital, on barbote dans les bacs de javel dès qu'on peut. On angoisse si l'on s'est gratté l'oeil, on se concentre pour localiser le point d'atterrissage du postillon en plein vol.

Pourtant, la maladie a été découverte, notamment par un médecin belge, le Pr. Peter Piot, en 1976, au Zaïre. Et on ne la connaît pas si mal. Par exemple, on sait qu'un malade infecte en moyenne 2,4 personnes, contre 18 pour la rougeole. On sait qu'il n'est pas contagieux en période d'incubation, qu'il n'y a pas de transmission par voie aérienne. On sait qu'il faut un contact direct avec un fluide corporel, sur une plaie ou une muqueuse, d'un malade montrant des symptômes. Avant de partir de Monrovia, j'ai demandé, chez Médecins sans frontières (MSF), la conduite à suivre. On m'a répondu : "Surtout, rien ! Reprendre une vie normale. Il vaut mieux rester à 3 heures d'un hôpital habilité, mais il faut se changer les idées. Moi, je vais à Barcelone avec des copines", avait ajouté mon interlocutrice. Ça avait l'air simple. Quand l'avion a décollé, même si je doutais sérieusement que je récupérerais mes bagages (rentrés quatre jours plus tard, magie de la RAM - Royal Air Maroc -, après une escapade à Beyrouth, tel le nain de jardin d'Amélie Poulain), j'ai soufflé. La vie reprenait dans un environnement débonnaire, sans virus tapi dans l'ombre. Sauf que... Sauf que j'avais négligé la psychose d'Ebola. Naïve que j'étais ! À Foya, près de la frontière guinéenne, une infirmière de MSF m'avait dit : "Si j'ai hésité à venir, c'était surtout à cause des 21 jours." J'avais pensé : "C'est vrai, ça doit être angoissant, cette période d'incubation où l'on peut développer la maladie." Je n'y étais pas du tout. En quelques jours à Paris, j'ai compris.

"Mais t'as le droit d'être là ?"

Jour 0 : atterrissage. Coup de fil. Mes parents. Réagissent comme des parents. Déboulent pour dîner. Me demandent comment ça se transmet, déjà. Je sors la phrase dont j'ignore que je vais la prononcer à peu près 123 456 fois en 21 jours : "Par contact direct avec un fluide corporel, uniquement si j'ai des symptômes. En gros, il faudrait que j'aie de la fièvre [et encore, dans les premiers jours, on est très peu contagieux]. Ou que je vomisse. Et que le fluide contaminé pénètre dans votre organisme par une muqueuse [oeil, bouche, nez...] ou une plaie." Ça passe, et encore mieux avec du Bourgogne.

Jour 1 : retour au journal. Énorme avantage, j'ai une excuse en or pour échapper aux séances de bises professionnelles. Premières manifestations d'inquiétude. On me parle de loin, j'ai même droit à quelques : "Mais t'as le droit d'être là ?" Je ressors la phrase d'hier soir.

Jour 4 : plateau de la RTS, télévision suisse. Thématique de l'émission Faut pas croire : "Ebola, une peur contagieuse ?" Avant le débat, passe la bande-annonce du film World War Z. Résumé d'Allociné : "Un virus mortel semble se propager. Les êtres les plus pacifiques deviennent de redoutables ennemis. Or, les origines du fléau demeurent inconnues et le nombre de personnes infectées s'accroît tous les jours de manière exponentielle : on parle de pandémie." Je me permets de préciser, en préambule, qu'Ebola ne se transmet pas par voie aérienne. Question d'Aline Bachofner : "Vous êtes en période d'incubation ?" "Oui" "Donc, vous pourriez être contaminée." "Oui, mais..." J'explique pourquoi je ne peux pas être contagieuse, en peaufinant ma phrase, sous le regard approbateur de Bernardino Fantini, historien médical (pour ceux qui n'ont pas suivi : je n'ai pas de symptôme.)

Jours 6 à 8 : week-end avec des amis, qui m'ont lue sur les réseaux sociaux. Je n'embrasse personne pour dire bonjour. Si quelqu'un couve une petite angine, je n'ai aucune envie d'avoir une vilaine fièvre. On m'attribue le verre de Ricard, reconnaissable entre tous, ainsi que le surnom "Ebolette".

Jour 10 : mes amis du journal font preuve d'un courage à toute épreuve, en déjeunant avec moi sans aucune question. Chez les autres, les blagues se succèdent. Un chef, dans l'ascenseur, met sa main sur sa bouche.

Erreur fatale

Jour 14 : dimanche ensoleillé. Je déjeune avec une amie. Son mari est chercheur. Il me demande d'où je rentre. Depuis quand. Il compte mentalement. Il est assis à une autre table, vient deux fois demander à mon amie de partir. Je lui ressors ma phrase, précédée de "toi qui es médecin, tu sais que..." L'effet obtenu est exactement inverse à celui recherché. Je vais méditer au Luxembourg sur les paroles d'une infirmière de MSF : "Il faut des médecins pour nous aider. Mais il y a ces idées fausses sur la maladie et tant qu'ils auront la trouille, on n'y arrivera pas." Je repense à cet homme qui sanglotait en voyant le cadavre de son fils emporté par la Croix-Rouge libérienne, je me dis que le monde s'en fout.

