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Conseils, science, sante et bien-être


Je suis noire américaine, pas afro-américaine

Publié par MaRichesse.Com sur 9 Septembre 2014, 05:37am

Catégories : #ETATS-UNIS, #AFRIQUE, #RELATIONS

Je suis noire américaine, pas afro-américaine

Comment un voyage au Kenya a changé mon rapport à ces termes. 

 

C’était l’une des premières fois où l’on me demandait: «D’où tu viens?» Et dans mon souvenir, c’est à cette occasion que j’ai pris conscience qu’être noire ne constituait pas une réponse en soi.

Pour un projet de classe de sixième, chaque élève devait en effet dessiner et décrire son armoirie familiale dans le but de présenter ses origines. Je connaissais bien évidemment mon ethnicité, mais pas le lieu exact d’où venaient mes ancêtres. Et alors que la plupart de mes camarades, majoritairement blancs dans cette école primaire du Connecticut, pouvaient s’enorgueillir d’avoir des grands-parents —ou des arrière-grands-parents— venus d’Irlande, d’Italie ou de Grèce, j’étais forcée d’avouer que je n’avais aucune idée du pays où avaient vécu mes aïeux: ils avaient été conduits ici contre leur gré et tous les papiers prouvant leurs origines avaient depuis longtemps disparu. Mes grands-parents et arrière-grands-parents, de deux côtés de ma famille, étaient nés dans le Sud et sur la côte Atlantique des Etats-Unis. Une histoire sans grand intérêt, comme je le pensais à l’époque. 

 

«Mais tes parents, ils sont d’où?»

Récemment, on m’a de nouveau demandé d’où je venais et ce à plusieurs reprises. Mais dans un contexte bien différent puisque c’était à l’occasion d’un mariage au Kenya.

Là-bas, j’ai un jour engagé la conversation avec un jeune vigile armé (et aspirant ingénieur) montant la garde près de l’entrée du complexe sécurisé où nous résidions avec mon ami et plusieurs invités venus de l’étranger. 

«Mais tes parents, ils sont d’où?», m’a-t-il demandé, précisant sa question après que je lui avais dit être une touriste américaine. «Ils sont aussi américains», lui ai-je répondu, légèrement hésitante sur le sens de sa question.

J’ai soudain compris où il voulait en venir: il me posait la même question que celle du projet de sixième. Il voulait savoir de quel pays, autre que les Etats-Unis, était originaire ma famille. Kenya? Nigéria? Les deux? J’ai essayé de lui expliquer que, pour autant que je le sache, je n’avais aucune famille, proche ou éloignée, en dehors des Etats-Unis. Ma réponse n’a semblé le satisfaire qu’à moitié.

Plus tard, c’est un autre Kényan, le cousin de la mariée, qui m’a posé la même question lors de la fête de mariage. Il a eu une répartie flatteuse:

«Tu pourrais passer pour une Africaine pourtant!»

Et je suis bien en partie africaine, génétiquement du moins. Il y a quelques années, mon père avait en effet subi un test ADN affirmant que mes ancêtres étaient originaires du Nigéria. Mais je ne me considère pas pour autant comme nigério-américaine, ni même comme afro-américaine. Je viens des Etats-Unis, je suis noire américaine.

Quand j’avais 7 ou 8 ans, mon père m’a fait voir Racines —soit 570 minutes de série télé—, enregistré sur VHS lors d’une rediffusion sur le câble dans les années 1980. 

L’histoire d’Alex Haley redécouvrant son arbre généalogique représentait pour mon père une émouvante tentative de rétablir le lien entre Africains et Afro-américains, détruit par l’esclavage. Racines n’était que l’un des objets culturels parlant de l’Afrique auquel mon père nous a initié, ma sœur et moi: il y avait également la superbe bande-son de Sarafina!, une comédie musicale sur lesémeutes de Soweto; l’art africain partout dans notre maison; les contes d’Anansi; les fêtes de Kwanzaa qui célèbrent la culture africaine en Amérique.