Le soir, je reçois un mail comminatoire : "Claire, m'intime-t-il, pourrais-tu s'il te plaît :

- m'indiquer la date exacte de ton retour de Monrovia

- me confirmer que tu prends bien ta température 2 fois par jour."

"Lui confirmer" ? Mais puisqu'on m'a dit de vivre normalement ! "Tu es tout de même bien placée pour évaluer l'impact psychologique que cette pandémie a sur les esprits", poursuit-il. Absolument, je rédige donc un mail de réponse. Avant de décider de jeter un voile pudique sur ce regrettable dérapage, fruit d'un égarement que, bien entendu, son auteur regrette probablement déjà. (Un médecin, donc).

Jour 15 : je reçois un texto me demandant ma température. J'envoie le mail préparé. "Comme je conçois parfaitement que tu me refuses le statut d'interlocuteur légitime sur le sujet, je me propose de te donner les coordonnées des gens avec qui j'ai parlé ces dernières semaines", assuré-je, avant de lui soumettre une liste d'experts du CDC (Centres américains de contrôle et de prévention des maladies) et de l'Organisation mondiale de la santé, entre autres. Erreur fatale.

Réponse : "Tu as visiblement été dans des endroits de Monrovia où le risque d'entrer en contact rapproché avec une personne infectée est maximum [...], donc prétendre que tu t'es toujours tenue à la distance requise est impossible et très certainement faux. [...] Étant donné ton profil psychologique de journaliste aimant le sensationnel et donc probablement irresponsable, je n'ai aucun doute que tu rentres dans une catégorie de population à risque." Première constatation : j'ai perdu un lecteur (ce qui est regrettable car il avait manifestement lu mon article avec attention). Par mail, je demande conseil au Pr. Peter Piot. "Chère Claire, répond-il, peiné, cette réaction complètement irrationnelle montre qu'il n'y a pas qu'en Afrique que des médecins ont cette attitude..." Je m'abstiens de faire suivre cette considération. Deuxième constatation, les catégories censées être renseignées le sont le moins.

"Ça ferait du ménage dans l'intelligentsia parisienne"

Jour 17 : constatation renforcée par le texto d'une autre amie chez laquelle je suis censée dîner, qui m'explique qu'elle avait oublié un engagement. "Et accessoirement que [son] mari est surflippé par Ebola, en bon hypocondriaque." Lui aussi peut se targuer d'un niveau d'études raisonnable. Il est juge. Je renonce à répondre, je renonce même à ma phrase.

Jour 18 : plateau de France 24, Le fait du jour. Valérie Burgraff : "Vous pourriez encore être contaminée ?" "Oui" "Vous avez peur ?" "Non, j'ai pris toutes les précautions." Il reste trois jours, ne pas céder à l'angoisse des autres... La journaliste qui a organisé le plateau me raccompagne : "Ça s'attrape comment, déjà ? La fin de la période d'incubation, c'est dimanche ? Vous me tiendrez au courant, hein ? Les maquilleuses étaient furieuses..." Je rentre chez moi, en me demandant soudain si je ne suis pas un peu patraque. Et je me rappelle ce qu'on m'a dit : les malades savent quand et comment ils ont été contaminés. Je pense à ces femmes qui m'ont raconté avoir nettoyé le vomi de leur beau-frère, lavé les vêtements de leur beau-père, épongé la sueur de leur fils. On se calme.

Jour 20 : un ami m'invite à un ballet à l'Opéra. Soirée de gala, pour le départ de la directrice de la danse, Brigitte Lefèvre. Avec défilé du corps de ballet, perspective sur le foyer ouvert, sublime. Je suis assise à côté d'Alain Seban, président du Centre Pompidou. Il salue mon voisin, qui explique pourquoi je ne lui serre pas la main. Hop, la phrase : symptômes, contact direct avec les fluides corporels, etc. Il fait preuve d'une formidable bravoure en se penchant pour me parler. "Remarquez que ça ferait du ménage dans l'intelligentsia parisienne", note-t-il. Car il y a du people ce soir, et il est remarquablement rationnel. Frédéric Mitterrand vient me parler deux fois à l'entracte : "Ça doit être affreux, vous êtes sûrement très courageuse." Olivier Poivre d'Arvor : "Terrible, ça évolue comment là-bas ?" Seul le directeur de l'Opéra pâlit légèrement lorsque mon ami me présente. Je lui ressors la phrase, d'un air concerné, et lui dis que ma période d'incubation se termine le lendemain. Il me croit, lui.

Jour 21 : toujours pas la moindre fièvre. Je reçois un texto de l'amie qui avait annulé le dîner. "Des amis qu'on a vus dimanche nous ont dit qu'ils auraient refusé de nous voir si on t'avait vue la veille. C'était bien la peine, je crois qu'ils nous ont refilé des poux." Réels, eux. 

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