Il a essayé de nous inculquer un sentiment de fierté d’être non seulement noires américaines, mais aussi des Américaines d’origine africaine. Tout au long de mon adolescence, les termes «noir américain» et «Afro-américain» ont ainsi été parfaitement interchangeables. Tout en ne sachant pas, en raison de la perte et de la destruction de leurs certificats de naissance bien avant le début du XXesiècle, de quel pays étaient venus mes ancêtres.

En dépit des efforts de mon père, mes premières discussions approfondies avec des Américains de première ou deuxième génération ayant de la famille proche dans un pays d’Afrique m’ont amenée à remettre en question cette identité «afro-américaine».

Selon moi, le terme correspond parfaitement à des personnes liées de façon tangible au pays de leur famille et qui possèdent un véritable accès aux deux cultures. Mais pour moi qui ai grandi avec le sentiment d’être avant tout noire américaine et avec une approche de la culture africaine vue à travers le prisme américain, le terme «Afro-américain» ne me semble pas approprié. 

 

Je me suis sentie étrangère, à plusieures reprises

Cela n’a pas empêché mon père, à mon retour du Kenya le mois dernier, de me demander sur un ton (plus ou moins) blagueur:

«Est-ce que tu t’es sentie différente en touchant le sol de la mère patrie?»

Il voulait évidemment savoir si je m’étais sentie «chez moi» dans cet endroit où je n’avais encore jamais mis les pieds. Certaines personnes ont passé leur vie à espérer trouver leur propre Zion, le paradis perdu des rastafaris. L’avais-je trouvé? 

Je suis noire américaine, pas afro-américaine

Je lui ai répondu, sans hésitation, que ce n’avait pas été le cas. Du moins pas comme il l’entendait.

Je m’étais bien sentie différente au Kenya, mais comme n’importe quelle personne visitant pour la première fois un endroit complètement nouveau, comme une touriste. Et j’imagine que visiter le Nigéria, mon autre supposé pays d’origine, me ferait le même effet.

En dehors de choses évidentes comme les moyens de transport et les conditions de vie (au Kenya, le bétail se promène partout dans les rues, y compris dans les zones urbaines), j’avais découvert d’autres différences culturelles plus subtiles, mais aussi plus significatives.

Par exemple, si le mariage suivait des traditions qui m’étaient familières, comme le lancer de bouquet (naturellement accompagné par cet hymne universel qu’est devenu Single Ladies), la cérémonie comptait aussi de nombreux moments en swahili, la deuxième langue officielle du pays avec l’anglais. Certaines plaisanteries du maître de cérémonie ont ravi les invités kényans, mais me sont complètement passée au-dessus. L’un des invités, un cousin de la mariée vivant aux Etats-Unis, a dû me les expliquer plus tard.

Mais la difficulté à saisir l’humour n’est pas la seule chose qui m’a fait sentir étrangère à plusieurs reprises.

Devoir constamment expliquer qui je suis –une Américaine avec des parents, des grands-parents et des arrière-grands-parents américains– soulignait le fossé qui existe entre ma compréhension du concept de race et celle des Kényans. Pour ceux que j’ai rencontrés, avoir la peau noire signifiait forcément être africain. Pour moi, être noir ne signifie rien d’autre… qu’être noir.

Au cours de ce projet mené en classe de sixième, j’avais envié l’apparente facilité avec laquelle mes camarades avaient pu remonter leur arbre généalogique jusqu’au début du XXe siècle.

Mon professeur avait vraisemblablement eu pour but de nous rendre fiers de nos origines et de montrer la diversité des parcours qui avaient permis à chaque famille d’immigrer dans ce pays. Et l’exposé, effectué au milieu des années 1990, devait s’inscrire dans l’obsession américaine de l’époque pour les identités «à trait d’union» («Je suis irlandais, donc je porte bonheur!»), née dans les décennies suivant le mouvement pour les droits civiques. 

 

L'Amérique, «nation d'immigrants»

Comme l’a remarqué Matthew Frye Jacobson dans son livre Roots Too : White Ethnic Revival in Post-Civil Rights America (qui a étudié le renouveau de l’identité blanche dans l’Amérique des années 1970), le développement du nationalisme noir dans les années 1960 et 1970 avait alors coïncidé avec l’avènement de l’idée, pour les Américains blanc, selon laquelle les Etats-Unis seraient «une nation d’immigrants». Mais pour lui, les deux phénomènes sont liés:

«Cela a permis de réduire l’impact des mouvements pour les droits civiques et pour la fierté noire tout en soulageant la conscience d’un pays qui venait à peine de commencer à reconnaître que l’un des pires moments de son histoire avait été forgé par la suprématie blanche.»

Comme on l’a pensé alors, les Américains capables de remonter leur ascendance jusqu’à la grande vague d’immigration, celle de ceux arrivés à Ellis Island au début du XXe siècle, ne pouvaient en effet être tenus responsables des horreurs de l’esclavage ou de la Reconstruction qui a suivi la Guerre de Sécession.

Rétrospectivement, je n’avais pas à avoir honte: même si je ne pouvais prétendre connaître avec certitude les origines de ma famille, l’armoirie familiale que j’avais créée était aussi valide que celle des autres enfants.

Mais cela n’a pas été la dernière fois que j’ai ressenti ce sentiment d’infériorité. Plus tard, quand je me suis retrouvée à l’université et que j’ai rencontré des immigrés africains ou des Afro-américains de première génération, il a ressurgi. 

Depuis, j’ai également évolué à ce sujet et j’ai accepté de me définir par mon éducation plutôt que par le pays d’où mes ancêtres pourraient être originaires. Au cours des dernières années, la distinction entre «noir américain» et «Afro-américain» a en effet été montrée, à la fois au niveau sémantique (Slate.com vient d’ailleurs d’abandonner cette année l’utilisation d’«Afro-américain» au profit de «noir américain») et, par extension, au niveau culturel.

Je sais désormais que je ne suis pas la seule à souhaiter m’identifier comme noire américaine. Et je crois que tout individu, tout spécialement les personnes de couleur qui ont si souvent vu leurs existences définies par les normes de la majorité blanche (rappelez-vous, par exemple, de la «one-drop rule» selon laquelle il suffisait d’avoir une seule goutte de sang noir pour être considéré comme noir), devrait être capable de se définir selon les termes de leur choix. 

Je ne crois pas que ma préférence pour le terme «noir américain» soit une façon de renier ou de prendre mes distances vis-à-vis de mon patrimoine génétique africain. Au contraire, c’est pour moi une façon de mettre en avant les similarités qui existent entre toutes les personnes noires, au-delà de nos différences: du racisme que nous subissons de la part des non noirs (de laviolence policière à la question des critères de beauté) aux phénomènes culturels communs, tel le concept esthétique de «black cool», né en Afrique de l’Ouest et récemment adopté par l’art noir américain.

N’ayant jamais vécu dans le pays de mes ancêtres, je ne saurai jamais ce que signifie être kényane, nigériane ou, plus généralement, être africaine.

Mais lors de mes derniers voyages, notamment en traversant le Kenya de Nairobi à Mombasa sur la côte, j’ai pu vivre une véritable immersion dans un pays africain. J’y ai ressenti une certaine proximité avec les personnes que j’ai rencontrées: il était en effet fascinant de passer du temps dans un pays où la majorité de la population n’est pas blanche, de rencontrer des personnes d’une telle diversité sociale et culturelle, des tribus maasaï au mode de vie traditionnelle en passant par les paysans ou les habitants des villes.

Finalement, après des années d’apprentissage à distance, j’ai pu appréhender par moi-même une petite parcelle de la culture africaine. J’ai aujourd’hui envie de continuer à approfondir cette connaissance, même si ce n’est qu’en tant que touriste, pas en tant que membre de la famille depuis longtemps perdu de vue et aujourd’hui de retour «chez lui». 

Aisha Harris

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